Cinq ans à tâtonner les séries

Cinq années, c’est à l’échelle de ma vie une période longue mais à l’échelle des séries une parenthèse presque infinitésimale. Pourtant, cinq années, c’est l’espace qui me sépare de mon engagement de sériephile. Cinq années à se battre, à débattre, à crier, à s’excuser, mais cinq années à essayer de défendre, dans l’indifférence ou la provocation, le droit d’un pays à rêver au travers d’une fiction frétillante. En 2007, mon parcours a démarré sur un traumatisme.

A l’époque, je suis ce que l’on appelle un gamer. Je traîne dans le milieu des jeux vidéo, et pour être même tout à fait précis, de celui des compétitions de jeux vidéo. Quand je ne jouais pas (généralement à Counter-Strike), je dédiais le reste de mes heures au service d’Esportsfrance.com, un site spécialisé dans ce petit milieu. Un jour, par un total hasard, je suis tombé sur Lost diffusée à l’époque sur TF1 le samedi soir. Ça m’avait amusé sans me passionner. Mais cela avait déclenché en moi une nouvelle curiosité.

Le choc Six Feet Under

A l’été 2007, je me suis lancé dans Six Feet Under, un peu à l’aveugle (on m’y avait poussé, certes), sans aucune connaissance, ni des séries, ni du monde de la production, et avec une culture proche du néant. Mes années jeux vidéo – où l’objet était de pouvoir mettre en place un 3/2 B1 sur Dust2 – avaient eu raison de ma curiosité intellectuelle. Ceci dit, je peux désormais dire que je maîtrise le combo clavier/souris avec grâce, élégance et précision. Et ça, c’est trop la classe.

Six Feet Under sera donc un traumatisme. Avalée en trois semaines en août 2007, la série agit sur moi comme un catalyseur. Avec deux anciens collègues d’Esportsfrance, on se lance dans la foulée dans la création d’un site (qui deviendra Spin-Off.fr, au 1er décembre 2007), en se reposant sur plusieurs motivations – qui m’animent encore aujourd’hui, lorsque j’écris ces lignes.

Culture séries

La première d’entre elles est une conviction d’autant plus profonde qu’elle s’oppose à une rumeur maladroite. Selon elle, relayée abondamment d’ailleurs en général par les directeurs de programmes des chaînes françaises, seul le meilleur de la télévision américaine parvient jusqu’à nous. Pour cela, il faudrait définir le terme « meilleur » : très souvent, cela sous-entend « meilleure » audience – ce qui, en plus, n’est pas forcément vrai, car il existe des véritables variations d’audiences et de parts de marché en fonction des pays… – couplée, et c’est là qu’on évite de le dire, à une « meilleure » rentabilité. Oui, acheter une série américaine coûte 3, 4, 5 ou 6 fois moins cher que de produire sa propre série.

La deuxième, naturellement – et la plus importante selon moi -, s’attache à la fiction française. Non, les scénaristes français ne sont pas plus nuls que les scénaristes américains. La France a toujours recelé des auteurs avec une véritable culture de raconteurs d’histoire. Le problème n’est pas un manque de talent – ce serait tellement plus facile ceci dit… Le problème de la fiction française est une incapacité culturelle et structurelle à faire émerger ces talents. Comment peut-on faire confiance à un CSA, contrôleur de l’audiovisuel, qui semble opposer dans ses différentes interventions jeunesse et culture par exemple ? Comment, lorsqu’on se penche sur les mécanismes hiérarchiques et contractuels qui régissent scénaristes, producteurs et diffuseurs, peut-on espérer que le nivellement des projets ne se fait pas, presque systématiquement, par le bas ?

L’exception 2009 ?

Depuis 2007, donc, je regarde le monde de la série à travers ces deux grilles de lecture* (la première ayant élargie mon regard aux séries anglaises, danoises, suédoises, etc). Concernant la seconde, j’ai attendu 2009 pour que cette sorte d’hypothèse morale que je m’étais fixée se confirme. Cette année-là, j’y ai ressenti un frétillement inhabituel. Pêle-mêle, on y a vu l’Inside Jamel Comedy Club (saison 1), Reporters (saison 2), Kaamelott (saison 6), Un Village Français (saison 2), Braquo (saison 1), Pigalle, la nuit (saison 1), Profilage (saison 1), Les Bleus (saison 2), Fais pas ci fais pas ça (saison 2)… et même Le Visiteur du Futur (saison 1). La plupart de ces séries sont bien supérieures à leurs homologues américaines ou anglaises, à la fois dans l’écriture décalée (comment ne pas résister à l’humour communautaire et raciste de l’Inside Jamel Comedy Club), dans leur regard lucide sur le monde politico-économique (Karachi avant Karachi, c’était Reporters) ou encore dans une approche féérique d’un quartier poisseux (l’étrange Pigalle et son succès public qui a surpris tout le monde) ?

Mais 2009 aura été malheureusement une exception. Qui se souvient de La Commanderie, Marion Mazzano, Les Bougon, Les vivants et les morts, 1788 et demi, Sois riche et tais-toi, United colors of Jean-Luc… et toutes les autres, diffusées les années suivantes ? Ce soubresaut était-il conjoncturel ou bien tout à fait aléatoire ? Difficile de répondre clairement à cela.

Ce n’est que trois ans plus tard, en 2012 donc, que je me suis fixé un nouveau cap, anticipant (de manière complètement hasardeuse, d’ailleurs), un nouveau frétillement ressenti depuis quelques semaines. Entre France Télévisions qui semble vouloir accorder un budget fiction à France 4 (il faut rappeler que l’équivalent de France 4 en Angleterre, BBC 3, diffuse pas loin d’une dizaine de séries originales par an) et outre les retours des quelques séries désormais installées (Mafiosa, Engrenages, Fais pas ci fais pas ça, Un Village Français…), de nouvelles pépites ont fait leur irruption. La première d’entre elles, Ainsi Soient-Ils, a été largement commentée. C’est surtout pour Arte la première réussite publique pour leur fiction, après les diffusions en seconde partie de soirée des Invincibles ou de Xanadu. Mais il y a aussi, à la fin du mois, Les Revenants, sur Canal+. Cette série propose le pilote d’une série française le plus abouti que j’ai pu voir en ces cinq années.

Cinq années, c’est le temps qu’il m’aura fallu pour être finalement entièrement convaincu – par les faits – que l’on pouvait, en France, réaliser des séries bien supérieures à nos amis américains et anglais. Les Revenants n’est pas en soi la seule responsable. D’ailleurs, cette série est produite par Haut et Court, la maison de production qui avait accouché de l’expérimentale Xanadu (diffusée sur Arte en 2011). Haut et Court appartient à cette catégorie de quelques maisons de production (on peut citer pêle-mêle Capa Drama ou encore Tetra Media parmi d’autres…) qui ont choisi, pour se différencier, de viser la qualité et la modernité (et par modernité en France dans le domaine de l’écriture, on vise en réalité l’antiquité de l’Amérique des années 80 où le scénariste est devenu le maître-étalon de la fiction, devant le producteur et le réalisateur). Ce sont un peu des gaulois en Rome.

Mais ce ne sont pas les seuls. En cinq ans, j’ai aussi pu rencontrer de nombreuses personnes qui croient à une fiction française forte, resplendissante voire même brillante. Ils sont de simples téléspectateurs ayant eu la chance de tomber sur l’une des rares pépites de la télévision française, mais ils sont aussi des experts, des créateurs, des journalistes. Je me rappelle encore de mon passage en tant que stagiaire dans le magazine Générique(s) et les rencontres réalisées à l’époque. Intellectuellement, c’est ce court séjour dans cette petite rédaction qui a vraiment déclenché en moi l’envie de mettre en avant la création. Grâce à Arte, j’arrive désormais à vivre de cette passion, en essayant de vous transmettre mes goûts pas forcément conventionnels mais sans jamais trahir cette volonté de renouveler sans cesse les frontière de ma (et de votre) curiosité sérielle.

Et maintenant…

En 2011, le rapport dit « Chevalier », signé notamment par Pierre Chevalier (qui a dirigé l’unité fiction d’Arte entre 1991 et 2003), avait lancé un sacré pavé dans la mare. Un rapport de près de 70 pages où il expliquait les difficultés de la fiction française à émerger, y compris dans les détails contractuels ou structurels au sein des chaînes. Un an après, qu’est-il advenu de ce rapport et de ses préconisations ?

Depuis le mois de mai, j’interroge les acteurs du métier, qu’ils soient scénaristes, producteurs ou diffuseurs afin qu’ils répondent – entre de nombreuses autres – à cette question. Certains font part de leurs doutes, d’autres de leurs défaitisme, mais la grande majorité souhaite la même chose que nous : des séries fouillées, attirant le plus grand nombre, qui ne prennent pas le téléspectateur pour un sombre idiot. Je vous donne donc rendez-vous dans plusieurs semaines pour la publication de cette enquête. Il me fallait au moins ça pour en expliquer la démarche.

J’attends par ailleurs avec impatience que vous me racontiez le moment (ou la série ? ou un épisode ? ou un acteur ? ou un scénariste ? …) où vous vous êtes lancés dans le bain des séries. N’hésitez pas, on est entre nous.

 

* : Il pourrait y avoir une troisième grille de lecture, celle des audiences. J’en ai déjà parlé sur le blog par ici.

Catégories : Chronique · Série française