community, dan harmon, david guarascio, moses port, nbc, showrunner

Community, showrunner 101

Jeudi dernier, Community a effectué son retour à l’antenne de NBC pour sa quatrième, et probablement dernière, saison, avec un épisode intitulé History 101. Cette comédie, mêlant culture pop et déconstruction des codes des séries en général (et de la sitcom en particulier), a su constituer autour d’elle une communauté de fans très impliqués. Mais ces fans, auxquels j’appartiens, ont été vivement secoués l’été dernier. La chaîne américaine a décidé de licencier Dan Harmon, son showrunner (voir glossaire) et surtout son créateur pour le remplacer par Moses Port et David Guarascio.

Stupéfaction, étonnement… Bref, un retournement de situation qui a déclenché l’inquiétude des amoureux de la bizarrerie de Community. NBC voulait-elle lisser la série dont les audiences chutent inexorablement ? Souhaitait-elle la vider de sa substance en la séparant de sa matière grise ? Pire, prévoyait-elle de lui incorporer une piste audio des rires du public pour ressembler aux sitcoms de CBS ? Oui, la peur avait saisi d’effroi le cœur et l’estomac du fan. Après ce premier épisode, peut-on être rassuré ?

Les séries géniales… et le reste

Avant de vous donner mon verdict, revenons d’abord sur les raisons qui m’ont fait aimer Community (et qui font que j’aime certaines séries). Sa première et sa plus grande qualité, c’est le pari que cette comédie a fait sur la création et l’inventivité.

Pour expliquer en quoi elle se démarque, je me permets un petit aparté. Environ 95% des séries (chiffre vérifiablement non-vérifié) n’ont pour ma part aucun intérêt. Ces séries peuvent être des premières productions pour le trio créateur au sens large (scénariste-producteur-diffuseur) qui n’a pas encore la maturité pour asseoir son identité artistique et éditoriale. Ces séries reprennent quelques bouts par-ci, quelques bouts par-là, et elles laissent le téléspectateur avec un méli-mélo qui tiendra parfois la route et parfois non. Et ces séries peuvent être aussi des produits destinés uniquement à faire de l’argent. D’ailleurs, elles sont bien plus nombreuses dans cette situation. Et dans ce cas, 99,9% d’entre-elles n’ont absolument aucun intérêt.

Et puis il y a 5% d’autres séries (chiffre très large à vrai dire). Celles-là regroupent un intérêt public ET un intérêt artistique évidents. Ces séries ont la particularité de vérifier cet adage d’une simplicité extrême : « Ne pas refaire ce qui existe déjà« . Black Mirror, dont je vous reparlerai très bientôt, appartient à cette catégorie, de même que La Quatrième Dimension, How Not To Live Your Life ou The West Wing et même Lost (quand il s’agit de relativiser à l’échelle de l’ensemble de la production…). Et, évidemment, Community est également présente à leurs côtés.

Pourquoi Community est différente

Ça, c’était pour le principe. En pratique, pourquoi Community se différencie du reste ? La raison principale réside en ses personnages, lesquels ont développé un niveau de conscience unique de leur enveloppe virtuelle. Ils savent que, personnages, ils sont. Et ils en jouent d’une manière bien plus affirmée et pensée que dans Clair de Lune par exemple. Je ne connais pas d’autre série sachant si magnifiquement briser le quatrième mur (le mur imaginaire qui se dresse entre le spectateur et le spectacle) comme Community parvient à le faire dans la plupart de ses épisodes, parfois en toute subtilité et parfois en toute grossièreté assumée.

Son secret réside justement dans l’amusement de ses scénaristes à articuler ce principe, répandant le rire (et pas uniquement !) auprès des téléspectateurs. Un amusement créatif profondément enfantin qui me rappelle l’émerveillement ressenti lors de la découverte d’un génial élément de gameplay dans un jeu vidéo ou en dégustant la sonorité unique d’une chanteuse, par exemple.

Pour le dire autrement, un épisode de Community qui ne me fascine pas n’est pas un épisode que je vais retenir. Et de ce fait, environ un épisode sur deux dans la série est largement dispensable. Ce qui signifie, tout de même, qu’il reste la moitié des épisodes à voir absolument. Soit, très certainement, l’un des meilleurs ratios des séries de networks américains.

Un retour surprenant

Et donc, tu m’as toujours pas parlé du nouvel épisode ? Minute papillon, j’y viens. La question qui se pose est donc : est-ce que cet épisode rentre dans la bonne catégorie ? Oui, trois fois oui. Déjà, parce qu’ils ont conservé ce qui fait le sel de la série, sa conscience d’elle-même. La deuxième ligne de dialogue de l’épisode : « Attends une minute, quelque chose a changé. » On comprend très vite que l’épisode aura une thématique, celle du changement de showrunner (voir encadré en bas de l’article).

D’ailleurs, dès la troisième ligne de dialogue mais également dans l’ajout des rires du public, les personnages se moquent ouvertement de ce nouveau changement (mais surtout des critiques des fans qui avaient été faites à l’encontre du changement de showrunner). « Il y a 12 punaises de plus sur ce tableau. Ça me rend fou. » S’il y avait Don Danbury, le héro de How Not To Live Your Life à côté de moi pour écrire cette chronique, il dirait une chose : « Think with your balls (pense avec tes couilles) » Et c’est ce que les nouveaux showrunners de Community on fait.

Le personnage excité par ces punaises est Abed, certainement le protagoniste central de la série, miroir rayonnant de sa créativité. C’est au travers de ses rêveries que la thématique du changement de showrunner va se concrétiser, révélant l’ingéniosité de cette intrigue, à la fois dans le respect de ce qui a été fait auparavant (la bizarrerie, les références, la notion de famille et l’amour pour les personnages sont toujours là) mais en gardant à l’esprit que de nouvelles têtes dirigent l’écriture de la série.

Mieux, j’ai trouvé que la nouvelle Community n’avait pas peur de se moquer de certains défauts de l’ancienne Community. Mais si, souvenez-vous de ces scènes larmoyantes et moralisatrices de fin d’épisodes ou bien des discours de Jeff destinées à réunir tout le monde en faisant un câlin groupé… Ici, elles sont traitées comme elles le méritent dans un cartoon a-bébé-tissant. Du coup, j’ai retrouvé une Community en réalité plus radicale et plus affirmée qu’elle ne l’était auparavant. En espérant que cette nouvelle inertie ne fasse pas Splash (c’est le mot à la mode parait-il).

Malgré un gros défaut (je n’en ai pas parlé mais jamais Britta n’aurait osé jouer avec Abed de la sorte…), le retour de Community est plus que convenable. Il est même pour ma part inespéré. Les nouveaux showrunners ont su apporter leur patte et colorer la série d’une saveur qui leur est particulière sans pour autant trahir son ADN, en conservant sa loufoquerie et l’empathie pour un groupe de personnages en reconstruction perpétuelle. Vivement la suite !

Changement de Showrunner

Le changement de showrunner, ces super-scénaristes dont dépend l’intégrité artistiques des séries, est une épreuve délicate. Dans le cas d’une série douée d’une identité marquée comme Community, ce changement s’accompagne généralement d’une déconfiture très prévisible. Mais il existe quelques exceptions à la règle.

The West Wing est une série créée par Aaron Sorkin, le Dieu des scénaristes que je prie chaque soir. Mais il a quitté la série au soir du dernier épisode de la saison 4. On pensait que personne ne pourrait reproduire le génie et le rythme qui le distingue. Et pourtant, John Wells qui l’a remplacé a su maintenir en partie cette identité tout en amenant la série vers d’autres cieux. Différents, certes, mais intéressants également.

Les nouveaux showrunners de Community, Moses Port et David Guarascio sont dans le métier depuis quelque temps. Leur dernier fait d’armes (et le seul que j’ai vu d’eux), c’est Aliens in America, une comédie acerbe de 2007 sur un pakistanais vivant au sein d’une famille américaine. C’était drôle, c’était osé et c’était complètement barré également.

Catégories : Comédie · Critique · Série américaine