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Il les fait revenir d’entre les morts

Avant même qu’elle n’ait été diffusée, je vous l’annonce sans détour (mais après 6 épisodes – je n’ai pas encore vu les deux derniers !), Les Revenants est la nouvelle perle de la fiction française.

Diffusée à partir du lundi 26 novembre sur Canal+, elle raconte l’étrange retour d’enfants, d’ados, d’hommes et de femmes que leurs proches croyaient jusqu’ici bel et bien morts. Une série fantastique dans tous les sens du terme car elle réussi le tour de maître, pour une production française, de poser un univers et des questionnements – dont les réponses, distillées au compte-goutte, amènent toujours un peu plus de réponses comme dans Lost – en un premier épisode d’une virtuosité rare.

Son créateur, Fabrice Gobert, connu notamment pour avoir réalisé le film Simon Werner a Disparu, nous explique la genèse d’un projet qui tranche de manière très étonnante avec les récentes productions de Canal+. Les Revenants est une série énigmatique, subtile mais surtout extrêmement captivante.

Les Revenants, c’est un projet de série qui existe depuis quelque temps déjà. Canal+ avait même annoncé en grandes pompes qu’il s’agirait du premier projet de série en 3D, avant d’abandonner l’idée…

Fabrice Gobert : C’est un projet qui a cinq ans. Quand Haut et Court a décidé de se tourner vers la fiction et vers la série, le producteur Jimmy Desmarais a proposé d’adapter Les Revenants, le film, déjà produit par Haut et Court. Ils ont développé le projet avec différents scénaristes et Canal+ a été très vite intéressée. Mais ils l’ont développé sans complètement réussir dans la direction dans laquelle ils voulaient aller. Plusieurs scénaristes se sont succédé.

Et puis ils cherchaient toujours des forces vives pour essayer de développer le projet et il y a deux ans et demi, Caroline Benjo, la productrice, a vu Simon Werner a Disparu, qui était mon premier long-métrage, projeté à Un Certain Regard à Cannes. En voyant le film, ils se sont dit que c’était très proche dans l’atmosphère, dans le rapport à l’imaginaire et le réalisme de ce qu’ils imaginaient pour Les Revenants.

A ce stade-là, qu’est-ce qui avait été déjà écrit ?

Il y a eu des séquenciers qui ont été écrits, des arches, des personnages, y avait énormément de choses mais rien de complètement cohérent. Car c’était vraiment plusieurs auteurs qui ont travaillé les uns derrières les autres. Certains l’avaient développé dans un registre extrêmement cérébral, d’autres dans un registre extrêmement efficace un peu à l’américaine dans des dimensions qui n’étaient pas adaptées à ce que, moi, j’avais envie de faire en tout cas. Mais surtout, peut-être, qui n’étaient pas adaptées à un univers français dans lequel on n’a pas forcément l’habitude de voir des zombies, des complots militaires ou des complots scientifiques… ça partait un peu dans ce genre de direction.

J’avais très envie de travailler sur une série à la fois comme réalisateur mais aussi comme scénariste, et donc ils m’ont proposé de faire les deux, ils m’ont donné le matériau déjà écrit et m’ont demandé d’écrire un scénario de pilote, afin de voir si on trouve un ton qui plaise à Canal+. J’ai donc pioché à la fois dans le film et aussi dans ce qui était déjà écrit, j’ai développé l’histoire de la ville, du barrage et j’ai écrit le pilote.

Le pilote qui sera diffusé sur Canal+ a bien évolué depuis cette première version ?

Il a évolué mais c’était grosso-modo les même actions. L’épisode 1 et 2 sont devenus les épisodes 1, 2 et 3 en fait. En terme d’actions, c’était très dense et comme je n’avais pas envie d’écrire tout seul, on a pensé travailler avec Emmanuel Carrère donc on lui a fait lire les 2 premiers épisodes. Ensemble, on a retravaillé d’une certaine manière le rythme. A certains moments, on est allé creuser davantage dans les relations et les dialogues entre personnages par exemple. On a quand même bien fait évoluer le premier épisode et puis le deuxième a suivi, et ainsi de suite. Cela a pris un an et demi d’écriture, au bas mot.

Plus que de la mort, Les Revenants parle surtout du deuil et de la manière dont chaque personnage vit le deuil. A l’écriture, comment trouve-t-on l’énergie pour parler d’un sujet aussi tabou dans notre société ?

Je pense que ce n’était pas tabou pour moi sinon j’y ne serais pas arrivé. Je pense que c’est un sujet passionnant et ce qui était intéressant là, c’était d’utiliser le genre fantastique pour parler de choses plus intimes. Ce qui fait qu’on était toujours dans une dimension ou on n’était pas obligé d’être toujours psychologisant et où on n’était pas obligé de traiter le thème du deuil comme tel. On traitait surtout l’irruption du fantastique dans la réalité.

Ce qui est intéressant de voir, c’est le retour de Camille, qui n’est absolument pas explicable pour les gens qui l’entourent, chacun réagit d’une manière différente. Et d’une certaine manière, en parlant de ce retour-là, on parle du deuil et de la façon dont chacun s’est construit ou a tenté de se reconstruire dans le deuil. Tous les personnages sont confrontés aux Revenants sont en reconstruction et on voit bien que le deuil n’est pas fait pour aucun de ceux-là… Ce sont tous des survivants.

Pour mieux le sentir, on a imaginé des Revenants – contrairement à ce qui se fait d’habitude peut-être – qui étaient extrêmement vivants, plein d’appétit au sens propre comme au sens figuré. Il y avait l’idée – ne sachant pas eux-même qu’ils étaient morts – qu’ils étaient plus vivants que les vivants, qui eux étaient plutôt attirés par la mort, plutôt dans le deuil.

D’ailleurs, on ne sait pas jusqu’à quel point l’appétit de vie des Revenants peut se développer…

La question du « pourquoi ils reviennent » est vite transformée en « est-ce qu’ils sont comme avant« . Et effectivement, s’ils ont l’air très vivants au début, petit à petit, il y a des indices qui nous laissent à penser qu’ils ne sont peut-être pas exactement comme avant, qu’ils ne sont peut-être pas que des êtres humains de chair et d’os, et qu’ils cachent peut-être quelque chose malgré eux.

D’ailleurs, eux-même s’interrogent. Ce qui était intéressant, c’était d’être à la fois du côté des Revenants et à la fois des autres. Personne n’en sait plus que l’autre et tous se posent des questions même sur la pérennité de ce retour, s’ils sont revenus provisoirement, s’ils vont rester définitivement. On creuse ces questions là au fur et à mesure des épisodes.

La série semble être un mélange improbable entre Twin Peaks et Lost. Lost, ça te va comme référence ?

Oui, ça me parle comme Heroes me parle, toutes ces séries fantastiques. Ce ne sont pas mes séries préférées, c’est vrai que je préfère Twin Peaks qui n’est pas complètement fantastique.

Justement, entre les montagnes des premiers plans qui ressemblent, comme un clin d’oeil, au générique de Twin Peaks, en passant par le Lac, le restaurant américain… Pour le dire en toute provocation, vous comptiez faire un Twin Peaks français ?

Non, ça aurait été très casse-gueule. J’ai vu Twin Peaks et ça m’a évidemment bien marqué. Je ne me suis pas posé les questions comme ça. L’idée de construire cette ville entourée de montagne, isolée, l’idée d’avoir des musiques à ce point-là, des plans qui duraient d’une certaine manière, ce sont des choses qui, je pense, s’accordaient très bien à cette atmosphère. Concernant les détails que tu cites, c’est vrai qu’en le faisant, on se dit qu’effectivement, il y a un lien. Personne n’était complètement dupe sur ces liens-là d’ailleurs. Mais il ne faut pas à la fois pas s’interdire d’aller dans cette direction-là si on trouve que c’est juste et en même temps choisir de référence si écrasante.

Twin Peaks à la française, effectivement, ça parait un petit perdu d’avance. L’idée, c’était qu’il y avait d’autres séries. Dans le cas de ville isolée, j’avais en tête Deadwood qui raconte la construction d’une ville. C’est le lot de toutes les fictions fantastiques d’avoir une ville plutôt isolée, c’est pareil dans Le Village des Damnés, il y a toujours l’idée qu’il faut avoir cette unité d’espace et que pour une série, c’est formidable. Il y a aussi ça dans Desperate Housewives.

La musique est un élément très important de la série. Pourquoi avez-vous choisi Mogwai, groupe rock écossais ?

On a parlé de la musique très tôt car c’est ce que je trouvais de très important pour la série. On s’est très vite orienté sur l’idée de contacter un groupe de rock et pas forcément un compositeur. Je trouvais intéressant de demander à des gens qui n’avaient pas l’habitude de faire du fantastique d’en faire, ce qui était un peu mon cas, ce qui était le cas des comédiens aussi. D’aller dans le genre un peu décalé peut-être.

J’avais travaillé comme ça avec un groupe sur Simon Werner a Disparu, en leur demandant de créer, là en l’occurrence pour Les Revenants, une musique de film fantastique. On a parlé de différents groupes avec Haut et Court. J’avais adoré le travail de Mogwai sur Zidane, un portrait du XXIe siècle. Leur musique était formidable. Je connaissais leurs albums et je savais que cette musique pouvait tout à fait correspondre aux Revenants. Donc on leur a proposé…

Ils ont tout de suite accepté ?

Ils ont lu les scénario qu’on a fait traduire et ils ont tout de suite été intéressés par le projet. On leur a envoyé Simon Werner a Disparu afin de leur montrer un peu la direction. Mais ce qui était absolument formidable, c’est qu’ils ont composé la plupart des thèmes qu’on entend dans la série sur la base des scénarios et des indications que j’ai pu leur donner. Mais ils n’avaient pas d’images ni de rush. Ils ont fait ça avant le tournage.

Nous, en revanche, ça a été formidable sur le tournage de tourner avec leur musique dans la tête parce que ça permettait à tout le monde sur le plateau quel était le rythme qu’il fallait avoir, quelle ambiance et quelle intensité on voulait créer. Du coup, du machiniste au comédien, tout le monde avançait au même rythme.

L’une des grandes difficultés des productions françaises, ce sont les dialogues, souvent mal écrit et, par incidence mal joué (voire l’inverse, voire les deux). Comment les avez-vous travaillé de votre côté ?

On a eu plusieurs étapes. On les a écrit puis réécrit puis réécrit. On a eu des lectures avec les comédiens, d’abord avec tous les comédiens, puis en petit comité. Et puis ensuite sur le tournage, on refaisait un travail aussi sur les dialogues quand il y avait besoin de le faire. C’est vrai qu’on était évidemment très très attentifs, il m’arrivait de ré-écrire les scènes avant de les tourner notamment. Mais là, y avait toujours la tentation de raconter beaucoup de choses sans avoir recours aux dialogues, de ne pas avoir recours aux dialogues explicatifs, que les images montrent ce qu’on avait envie de montrer mais que les dialogues nous amènent autre part.

Le fantastique, c’était une demande éditoriale de Canal+ à la base ?

Ce n’était pas une demande éditoriale mais disons que par rapport au film, ils avaient vraiment l’ambition d’aller assez loin dans le genre fantastique. Alors, pas trop loin car il fallait bien positionner le curseur. Il y avait l’ambition d’une série qui disposait d’éléments fantastiques mais pas forcément à l’image d’une série qui pourrait concurrencer The Walking Dead. Il y avait l’idée de faire surgir le fantastique par petites touches, afin de préparer le téléspectateur à voir des choses qui deviennent de plus en plus fantastiques.

Une saison 2 est déjà envisagée. Sans spoiler, la fin de la saison 1 est bouclée ou laisse une porte ouverte pour une suite ?

Il y avait l’idée quand j’ai commencé à écrire la série d’avoir un mouvement qui se bouclait à la fin des 8 premiers épisodes mais que, si ça se passait bien, si Canal+ était content, si les téléspectateurs avaient envie de voir cette série, qu’on puisse assez vite repartir sur un second mouvement. En fait, en écrivant le dernier épisode, j’ai été assez rassuré par le fait qu’on a assez tôt parlé avec Canal+ de la suite et, du coup, dans l’épisode 8, il y a, non pas beaucoup de choses qui sont en jachères, mais juste l’idée qu’on pouvait prendre un peu plus de temps pour raconter d’autres chose que j’avais envie de raconter. La fin de l’épisode 8 est à la fin d’un mouvement et en même temps un appel à ce qui peut se passer par la suite.

Propos recueillis par Manuel Raynaud.

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