bbc three, création originale, direct 8, e4, france 4, nrj 12, nt1, tmc, tnt, w9

La TNT, le succès de l’anti-création

Mercredi dernier, si vous regardiez la télévision par l’intermédiaire d’une box ou si vous êtes parisiens, basques ou marseillais, vous avez pu voir débarquer 6 nouvelles chaînes sur la TNT. HD1 sur le canal 20, L’Equipe 21 sur le canal 21, 6ter sur le canal 22, Numéro 23 sur le canal 23, RMC Découverte sur le canal 24 et Chérie 25 sur le canal 25.

Si je me suis amusé à décortiquer ailleurs le programme des nouvelles séries qui sont diffusées à cette occasion, j’ai voulu pour ma part me pencher ici sur la première vague de chaînes de la TNT, lancée le 31 mars 2005. En mars prochain, cela fera donc 8 ans que les Direct 8 et autres W9 (et ainsi de suite) sont disponibles gratuitement sur la majeure partie de la France. Ont-elles réussi à faire fructifier ces années comme on aurait pu l’espérer ?

Un ridicule remarquable

Selon Michel Boyon, président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), la TNT est un (pdf) « remarquable succès« . Succès d’audience chiffré, peut-être, mais le succès doit-il uniquement s’évaluer au travers d’une évolution structurelle en oubliant de se pencher sur les contenus ? Aujourd’hui, très honnêtement, si l’on me retirait les premières chaînes de la TNT, je ne crois pas que je ressentirai une privation. J’émettrai peut-être quelques regrets à l’adresse de France 4 ou de France 5 qui viennent tout juste de faire naître un début d’ambition (la première cette année et la seconde depuis deux ans). Aussi, je serai malheureux de ne plus pouvoir profiter, de temps à autre, de chaînes d’information en continu quand l’UMP, par exemple, explose en deux. Mais globalement, aucune chaîne ne me semble indispensable.

Il y a une raison à cela : l’identité éditoriale. Étant spécialiste de séries, sachant pertinemment que la fiction est le premier genre à la télévision, il m’apparait évident – je me sens un peu isolé, ceci dit – que l’image d’une chaîne est véhiculée par sa production de séries et/ou de miniséries et/ou de téléfilms. Pas de la rediffusion, pas de l’acquisition (ça, c’est ce que j’appelle personnellement des « creative bullshit risks« .), non. Mais seulement de la création. Au sens : on veut que la chaîne ressemble à quelque chose, que notre public s’y identifie ou s’y attache, donc on commande de la production originale parce qu’on ne méprise pas notre public en diffusant ou en faisant ce qui a déjà été diffusé ou ce qui a déjà été fait.

L’anti-création, critère prioritaire

Mais le bilan est extrêmement maigre de ce côté-là et je mets au défi Michel Boyon de qualifier cet aspect, primordial en télévision, de succès. Accrochez-vous bien. En 2011, la TNT représentait 23,1% de l’audience sur la cible des 4 ans et plus et 27,9% des recettes publicitaires brutes. Mais ses investissements dans la production ne correspondent pas à ce succès car ils étaient de, seulement, 2,8% sur la totalité du PAF (quand les chaînes historiques réalisent une audience de 65,2%, des recettes de pub de 62% et investissent 89,5% du total de la production).

Le chiffre est encore plus inquiétant dès lors qu’on zoom encore plus précisément sur la fiction, comme le démontre l’étude de l’Observatoire permanent des contrats audiovisuels de la SACD. Car l’apport de ces chaînes sur ce genre est ridicule, à hauteur de 1,3 millions d’euros l’année passée. Cela représente 0,3% du total de l’investissement dans la fiction TV en 2011. Pour donner un ordre d’idée, France Télévisions investit chaque année plus de 250 millions d’euros dans ses séries et téléfilms…

Pour se rendre compte du néant que représente l’actuelle TNT, je me suis donc penché chaîne par chaîne, sur ce qu’ils ont pu proposer depuis leurs premiers pas. Toutes n’ont pas souhaité me répondre – j’espère donc ne rien avoir oublié au cours de mes recherches, notamment à partir du bilan annuel de chaque chaîne mis en ligne sur le site du CSA.

Si vous constatez un oubli, n’hésitez pas à le faire savoir en commentaires. A noter que je n’ai pas pris en compte les scripted-reality, dont le label « fiction« , réclamé notamment par Nonce Paolini, le chef de TF1, est particulièrement fictionnel, ni les séries animées (c’est encore un autre univers qu’il faudrait explorer ceci dit). Les séries sont classées par ordre de minutes de fiction originales produites depuis leur arrivée sur la TNT.

 

TMC : 3240 minutes

La première du classement n’est pas une chaîne TNT stricto-sensu. En 2014, Télé Monte-Carlo existera depuis exactement 60 ans. Le sigle TMC date lui de 1963, soit quelques années après la création de la chaîne. Il s’agit donc d’un ancêtre dans le PAF qui a connu toutes ses évolutions, et qui – pour la petite anecdote – aurait pu devenir la première chaîne privée française si Georges Pompidou n’avait pas protégé l’ORTF comme un forcené. Depuis février 2005, la chaîne est la propriété de TF1 et du groupe AB.

Pardonnez-moi cet aparté historique mais je dois vous avouer que je n’ai pas grand chose d’autre à dire. Car ces 3240 minutes, qui paraissent presque incroyables pour une chaîne de la TNT française, cachent une astuce : JLA alias Jean-Luc Azoulay mieux connu sous le pseudonyme Jean-François Porry. C’est à lui que l’on doit les sitcoms d’AB, de Salut les Musclés en passant par Hélène et les Garçons sans oublier les exquises Filles d’à côté. Oui, toutes ces daubes, que je regardais évidemment – c’était de mon âge -, et qui remplissent les pages sombres de l’histoire des séries télé françaises.

Et grâce à TMC, ces pages continuent de se remplir. La chaîne diffuse ainsi Les Mystères de l’Amour (12 février 2011) au rythme de 26 épisodes par saisons, une série du fameux JLA mais au genre inqualifiable : la qualité de production d’une série quotidienne type Plus Belle La Vie, l’exigence scénaristique d’une télénovela et la maturité dramaturgique d’une série destinée aux enfants de 3 ans.

A venir : Ne vous inquiétez pas, la chaîne devrait prochainement faire des ravages. Le tournage du spin-off de Sous le soleil, ingénieusement intitulé Sous le soleil de Saint-Tropez, vient de s’achever. 16 épisodes de 42 minutes sont mis en boite pour une diffusion en 2013.

 

W9 : 720 minutes

La chaîne fille de M6 est à l’image de sa môman : le moins possible de création. En héritant du programme court Soda (5 mai 2012), dont elle a diffusé la saison 2 composée de 240 épisodes de 3 minutes en moyenne, elle s’installe en deuxième position du classement.

A venir : La saison 3 de Soda. Ah bah oui.

 

Direct 8 / D8 : 576 minutes

Ce n’est pas mieux du côté de Direct 8 qui, comme W9, profite d’un programme court. en l’occurrence Very Bad Blagues (21 mars 2011), une série à sketches. 192 épisodes de 3 minutes qui n’entreront, là non plus, pas vraiment dans l’histoire de la télévision.

A venir : Le groupe Canal+, qui a racheté Direct 8 entre temps, reste discret sur le sujet. Parmi les rumeurs, une comédie en 26 minutes de 80 épisodes, Flag, adaptant le film Les Infidèles.

 

NRJ 12 : 438 minutes

Si en nombre de minutes produites, la chaîne a fait moins d’effort que les précédentes, il faut pourtant remettre à NRJ 12 le bonnet du moins mauvais élève de la TNT française. Elle a ainsi lancé deux programmes courts : Ça va pas être possible (8 décembre 2008), sur des videurs d’une boîte de nuit et Bob Ghetto (8 mars 2010), qui faisait la part belle à un DJ loser. Et quelques semaines plus tard, NRJ 12 devenait la première chaîne à diffuser une série dramatique originale en primetime, L’été où tout a basculé (27 juin 2010), une série d’aventure se déroulant à Marrakech. Qualitativement, tout reste encore à faire ceci dit.

A venir : Dreams, titre définitif a priori, arrivera en 2013. La série musicale devrait se composer de 100 épisodes d’une vingtaine de minutes. Elle adapte une télénovela argentine, Suena Conmigo. A noter que, roulement de tambours, cette série est produite par… JLA ! Youhou !!!

 

France 4 : 300 minutes

De son côté, la chaîne de France Télévisions arrive avant-dernière de ce classement. Elle est ceci dit la première à avoir lancé un programme court original sur la TNT, Ben se fait des Films (8 novembre 2008), dans lequel l’humoriste faisait la promotion de long-métrages inintéressants. C’était produit par MyBox Prod, le producteur de Bref. Et l’année passée, la chaîne a lancé Le Ciné du Comité (octobre 2011), un programme court à sketches parodiant l’univers du cinéma.

A venir : Cette année, France Télévisions a finalement débloqué un budget fictions pour France 4. Les premiers effets devraient se faire sentir en 2013. La chaîne travaille ainsi sur plusieurs projets de séries de 52 minutes et de 26 minutes. Elle a par ailleurs validé la saison 3 de Hero Corp.

 

NT1 : 22 minutes et 30 secondes

Enfin, last but not the least, NT1 arrive bonne dernière avec un seul programme court, Mon frigo m’a dit (17 octobre 2011), lancée à l’occasion de la semaine du goût. Et ça se défendait.

A venir : La chaîne mise beaucoup sur l’adaptation en série du site VDM qui sera composée de 60 épisodes de 5 minutes environ.

 

Je n’ai pas par ailleurs évoqué Baie des Flamboyants, un soap télénovelesque incroyablement naze diffusé sur Guadeloupe 1ère / France Ô. C’est, là aussi, produit par JLA…

 

Et ailleurs ?

Le réflexe Pavlovien actuel, comme l’a encore démontré le CSA au travers d’une étude un peu vaine publiée le 18 décembre dernier, serait de nous comparer aux États-Unis. Pas de chance car, si techniquement, ils ont aussi accès à leur propre TNT, une étude comparative n’aurait pas grand intérêt tant les différences entre les deux marchés, que ce soit techniquement ou culturellement, sont grandes.

Il y a en revanche un territoire avec lequel on peut se comparer plus justement, c’est le Royaume-Uni. Ils ont lancé leur TNT (ou DTT, pour Digital Terrestrial Television) en octobre 2002. En 2010, la TNT anglaise fournissait à 60 millions d’écrans (et plus) plus de 50 chaînes en dur (et le chiffre monte à plus de 100 si l’on prend en compte les canaux interactifs ainsi que les radios). La particularité, c’est qu’au lancement de leur TNT, aucune chaîne généraliste n’a été créée. Mais plusieurs chaînes, déjà existantes, ont depuis rejoint le bouquet Freeview, nom donné à l’ensemble des chaînes gratuites distribuées sur leur TNT.

 

BBC Three (depuis février 2003)

La troisième chaîne de la BBC est un peu particulière car elle diffuse ses programmes de 19h à 5h. Le reste de la journée, c’est la CBBC, s’adressant aux 4-12 ans, qui prend le relai. D’une certaine manière, c’est l’équivalent anglais de France 4, mais avec beaucoup plus de moyens. Chaque année, d’après les données récoltées par le Guardian, BBC Three dépense un peu plus de 100 millions d’euros dans sa grille qui ne s’étale que sur 10 heures (contre les 44,6 millions d’euros de la grille de France 4 qui s’étale sur 24 heures).

Mais l’argent ne fait pas tout, il faut aussi des objectifs. C’est ce qui est indiqué noir sur blanc dans le contrat de licence de BBC Three, délivré par la BBC Trust, l’organisation qui veille à ce que les différents organes du groupe BBC remplissent leurs fonctions :

BBC Three should deliver its remit by broadcasting a high proportion of original UK-produced content across a range of genres, and by taking creative risks and experimenting with new talent and new ideas, in particular in the area of UK comedy.

(BBC Three devra remplir sa mission en diffusion une forte proportion de contenus originaux produits au Royaume-Uni à travers une diversité de genres, et en prenant des risques créatifs et en expérimentant de nouveaux talents et de nouvelles idées, en particulier dans le secteur de la comédie anglaise.)

Dès la création de BBC Three, les productions originales ont émergé. D’après un décompte – qui n’est d’ailleurs peut-être pas exhaustif – réalisé à partir de plusieurs base de données, entre 2003 et 2007 (donc sur une période de 4 ans seulement), cette chaîne a diffusé au moins 5954 minutes de productions originales inédites – soit pas loin de 250 heures – issues de 13 comédies de 26 minutes et de 4 séries dramatiques de 52 minutes. A noter que, sur BBC Three, les comédies de 26 minutes ne sont pas des assemblages hasardeux de programmes courts de 3 minutes façon Scènes de Ménages sur M6 ; elles racontent des histoires du début à la fin, sur plusieurs intrigues, avec des personnages qui vivent au-delà d’une blague.

 

Et donc, ils font mieux ?

Avec ce premier point de repère, il est désormais temps de se pencher de nouveau sur la TNT française. Si l’on totalise l’ensemble des minutes relevées plus haut, la TNT française a produit exactement 5296 minutes – soit dans les 220 heures (dont 60% ne sont issues que d’une seule série, Les Mystères de l’Amour !).

Depuis la création de la TNT il y a sept ans, le cumul de fiction originale produite par D8, W9, TMC, NT1, NRJ 12 et France 4 n’atteint même pas le niveau de production de BBC Three qui a donc fait plus en 4 ans. Ce calcul révèle ainsi le néant de la TNT française, considérée – il faudrait le rappeler à chaque paragraphe – comme un « succès » par Michel Boyon, président du CSA.

Cette différence majeure n’est pas, ceci dit, un problème d’argent. Pour s’en convaincre, il suffit de faire la somme du coût des grilles de ces chaînes françaises. On obtient un total minimum (j’ai arrondi à la valeur entière inférieure) de 220 millions d’euros. C’est donc plus que deux fois le budget de BBC Three.

 

E4 (depuis janvier 2001)

Je n’ai pas voulu m’arrêter à un seul exemple. BBC Three était peut-être un cas particulier puisqu’elle jouissait de la puissance du groupe public anglais. La chaîne E4 est un autre exemple intéressant dans le paysage anglais. Elle appartient au groupe Channel 4 qui est un groupe public financé uniquement par la publicité. E4 a été lancée en 2001 à la base comme une chaîne payante. Quand elle a rejoint le bouquet Freeview en mai 2005, elle est devenue totalement gratuite.

Tout comme la BBC, et malgré son indépendance économique vis-à-vis de la redevance, le groupe est investit de missions instituées par la puissance publique comme l’exigence de créativité et d’innovation. Et comme le groupe appartient entièrement à l’état, l’exigence du profit toujours plus important (dès lors que des actionnaires entrent en jeu, comme en France) n’existe pas : il est automatiquement réinvestit dans la création.

De la même manière que BBC Three, E4 a produit une somme relativement importante de séries dont la plus célèbre, Skins. Au total, entre 2005, date à laquelle elle est arrivée sur la TNT anglaise jusqu’à aujourd’hui – ce qui fait 7 ans soit, grosso-modo, le temps qui nous sépare de la création de la TNT française -, E4 a produit plus de 5062 minutes (211 heures) de fictions originales à partir de 7 séries (et encore, il est possible qu’il m’en manque à vrai dire, donc c’est une estimation basse…).

Au final, la TNT française fait preuve d’une absence totale d’ambition sur le secteur de la fiction. Mais elle est à l’image du paysage français audiovisuel et de ses chaînes historiques. Une télé low-cost fascinée par l’ultra-profit qui la conduit à adopter des politiques éditoriales court-termistes. Dans ce cadre, elle ne fera certainement pas le poids dès lors que la globalisation télévisuelle, en cours de marche avec l’arrivée des télé connectées et des concurrents étrangers comme Netflix, sera achevée. Et à moins d’un revirement spectaculaire du comportement de France Télévisions qui pourrait devenir le modèle d’une nouvelle télévision française, la TNT nouvelle génération composée de HD1, 6ter, Numéro 23, et Chérie 25 (L’Equipe 21 et RMC Découverte ne sont pas très concernées par le sujet, vous l’imaginez bien…) devrait très probablement reproduire le même schéma que leurs grandes sœurs.

Manuel Raynaud.

Catégories : Décryptage · Série anglaise · Série française