bref, damien maric, effets spéciaux, interview, l'odyssée, wip studio

Ils ont créé les effets spéciaux de Bref

L'équipe de WIP Studio au grand complet

On ne s’interroge plus sur la nécessité des plans truqués au cinéma, en particulier pour les films à gros budget. Mais les séries sont également de plus en plus concernées par ce marché. Entre réduction de coûts, gain de temps et opportunité de faire germer l’imaginaire, l’effet visuel est devenu un outil de compromis indispensable à une maison de production qui souhaite faire des économies, se fabriquer une identité et devenir encore plus compétitive.

En France, le marché a explosé au milieu des années 2000, sous l’effet de l’arrivée d’une nouvelle génération d’infographistes talentueux (notre pays est particulièrement reconnu en ce domaine) et, surtout, de studios aux coûts plus raisonnés. Parmi eux, WIP Studio, dont la notoriété a très légèrement explosé lorsque les créateurs d’une petite série nommée Bref (Canal+) ont fait appel à eux pour réaliser les truquages.

Damien Maric, son co-fondateur, revient sur sa création. Il nous parle de l’aventure Bref, des problématiques du métier et de leurs prochains projets. Y compris L’Odyssée, nouvelle série d’Arte qui a achevé son tournage mi-juin et dont la diffusion n’est pas prévue avant 2013.

Depuis quand WIP studio a été créée et qu’est ce qui a motivé sa création ?

Damien Maric : WIP Studio a été créé en juin 2003 et ça s’est fait naturellement. Au départ, on a commencé par proposer des projets de fiction pour la télévision et on s’est rendu compte que les projets que l’on proposait étaient visuellement assez importants. On s’est dit qu’on allait avoir besoin de moyens car on voulait lancer une série tirée de Stephen King, une autre sur les Thanatonautes de Bernard Werber, et on s’est dit qu’il fallait une sacrée force de frappe. Mais on n’avait aucune connaissance des coûts de production à l’époque. Et puis on était bien jeune donc on n’était pas très crédibles pour les chaînes. Mais un jour, chez M6, en montrant notre travail, les deux directeurs de la fiction nous ont dit qu’ils avaient une série, Lea Parker (M6), et nous ont demandé à faire deux trois effets dessus. On a commencé comme ça à faire ces effets et puis on a enchaîné en 2005. En 2006, on faisait une dizaine de films. En 2007, on en fait 47. En 2008 on faisait 91 films. En 2009 on faisait 95 films. En 2010 on faisait toujours 90 films mais on rentrait dans le cinéma puisque le premier film qu’on a fait au cinéma, c’était Comme les Cinq Doigts de la Main. Et puis on est toujours resté sur ce nombre assez important qui était à peu près de 90 films, plus le cinéma puis de nouvelles choses.

Quand vous parlez de film, il s’agit aussi d’épisodes de séries ?

Bien sûr, oui, on parle de films unique donc soit unitaire, soit un épisode dans une série.

Votre projet sur Les Thanatonautes est tombé à l’eau du coup ?

Oui, on était trop jeune en fait. Et je pense qu’on n’avait pas du tout à 22-23 ans la crédibilité. C’était y a 10 ans en même temps. Un jeune producteur en télévision, il a quoi, 50 ans ?

Mais vous avez abandonné l’aspect production de séries ?

Non, justement, ça repart. On a repris cette année en se disant que 10 ans après, on était apte à proposer des choses. Du coup, on a fait un premier test, une série qui s’appelle Fairy Tales produite par MakingProd en association avec nous [NDR : J’ai pu y voir un teaser de 2 minutes visuellement splendide – le projet de série parle quant à lui d’un homme qui se perd dans l’univers des contes de fées pour reconquérir la femme qu’il a perdu dans la vie. Sur son aspect mélancolique, de ce que j’en ai vu, ça m’a un petit peu fait penser au jeu vidéo indépendant Braid].

Vous êtes combien d’employés et quels types de métiers sont représentés ?

On est dix. Principalement des infographistes avec chacun ses spécialités, en 3D pour certains, d’autres en 2D, d’autres en particules, etc.

J’ai essayé de faire des recherches sur les entreprises concurrentes mais vous ne semblez pas nombreux à proposer ce type de prestations…

Non, d’ailleurs, j’ai une anecdote intéressante. En 2006, quand je suis arrivé sur le marché, je me mettais à une table et j’avais 12 confrères autour de moi qui étaient sur le même projet. Et aujourd’hui, quand je me mets à une table, j’en ai que 2.

Donc ce besoin de se lancer dans la fiction télé, c’était une volonté éditoriale ou une volonté économique car vous y avez vu un marché à prendre ?

C’est les deux. Économique car on s’est rendu compte qu’il y avait un marché. Forcément, quand tu commences à faire des films, tu commences à grandir et je me suis très rapidement dit qu’il y aura toujours du boulot en télé et même si les boitent grandissent, celles qui vont grandir ne vont plus revenir en télé. Et c’est le cas parce que Mikros, McGuff et BUF ne veulent plus revenir en télé. Et par ailleurs, je voulais aussi accompagner certains films et certaines belles opérations. Et Bref en fait parti, c’était une formidable expérience, et il y en aura d’autres, y en a eu avant. C’est de se dire, tiens, essayons de changeons la télé, essayons d’apporter des choses à la télé. Je me suis rendu compte qu’on n’avait quasiment plus de confrères autour de nous – j’en vois 2 – et encore, ils ne font pas du tout le même métier que nous qui sommes dans la réduction de coûts, des méthodologies de travail nouvelles, des nouvelles technologies comme le WIP-o-rama, là on créé Scriptwalker qui va arriver en septembre. Ce qui fait qu’on est presque les seuls en télé.

Les autres ont abandonné parce que ça demandait des réductions trop importantes pour leurs structures ?

Il y a trois raisons pour lesquelles ils ont lâché la télé. La première, c’est que quand tu goûtes au cinéma, la notoriété fait que certains studios se disent qu’ils vont avoir une présence importante et ils vont pouvoir se démarquer vers l’Europe. Je pourrais donner n’importe quel titre de film au cinéma, même si le spectateur ne l’a pas vu, il sait de quoi je parle. Par contre, si je donne le titre de n’importe quel téléfilm, il ne saurait pas de quoi on parle. Le deuxième point, c’est que les budgets sont beaucoup beaucoup beaucoup plus grands au cinéma qu’en télévision. Il faut compter entre x2 ou x3 pour le même effet. Ca change aussi la donne. Et enfin, quand je suis arrivé en télé, je me suis rendu compte qu’ils pratiquaient les prix du cinéma en télé. Du coup, je suis rentré dans un marché où les autres se sont dit qu’il était temps de laisser sa place.

Donc votre stratégie a été de casser les prix ?

Non, non, on n’a jamais cassé vraiment les prix. On est vraiment rentré dans un truc en disant : « ça c’est le prix. » On n’a pas cassé les prix, c’est juste qu’ils étaient déjà trop chers. Plus chers qu’aux Etats-Unis sur certains effets d’ailleurs. Du coup, il arrivait à des productions d’aller directement aux Etats-Unis pour faire leurs effets sur certaines fictions comme Les Corbeaux pour TF1. Ali-baba avec Gérard Jugnot, ils ont dépensé pratiquement 1 millions d’euros pour faire des effets. J’aurais fait le devis et j’aurais dit que non, même en gagnant très bien ma vie, ça aurait à peine dépassé les 200 000 euros. Beaucoup de studios se sont vraiment gaver et il est arrivé à un moment donné le fait qu’un jeune est entré. Et mes confrères, les autres qui sont arrivés aussi en fiction avec moi, ont pratiqué les même prix. Teletota, par exemple, a complètement baissé ses prix pour revenir à un niveau raisonnable.

Bref a été une belle carte de visite, du coup ?

Bien sûr, dès la première diffusion, il n’y a pas eu un producteur qui me demandait comment nous avions fait et combien ça avait coûté.

Justement, à quel stade un producteur prend contact avec vous pour vous demander de travailler sur son projet ?

Il y a pratiquement dix ans, il me contactait au moment où le film était fini. Ce qui était une catastrophe parce qu’ils avaient fait toutes les bêtises possibles et inimaginables. Il y a encore 5 ans, on était à moitié-moitié. Ils nous contactaient soit une semaine avant le tournage, ce qui était pratiquement trop tard, soit encore une fois après le tournage. Maintenant, je peux dire qu’à 90%, on est rentré dans une bonne méthodologie. Ils rentrent en tournage peu de temps après, ils ont un scénario et ils demandent un devis.

En général, les producteurs ont une idée assez concrète de ce qu’ils souhaitent ?

La plupart savent ce qu’ils veulent mais je les pousse toujours à aller plus loin parce que sinon je vais toujours avoir des impacts de balle, des explosions, etc.  Donc j’essaie de leur montrer certains trucs, « là, dans votre scénario, on peut faire ça« . Quand ils me contactent, je leur demande toujours d’avoir un scénario et je leur fait un audit. Cet audit permet d’analyser le scénario en long, en large et en travers et de le décortiquer et de leur proposer toutes les possibilités sur chaque ligne de scénario, comment utiliser des effets spéciaux, comment réduire les coûts, comment réduire du temps de tournage.

Quelle marge de manœuvre vous a-t-on laissé, par exemple sur Bref ? Les producteurs savaient-ils très exactement ce qu’ils souhaitaient ?

Ce sont des gens assez exigeants et perfectionnistes. Sur certains effets, ils savaient exactement ce qu’ils voulaient. Ils nous ont laissé une liberté dans tout ce qui était interface puisqu’on a pu mettre nos blagues. Quand ils ne comprenaient pas, ils nous appelaient pour nous demander. Et y a d’autres moments, il arrivait qu’ils aient une demande et ils attendaient qu’on leur propose des choses. On leur proposait et puis ils affinaient au fur et à mesure pour arriver à la chose qu’ils voulaient.

Il y a des tas de clins d’œil dans Bref adressé aux téléspectateurs avertis. Vous en étiez responsables ou c’était les auteurs qui donnaient des indications ?

Ça venait de la part des auteurs qui voulaient cacher des choses sur le tournage à la base. Et puis ensuite, nous, on a fait la même chose sur les interfaces. Ça s’est complété. Mais on n’a pas eu besoin de se le dire. On ne savait pas qu’ils cachaient des choses, eux ne savaient pas qu’on cachait des choses et puis on se l’est dit et tout était uniformisé.

Il vous arrive aussi d’être en contact avec des diffuseurs ?

Plus depuis un moment. Arte, évidemment, pour l’Odyssée avec qui on doit vérifier les effets. Mais ça fait déjà depuis quelques années que je ne suis plus en contact avec le diffuseur. Mon premier contact fort a été avec M6 parce que c’est vraiment eux qui nous ont lancé, on prenait le temps de tout regarder, mais c’était à l’époque. Maintenant, je pense que le flambeau a été repris par le producteur et donc je suis plutôt en contact avec le producteur.

Votre métier a des conséquences directes notamment sur les comédiens. Est-ce que les acteurs français accueillent bien ce nouvel environnement de tourner en fond vert par exemple ?

Ça dépend mais c’est vrai que quand ils sont dans un environnement full fond vert, c’est compliqué pour eux. Mais voilà, c’est vraiment une alliance, de savoir les guider, de les accompagner, de leur dire qu’il va se passer ça là, et ça marche. La preuve, sur Bref, il n’y a eu aucun problème. Mais je ne pense pas qu’il s’agisse d’une question d’un acteur qu’on soit en France ou non. C’est juste une question de formation, d’éducation. Et il se trouve que Kyan dans Bref a été formé au cinéma américain, il adorait ça, il regardait ça, donc pour lui c’était naturel de jouer sur du fond vert. Un acteur qui a une cinquantaine d’années, comme c’est nouveau en télé, il est un peu perdu. Je ne pense pas que ce soit une histoire de pays ou de mauvais acteur, c’est une histoire de génération. Dans Bref, ils sont jeunes et ça ne pose pas de problème. Et un acteur d’une génération plus vieille posera pleins de questions.

Sur le tournage, à proprement parler, quelle est la relation du réalisateur avec les effets spéciaux ?

Il y a trois types de réalisateurs. Il y a le réalisateur qui connait le métier, qui comprend le métier, bien qu’il ait besoin d’un soutien technique. Donc il nous accueille, il nous laisse faire et il s’intéresse aussi à notre métier. Ensuite, il y a celui du milieu, il comprend de très loin mais du coup, il laisse faire et il voit ce qui se passe. Et enfin il y a le troisième qui ne comprend rien. Là, j’ai deux options : soit il ne comprend rien et il veut minimiser au maximum les effets spéciaux quitte à le regretter après, soit il ne comprend rien, il nous laisse faire, il écoute et il essaye de raccrocher les ballons mais généralement, il n’est pas à l’aise. Et enfin, il y a un quatrième point que je cite rarement mais c’est le cas, c’est le réalisateur qui croit savoir, qui dit qu’il va faire ce qu’il faut, qui ne prend pas de superviseur d’effets spéciaux en se disant qu’il sait faire et qu’il ne veut pas s’embêter avec. Là, généralement, on part à la catastrophe et c’est violent.

Vous travaillez en ce moment sur l’Odyssée, prochaine série d’Arte produite par MakingProd. La maison de production de Bref, MyBoxProd, est également assez proche de MakingProd. Leurs particularités à toutes les deux étant d’être dirigées par des jeunes trentenaires. Question : L’utilisation d’effets visuels à la télé, c’est une question de génération là aussi ?

Tout comme avec les acteurs, c’est exactement ça. Deux générations, deux éducations. Un producteur de 50, 70 ou 80 ans a l’habitude de se dire : « j’ai fait des films y a 40 ans comme ça, il n’y a pas de raisons aujourd’hui que je ne les fasse pas comme ça. » Sauf que le monde a changé, le monde change. Des jeunes producteurs, la première chose qu’ils pensent, c’est de mettre en avant le métier des effets spéciaux en se disant que cette partie, cette partie et cette partie va leur faire économiser de l’argent. Un producteur de 50 ans va me sortir un autre discours : « j’ai pas d’argent, on va en faire le moins possible. » Alors que ce n’est pas du tout l’idée. Justement, si vous n’avez pas d’argent, il faut en faire le plus possible

Quels ont été vos plus mauvaises expériences ?

La première chose qui est très dure en pré-production, c’est quand j’arrive et qu’on me dit : « j’ai pas d’argent, il me faut ça, ça, ça, ça et ça. » Du coup, je dis : « vous n’avez pas d’argent donc je vais vous donner ça. » Mais je lis le scénario et je leur préviens qu’il va y en avoir cinq fois plus. L’autre mauvaise expérience est arrivée il y a moins d’un mois où le réalisateur part en roue libre. On lui dit 20 fois qu’il doit faire du fond vert et il n’en fait aucun. Et ensuite, pour se protéger, il dit qu’on ne le lui a pas assez répété. Sauf que le devis a du coup quadruplé. Quand les gens n’écoutent pas et pensent avoir la science infuse, c’est compliqué. Une fois aussi, on nous a fait travailler sur un générique sur une série. On a fait une version 1. Ils nous l’ont fait retravailler pendant 6 mois à le refaire encore et encore pour qu’à la fin, ils disent que c’est la version 1 qui est parfaite. C’est un exemple type où tout le monde donne son avis, le diffuseur, le réalisateur, la production, le scénariste, mais personne ne sait ce qu’il veut.

Votre plus grande fierté ?

La plus grande, je pourrais dire Bref. Ma rencontre a été une expérience particulière. Un jour, en sortant du métro, en traversant la route, j’ai failli être écrasé par le producteur qui conduisait avec Kyan et Navo. On est allé boire un verre, ils m’ont montré le projet Bref et je leur ai dit que je voulais le faire. J’ai vécu un an et demi fabuleux avec eux, parce qu’ils sont à l’écoute, parce qu’ils sont exigeants, parce qu’ils veulent faire un bon projet, ce qui est rare en télé. La plupart des producteurs et des productions font des projets mais le but, c’est de terminer les projets. Comme autres bons souvenirs, en 2009, il y avait La Peau de Chagrin. En 2010, ça a été Le Temps du Silence (vidéo ci-dessous). Sans parler de Bref en 2011. Ce sont des films qui nous ont aidés à franchir un cap. Et je pense qu’en 2012, c’est l’Odyssée qui va nous aider à passer une limite.

Vous en êtes où, justement, de l’Odyssée ?

On est en plein dedans, à un peu plus de la moitié des effets spéciaux. On doit livrer les premiers épisodes dès le mois de septembre.

C’est combien de plans truqués ?

On va dépasser les 300-400 plans probablement. On intervient sur tous les épisodes, de 1 jusqu’à 12. Pour le moment, on en est à 272 plans truqués et ça continue de grimper. Y a de tout, du fond vert, des bateaux en 3D, des châteaux en 3D, des flèches, c’est vraiment assez éclectique. Est-ce qu’on battra le record de Bref ? Je ne sais pas parce le record, c’est Bref qui l’a avec 389 plans truqués.

Propos recueillis par Manuel Raynaud.

Catégories : Décryptage · Interview · Série française