TEMPS D’IMAGES #1

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Entre TEMPS D’IMAGES et lui, c’est une longue histoire. Le metteur en scène Cyril Teste est programmé et produit par le festival, en France et en Europe, depuis ses toutes premières créations. En mêlant théâtre et performance filmique, sa dernière œuvre, Nobody, ne pouvait pas mieux correspondre à cette hybridation promue par TEMPS D’IMAGES.

Le spectacle sera donné au CENTQUATRE-PARIS où se déroule la manifestation du 5 au 16 décembre.

Le Festival TEMPS D’IMAGES #1 devient biennal, mais l’intention reste la même : hybrider les arts visuels et les arts de la scène qui se regardent encore parfois en chiens de faïence. Ce temps fort de la programmation d’ARTE Actions Culturelles a donc à cœur de promouvoir les écritures scéniques nouvelles et l’inventivité formelle et narrative, qui se déploiera sur la scène du CENTQUATRE-PARIS, après avoir démarré en novembre au Portugal et en Roumanie.

Pour sa 14ème édition, le festival prend acte de l’immersion du numérique dans notre vie – qu’elle soit quotidienne ou sensible – et propose un programme de haut vol mettant en scène les pratiques numériques inscrites dans la création contemporaine. Au cœur de cette réflexion, The Smartphone Project de Fabien Prioville mais aussi Nobody de Cyril Teste. Le metteur en scène est un complice de longue date du festival TEMPS D’IMAGES : au sein du collectif MxM, il a interrogé le rapport de l’art scénique à la technologie dès ses premières œuvres.

Avec Nobody, Cyril Teste met à l’épreuve de la représentation le concept de la performance filmique, dont les principes sont inspirés des codes du Dogme95 de Lars von Trier.
Le cadre : une entreprise de consulting en restructuration d’entreprise. Le personnage principal : Jean Personne. A partir de l’œuvre de Falk Richter, Cyril Teste met en place un dispositif novateur, dans lequel les spectateurs voient un spectacle en même temps qu’un film tourné dans le temps réel de la représentation.
Une mise en abîme vertigineuse que nous détaille Cyril Teste.

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Pouvez-vous me parler de votre relation au Festival TEMPS D’IMAGES ? Comment a-t-il compté dans votre parcours ?

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Cyril Teste : C’est au départ une rencontre avec José Manuel Gonçalves, d’abord directeur de La Ferme du Buisson (NDLR : où a été créé le Festival TEMPS D’IMAGES avant de déménager) puis du CENTQUATRE-PARIS. Puis il y a une histoire de fidélité puis avec ce festival, qui pour moi accompagne un artiste davantage qu’un projet. Cela en fait un espace assez unique qui expose toutes les étapes par lesquelles un artiste passe au cours de sa création. Il y a une souplesse et une ouverture dans la manière dont ce festival est pensé. Pour ma part, TEMPS D’IMAGES m’a permis de présenter aussi bien des œuvres abouties, comme Nobody, que des processus de réflexion en laboratoire. C’est donc un lieu qui interroge la rencontre entre le spectacle vivant et les technologies d’aujourd’hui et permet de se poser des questions autour des formes d’écriture et de grammaire.


Il y a aussi dans
Nobody cette dimension de représentation cinématographique qui est en soi une proposition novatrice. En regardant le spectacle, on pense à l’essor de la réalité virtuelle qui permet de regarder où on le souhaite dans le champ à 360°, même si une action est tout de même mise en avant, scénarisée. Est-ce que cette nouvelle technologie vous intéresse ?

Une chose est évidente : avec l’arrivée d’Occulus Rift qui a été racheté (NDLR : à prix d’or, pour 2 milliards de dollars) par Facebook, se repose la question du récit. Le jeu vidéo amène une nouvelle forme de « récit aléatoire », qui démonte totalement la structure verticale du récit traditionnel. Aujourd’hui, nous nous approchons de l’idée de récits panoramiques à 360°. Mon travail va dans ce sens puisque je n’use pas de la verticalité dans le récit. Ceci dit, il y a une différence fondamentale avec les casques de réalité virtuelle : je reste dans un objet frontal et bidimensionnel, qui reste le rapport scène – salle. Comme beaucoup d’artistes, je pense que la question du support de l’œuvre est essentielle. Le théâtre, c’est du bas-relief, il n’y a pas à proprement parler de rapport immersif en 3D.
Je m’intéresse à la réalité virtuelle mais dans Nobody, ça n’est pas vraiment le propos. Par ailleurs, on est encore aux prémisses de ces nouvelles formes. Au studio des arts du Fresnoy où j’enseigne, je peux dire : la technique est à peu près au point. Mais je dis aussi : tout est question de contenu. Une technologie n’a d’intérêt que si l’on interroge son mode de production son mode de contextualisation sociale. Les artistes peuvent s’en emparer pour questionner ce que cela produit. Car on n’est pas là pour parler de la technologie – ça, beaucoup de gens le font déjà – mais parler à travers elle.


Dans
Nobody, il y a aussi une description du monde de l’entreprise : le dispositif de la performance filmique conduit à un plan séquence qui est comme un morceau de réel. Ce plan représente en quelque sorte cette tentative d’efficacité et de fluidité prônée par le capitalisme, qui en fait un flux dans lequel il est impossible de s’arrêter. Est-ce aussi un des objectifs du dogme de la performance filmique que vous prônez ?

La société d’aujourd’hui est vouée à être en mouvement en permanence. Nous sommes dans une dé-sédentarisation du monde. J’avais 7 ans lorsque j’ai utilisé mon premier ordinateur. A l’époque, il y avait un espace défini pour la connexion. Aujourd’hui, on est dans la connexion permanente et tout est voué à l’idée de déplacement. Il y a une forme de nomadisme de la pensée ou de « flexibilité » si l’on reprend un mot très employé par la doctrine libérale.

Et dans le même temps, nous sommes dans une problématique de productivité.

Pour moi, le plan-séquence traduit une relation au temps. Andreï Tarkovski disait que « le rythme dépend du temps qui s’écoule dans un plan ». Le numérique permet de travailler cela, en laissant tourner plus longtemps la caméra. Le plan-séquence, lui, n’a pas pour but de produire de la surproductivité mais d’être en capacité de poser les règles du jeu et de trouver ses propres libertés, en soumettant la temporalité de la technologie au temps du plateau. L’espace théâtral, c’est la possibilité du hors-champ. La question qui est posée – y compris par les événements tragiques que l’on vient de vivre – est celle du cadre : comment on cadre l’histoire, qu’est-ce qui est cadré, qu’est-ce qui ne l’est pas. Ce qui est beau, c’est quand la technologie permet d’écrire à partir du hors-champ et de créer un espace poétique.

J’aime à dire que la problématique dans nos sociétés est liée au temps. Le nomadisme existentiel produit des troubles de la temporalité. A nous de ne pas le subir, mais d’avoir du recul et de l’humour sur tout cela.

Propos recueillis par Nicolas Bole

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TEMPS D’IMAGES #1
du 5 au 16 décembre au CENTQUATRE-PARIS

Catégories : Scènes