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Inquisitio, révélatrice d’un immense malentendu ?

« En 1378, l’Eglise a ses secrets… » Cette phrase, vous avez été probablement quelques-uns à l’entendre dramatiser une bande-annonce de la dernière série télé de France 2, Inquisitio. Ce feuilleton termine sa course ce mercredi. Mais peu importe la qualité de son issue, elle ne devrait pas effacer la polémique qui l’a secoué, menée en particulier par un front de catholiques activistes.

Si cette phrase (citée ci-dessus entre guillemets), ainsi que d’autres qui agrémentent les teasers, pourrait donner l’impression qu’Inquisitio a pour objet d’être un outil historique, ce n’est pourtant dans les faits qu’une légende. Cette légende, celle qui consisterait à faire de la fiction un outil de reproduction du documentaire, est devenue à l’occasion de la sortie d’Inquisitio le cri de ralliement pour la critiquer. Vous voyez les fameux « éléments de langage » qui glacent la communication politique ? Bah, la même chose mais, ici, avec des cathos.

Une incohérence historique ?

Pourtant, cette véritable diatribe (ici, par , par ici ou encore là-bas et ici) sur Internet s’est cristallisée autour de plusieurs véritables sujets… peut-être compromettants. Marjolaine Boutet, historienne de formation, qui a écrit Les Séries télé pour les Nuls, nous en récapitule quelques-uns après en avoir vu deux épisodes : « Ce qui me gêne, c’est l’amalgame chronologique du Grand Schisme d’Occident, la sorcellerie, le développement de la médecine, le statut des Juifs qui fait du Moyen-Age une sorte de période uniforme, sans évolution chronologique et sans véritable sens historique. J’ai eu l’impression de me retrouver devant une vision ‘romantique’ du Moyen-Age, hors notre connaissance et notre vision de cette période a quand même beaucoup évolué depuis le début du XIXème siècle ! »

Parmi ces incohérences, une a retenu en particulier l’attention de quelques pratiquants érudits : le rôle de Catherine de Sienne. Elle est décrite dans la série comme une comploteuse qui veut répandre la peste pour soutenir le vrai Pape. En passant, elle n’est, au visionnage, qu’un personnage parmi d’autres – je n’avais même pas retenu son prénom qui ne doit pas être cité 5 fois… – et son nom n’a aucune espèce d’importance sur le plan historique, si ce n’est de savoir qui parle à qui, qui parle de qui, etc.

Or, elle est considérée dans l’Histoire (vous noterez le grand H) comme une personne de grande influence et, surtout, d’une grande bonté, sainte, tout ça, bla bla bla. Clairement, elle semble assez éloignée de ce que nous montre le personnage filmé par Nicolas Cuche, créateur d’Inquisitio.

L’Eglise, ses moutons, et le reste

Mais cette indignation ne s’est pas arrêtée là. Elle est montée jusqu’au sommet des clochers français. Le porte-parole de la conférence des évêques de France, Bernard Podvin, écrivait ainsi le 4 juillet, jour de la diffusion des deux premiers épisodes de la série : « Je pleure et m’indigne de songer qu’à l’audimat, beaucoup risquent de se croire instruits par cette manière tendancieuse d’honorer l’histoire humaine et religieuse…. » dit-il. Citant également, « entre autres points scandaleux« , le Problème Catoche (no offense, mais j’trouve ça trop cool de nommer Catherine de Sienne ainsi, tant qu’on ne la confond pas avec un magasin de bricolage), affublée selon lui d’un « traitement indigne« . Et il ajoute : « Quand un tel parti-pris aimante une production, qu’a-t-elle encore de… culturel ? »

Devant ces réactions, le créateur de la série a répondu à l’appel des dieux, ou plutôt de Notre Dame, Radio Notre Dame. A l’occasion de l’émission La Voix est Libre, face à 3 ou 4 contradicteurs, parfois historien, parfois spécialiste de l’inquisition, parfois journaliste, Nicolas Cuche fait amende honorable concernant le personnage de Catoche, « parce que je sens que j’ai blessé des gens » insiste-t-il. D’autres critiquent l’absence de foi des personnages, ce dont se défend le créateur, ou bien un Moyen-Âge peuplé « de gentilles sorcières newage, sympas et sexys« , dixit Patrice de Plunkett, qui a codirigé Figaro Magazine.

Ce dernier se permet même une jolie extrapolation : il explique en quoi le « business du divertissement » est garni d’œuvres, enfin, pardon, de « bande-dessinées » et de « romans en grande surface« , ayant (attention, là, ça tape) « pour fond de commerce un moyen-âge imaginaire, irréel, où les gens auraient les valeurs d’aujourd’hui et donc seraient persécutés par une Eglise forcément ennemie de ce que l’on appelle les valeurs d’aujourd’hui et ça donne en effet d’innombrables bande-dessinées dans une sauce de fantasme ésotérique où les catholiques du Moyen-Âge sont montrés comme des dingues méchants dans une société qui serait peuplée de gentilles sorcières newage, sympas et sexys. » Oui, et ?

Et le rôle de la fiction dans tout ça ?

De manière assez choquante pour les uns et très déprimante pour moi, pas un pour aborder l’aspect fictionnel (le principal, oserai-je le rappeler) d’une œuvre de fiction en télé, dont le principe est de raconter le parcours de personnages au travers d’une ou de plusieurs intrigues à l’aide de mécanismes dramaturgiques précis. Chacun y est allé de sa petite phrase pour protéger sa paroisse – l’interlude historique sur l’inquisition est le seul passage intéressant bien que fâcheusement hors sujet – mais aucun n’est parvenu à relever le débat que soulève ici cette polémique : l’éducation à la fiction.

Même pas la journaliste qui l’interpelle par téléphone – et qui se dit co-responsable de la parodie vidéo qui traîne sur youtube – qui lui explique en quoi l’inculture est omniprésente en France et en quoi les téléspectateurs sont des êtres sans cerveaux incapables de faire la différence entre l’Histoire et la fiction. Elle s’appuiera sur un commentaire publié sur la page facebook officielle de la série pour appuyer son propos.

Maintenant, je vais passer en mode commentaire blasé. Blasé de voir qu’il est encore possible en 2012 de critiquer une série parce qu’il n’est pas écrit en gros « Attention, ceci est une fiction« . La démesure de certains donnerait presque l’impression que les sorcières rousses ont vraiment existé, qu’elles avaient des vrais pouvoirs et que, bien heureusement seigneur Jésus Christ, on a su éradiquer ce fléau il y a fort fort longtemps. Blasé que peu de gens se sont indignés de la manière dont a été massacré le rôle de l’imaginaire en instaurant la terreur de l’Histoire. Surtout qu’elles finissent par séparer les deux alors que l’une peut enrichir l’autre et inversement. Blasé que ces personnes, sûrement en train de défendre leur paroisse ailleurs une fois de plus, semblaient bien absentes lorsque la série Reporters, qui a notamment révélé avant qu’ils n’éclatent plusieurs faits ou mécanismes sociétaux réellement existants et qui vont bien au-delà de la question religieuse, a été annulée par Canal+ au terme de sa saison 2. Et, enfin, blasé que cet activisme franchement malsain ait pu prendre autant de résonance. Une dépêche AFP pour ça ? Vraiment ?

La frontière ténue entre fiction et réalité

Pourtant, la série a des défauts (et même des qualités !) et il suffit de garder la tête sur les épaules pour s’en rendre compte. Revenons à Marjolaine Boutet, qui a conclu d’elle-même que cette série ne se prétendait pas historique « parce qu’il n’y a pas de propos ‘historien’ sur la période en question contrairement à des séries comme Rome, Mad Men ou Un Village Français. » Mais, alors, Inquisitio, c’est quoi ? « C’est simplement un drame en costumes » affirme-t-elle, relevant que les rapports parent-enfant et homme-femme sont les mêmes qu’aujourd’hui. « C’est ce dernier point surtout qui m’a fait abandonner la série, car je ne croyais pas une minute aux personnages« , ayant, comble de l’historienne, l’impression de se retrouver devant une série historique « à l’ancienne« . Un exemple ? « Docteur Quinn, femme médecin est autant une série historique qu’Inquisitio. »

Dans le dossier de presse d’Inquisitio (je l’ai reçu mi-juin, soit avant la diffusion de la série mais je ne l’ai lu qu’hier), Nicolas Cuche prolonge justement cette idée de série en costumes non-historique : « Mon Moyen-Âge s’inspire parfois aussi bien des historiens que de la science fiction et des jeux vidéo (…) Inquisitio n’est pas une leçon d’histoire homologuée par une batterie d’experts, on n’y défend que le bonheur de la fiction, de la jubilation, le jeu avec les personnages et les situations. »

Devant cette déclaration, Marjolaine Boutet pointe du doigt un véritable sujet : « Dans ce cas-là il vaut mieux se situer dans une ville fictive, avec des personnages qui ne sont pas des personnages historiques ‘réels’. » Ce serait donc là l’erreur d’Inquisitio ? En fait, il n’existe pas de vérité en ce domaine. Parfois, certaines séries non-historiques utilisent les vrais noms (« Al Capone » dans Boardwalk Empire (HBO), dont le personnage est principalement fantasmé de l’aveu de son showrunner Terence Winter…), et parfois non (un pays africain fictif, le « Sangala », dans le prequel de la saison 7 de 24 Heures Chrono (Fox), pour ne pas causer d’incident diplomatique…).

La frontière entre le réel et le fictionnel, c’est donc une sensibilité à laquelle il faut s’éduquer, à laquelle il faut se confronter et qu’il faut éprouver. Je vais maintenant parler de mon expérience devant la série.

Une série fantastique avant d’être historique

Dès le prologue du premier épisode, une première scène m’a aussitôt mis la puce à l’oreille (j’espère qu’à vous aussi, d’ailleurs). Un gamin, qui deviendra l’inquisiteur, prie à genoux devant une croix représentant Jésus Christ dans une église. « Je t’en supplie, dit-il en s’adressant à Dieu, ne m’abandonne pas. » La foudre s’abat non loin de là. Le vitrail explose. Il ramasse un morceau de vitrail représentant un œil, ce qu’il perçoit comme un signe. Que fait-il ? Il se l’enfonce dans l’œil et remercie le ciel. Cris. Plan large. Ce passage me semblait tout aussi fantasque que ce que le corpus biblique, dans ses plus gros délires, a pu raconter. Cette méfiance s’est confirmée lorsque les premiers éléments fantastiques (Sorcellerie, voyance…) sont apparus.

Mais je vais aller plus loin : même si Inquisitio s’était défendue d’être une série historique, je n’y aurai guère prêté plus d’attention. A mon sens, une série qui se veut dépendante de l’Histoire ne pourra pas s’appuyer que sur celle-ci pour me plaire. Autrement dit : la rigueur historique en elle-même ne me passionne ni ne me déplaît. Cependant, et c’est une véritable nécessité, elle doit absolument servir un propos, servir un point de vue, servir des personnages et servir une histoire avec un « h » minuscule. Pour réviser mon Histoire, je vais lire un manuel d’histoire ; pour découvrir des réalités sociétales, je peux regarder des documentaires ; pour en connaître plus sur l’actualité, il y a les reportages par exemple… et pour me plonger dans un univers, pour aimer des personnages dans leurs contradictions, dans leurs faiblesses et leurs qualités, je regarde une fiction. Et rien n’empêche que cette fiction puisse me sensibiliser à l’histoire, à la société ou à l’actualité, entre autres. En ce moment par exemple, je contemple le regard américain sur la crise grecque dans The Newsroom (HBO). Mais je regarde d’abord The Newsroom pour le génie de ses dialogues, pour son point de vue très utopiste du journalisme ou encore pour le joli minois de Maggie.

L’éducation à la fiction

D’où l’importance d’un regard critique sur l’image que l’on a devant soi. D’où l’importance de ne pas acquiescer quand le personnage d’un roman dit d’un autre qu’il a changé de l’eau en vin. Reprocher à Inquisitio de fantasmer une époque de notre histoire, c’est comme reprocher à Kaamelott (M6) ses anachronismes hilarants, à Deadwood (HBO) sa vision stylisée et grasse du western et à The West Wing (NBC) la taille non-réglementaire des couloirs d’une partie de la Maison Blanche reproduite en studio, élargis pour les besoins de la caméra. Le fait qu’un personnage dans la série fasse telle action de façon à respecter l’Histoire ne sera pas un point supplémentaire pour mon appréciation de la série : il faudra que cette action caractérise le personnage dans un sens, développe les motivations qui l’animent, lui donnent les mots justes, révèlent ses contradictions, et ainsi de suite. C’est un nombre infini d’éléments mis à la disposition d’un scénariste pour construire son récit. Les historiens, eux, découvrent chaque jour que l’Histoire n’en finit pas d’être finie.

Nicolas Cuche, joint par téléphone, dénonce l’aberration de ces attaques. Il en distingue deux : la première, religieuse, est menée « par une minorité de catholiques un peu plus extrémistes que les autres. » La seconde, historique, il la rejette en bloc. « J’ai plongé dans cet univers, j’ai rencontré les historiens, et ils ne sont pas forcément d’accord entre eux quand on rentre dans les détails. » Et de rappeler le rôle de la fiction : « Faire une série historique réelle à 100%, c’est impossible et c’est faux. C’est incompatible avec la fiction. Un auteur fictionne, dramatise, tord la réalité. »

Mais, alors, existe-t-il un vrai déficit de l’éducation à la fiction en France ? « Au cinéma, on sait qu’on est dans la fiction. Il n’y a jamais de procès d’intention de cette nature. Culturellement, en télé, on est généralement dans une représentation du réel. Moi, ce qui m’intéresse, c’est le travail de pure fiction, de transcender la réalité. » Constatant que la télé française a beaucoup de mal à commander des séries en costumes non biographiques ou qui ne seraient pas des adaptations, Nicolas Cuche admet : « C’est peut-être un marqueur très français, oui. » Et se dit fier d’avoir créé un débat en révélant l’atmosphère de repli et les extrémismes qui montent.

Manuel Raynaud

Inquisitio (France 2). Créée par Nicolas Cuche. Diffusion depuis le 4 juillet. 8 épisodes. Les deux derniers épisodes seront diffusés ce mercredi 25 juillet.

 

Disclaimer : l’auteur de l’article est originaire de la ville de Sainte-Anne d’Auray, une précision jugée utile selon lui en prévision des charges qu’il risque de prendre par la minorité extrémiste suscitée. Eh oui, car il est protégé par Sainte-Anne. Et toc !

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