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The Thick of It, brutale-politique

Ces dernières semaines, le monde politique, français en l’occurrence, a fait l’étalage d’une grande partie de ses défaillances et de son incongruité pour ne pas dire de son idiotie. L’UMP a explosé en deux sous l’impulsion de deux égos pour qui l’exercice démocratique, dont la base s’appuie sur le peuple souverain, ne semble plus être qu’un artifice, qu’un divertissement, qu’une chimère.

A travers cette actualité d’autant plus hallucinante qu’elle s’est développée, morceau après morceau, face-caméra, certains observateurs y ont vu un feuilleton scénarisé par des retournements de situations digne de 24 Heures Chrono. Un canular a même tourné au sujet d’une série dramatique qui s’infiltrerait dans les coulisses de ce bazar pour nous en expliquer les motivations, les trahisons, les peines, les désillusions, les rancœurs, les tacles. The Thick of It, immense comédie satirique anglaise dont le tout dernier épisode a été diffusé le 27 octobre dernier, avait parfaitement intégré tous les aspects de cet univers sans pitié.

Un personnage éternel

La fin de The Thick of It, c’est la fin d’un des plus grands personnages de télévision. Aux côtés de Stringer Bell, Nate Fisher, Tony Soprano, Arthur, Walter White ou Kenny Powers reposera désormais Malcolm F. Tucker (cf. vidéo ci-dessous). Avant de terminer la saison 4 qui clot définitivement The Thick of It, mais dont l’esprit semble revivre au travers de Veep, la nouvelle série imaginée par Armando Iannucci, je ne pensais pas que j’allais ressentir un tel vide. Pour moi, cette série est l’incarnation même de l’excellence britannique : un traitement décalé assumé, des personnages-acteurs instantanés et des dialogues ciselés de manière si parfaite que, même en rêve, il aurait été impossible de les fantasmer.

The Thick of It a deux particularités : elle est difficilement compréhensible même pour les anglais ET elle dispose de dialogues contenant trois « fucking » à la minutes. D’un côté, la série joue la carte de l’élitisme à son paroxysme que ne parvient même pas à atteindre une universitaire parlant de Buffy et de l’autre, elle déconstruit ce mécanisme à travers des tirades vulgaires, méchantes et subversives. De ces deux visages, que l’on pourrait croire incompatibles, s’extrait une essence unique : le rire.

Coalition et machinations

Dans cette saison 4, pour la faire courte, un gouvernement de coalition dirige le pays. Le DoSAC (ministère fictif des Affaires sociales et de la citoyenneté), que l’on suit depuis le début de la série, est malmené par ces nouveaux changements. Peter Mannion est nommé à sa tête mais il doit s’accomoder de l’appétit du secrétaire d’Etat qu’il chaperonne, Fergus Williams, et de l’équipe de bras cassés qui l’entoure. De son côté, l’ancienne ministre Nicola Murray, mise sur le banc, lutte au sein de son parti et devient la cible de Malcolm Tucker qui souhaite la faire tomber au profit de Ben Swain.

Mais la saison s’accélère lorsque qu’un infirmier militant, protestant contre son expulsion d’un logement, fait son apparition. Toutes les cartes sont rebattues mais pire, le grand déballage s’effectue au cours d’un épisode exceptionnel d’une heure (l’épisode 6). Ce serait d’ailleurs ma seule remarque de la saison : cette irruption de Douglas Tickel, le militant en question dont la prononciation du nom devient un running-gag (« Tick-el » ou « Tick-le » ?!), se fait en toute discrétion. Pour ne pas dire de manière assez peu académique (pour ne pas dire que le téléspectateur n’y comprend plus grand chose – il suffit de se promener d’ailleurs sur les forums britanniques pour s’en rendre compte) alors qu’il devient le centre de la saison.

« This job has taken me in every hole in my fucking body« 

Alors certes, le manque de clarté dans un scénario qui part déjà dans tous les sens est présent mais ce qu’il offre, c’est une scène d’une intensité dramatique et humoristique rare au cours de laquelle Malcolm F. Tucker craque (épisode 7). Un climax très attendu depuis que l’on a appris à connaître ce personnage, devenu expert dans la manipulation politique souterraine. Et un climax émouvant – une émotion qui se produit uniquement par l’attachement que le personnage a su faire naitre, à la fois pour ses insultes qui semblent ne jamais s’arrêter comme une chanson de Ocean Drive mais également pour ses idées de génies qui pourraient faire passer Claude Allègre comme un homme d’une compétence incontestée sur l’écologie. Bref, comme on l’entend dans les dernières minutes de la série, « that was better than IMAX Inception« .

The Thick of It est une série peu accessible, radicale, vulgaire, où l’on parle sans arrêt comme un môme qui vient d’avoir une DS. Parfois, on la rejette en bloc devant l’afflux d’information. Parfois, on lui fait l’amour comme à un scénario d’Aaron Sorkin. Pourtant, au final, il s’agit de la plus grande série d’insultes et de sarcasmes du monde. S’il fallait traiter l’UMPgate en fiction, il n’y aurait pas meilleure manière, n’en déplaise au scénariste des Hommes de l’Ombre. Malcolm, tu me manqueras.

The Thick of It (BBC Two). Créée par Armando Iannucci. 4 saisons dont deux épisodes spéciaux, diffusée entre le 19 mai 2005 et le 27 octobre 2012. La série a été adaptée en film sous le nom de In The Loop. Le nom des personnages et les fonctions sont différentes mais l’identité scénaristique reste la même.

Catégories : Comédie · Critique · Série anglaise