Sus à la forme

Voilà une recette des plus prometteuses, exotique aussi : prenez un metteur en scène américain parmi les plus cotés, magicien de l’esthétique minimaliste, Robert Wilson. Relevez avec le tandem amstellodamois de jeunes créateurs Viktor&Rolf, dont les créations exaltées ont valeur de collectors et sont traitées comme des objets d’art hippies chic. Ajoutez Thomas Hengelbrock, grand maître du son orchestral historique et grâce à cette formule extravagante, vous obtiendrez le Freischütz, l’opéra peut-être le plus allemand de toute l’histoire de la musique, composé par Carl Maria von Weber – une œuvre reflet de son époque dans une Allemagne éclatée après Napoléon, une œuvre réinventée, relookée, musicalement dépoussiérée et interprétée à Baden-Baden par le proverbial Mahler Chamber Orchestra.

Du romantisme allemand, des forêts allemandes, des chasseurs armés de cors, une mise en scène minimaliste et des costumes en biais – est-ce que tout ça va ensemble ? Revue de détail. Avec le secours de Samiel !

Le metteur en scène, dramaturge, peintre et architecte Robert Wilson, porté sur les fonts baptismaux d’Avignon en 1976 en même temps que le compositeur Philipp Glass et Einstein on the beach. Depuis, ses admirateurs voient en lui le sauveur et le réformateur de la mise en scène d’opéra. Avant lui, toutes les grandes scènes du monde programmaient des opéras dont les mises en scènes se ressemblaient toutes : le public regardait des chanteurs s’avancer sur le devant de la scène pour y interpréter de grands airs, perdus dans leur costume d’époque – quelle époque justement ? Et puis Robert Wilson est arrivé. Il a imaginé un théâtre musical et inventé un style – les chanteurs évoluent dans des décors dépouillés, souvent monochromes, dans des costumes d’une grande sobriété et une chorégraphie de statuaire… Même les chanteurs sont convaincus car, enfin, ils peuvent se concentrer sur l’essentiel : le chant.

Avec Wilson, point de ténors ni de sopranos maladroits dans leurs gestes mécaniques appris au conservatoire. Il fait d’eux des personnages emblématiques, des instruments et des chiffres sériels, il les transforme en éléments de la partition. Devenus sphinx, énigmatiques, leur chant, grâce à l’interprétation qu’en fait Wilson, laisse soudain une impression éminemment troublante. L’homme veut surprendre son public sans gesticulation superflue, l’amener à vraiment écouter et regarder. Cette volonté saute aux yeux dans sa conception de L’opéra de quat’sous, l’œuvre de jeunesse foutraque de Berthold Brecht qu’il a mise en scène avec le Berliner Ensemble et que l’on pourra voir également à Baden-Baden. Les critiques n’ont pu que rivaliser de superlatifs.

Wilson utilise pourtant de vieilles ficelles. Ainsi s’était-il déjà engoué du thème du Freischütz dans les années 1990. A l’époque, il avait repris l’histoire de revenants de Johann August Apel, à laquelle avait également fait appel Johann Friedrich Kind, le librettiste de Carl Maria von Weber, et avait demandé au vétéran de la beat generation William S. Burroughs de réécrire le livret. L’as de la provoc à la voix éraillée, Tom Waits, avait composé une musique gonflée, The Black Rider. Wilson en fit une sorte de revue musicale qui fourmillait d’emprunts au Cabaret de Lisa Minelli, à l’univers poétique du film muet d’un Buster Keaton et au théâtre dramatique de Strindberg. Le public oscillait entre épouvante et rire.

Pour le Freischütz de Baden-Baden, Wilson joue une nouvelle fois avec les codes familiers pour interroger l’actualité. Ses inspirations puisent également dans le romantisme, qui fut une réaction à la vague de désenchantement brutal déclenchée par la Révolution française et ses maximes. Le poète Joseph von Eichendorff déplorait l’uniformité qu’évoquait le volet sanglant de la Révolution : « Non seulement l’uniformité n’est pas l’unité, mais elle est un obstacle à celle-ci ». Les romantiques allemands, dont Weber, disparu précocement, fut le plus grand génie musical, voulaient libérer la violence derrière l’industrie et l’autorité, montrer l’horreur dissimulée sous les apparences et, dans les abîmes boisés des montagnes allemandes, inventer un monde aux antipodes de la sinistre modernité.

La restitution minutieuse de la musique originale par Thomas Hengelbrock – sa marque de fabrique – est aussi un rempart contre « l’uniformité ». Il rend au Freischütz sa magie musicale et cette particularité de la vision romantique de la musique qui, un siècle et demi et d’assommantes triturations orchestrales plus tard, avait fini par être flinguée et laissée pour morte.

Carl Maria von Weber a composé son Freischütz juste après les guerres de libération et la victoire contre Napoléon à Waterloo, que le jeune compositeur avait suivi avec grand intérêt. Ami d’Eichendorff, qui était membre d’un corps de guérilleros prussiens opérant dans la clandestinité (les « chasseurs de Lützow »), Weber avait dès 1814 composé sur le texte de Theodor Körner une pièce a cappella, dans laquelle un chœur d’hommes à quatre voix glorifie avec entrain la mise en déroute des troupes napoléoniennes : « Die wilde Jagd und die deutsche Jagd auf Henkersblut und Tyrannen » (La traque sauvage et la traque allemande – sus au sang des bourreaux et des tyrans »).

Au début de la guerre, en 1813, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III avait constitué par décret de nombreux « détachements de chasseurs volontaires » enrôlés parmi les bûcherons et les chasseurs, qui étaient beaucoup plus mobiles que l’armée permanente. Les protagonistes du Freischütz sont issus de ce sociotope de francs-tireurs, bien que Weber et son librettiste aient transposé la pièce après la guerre de Trente Ans, conformément aux conventions en matière d’opéra. Mais le public de l’époque ne s’y est pas trompé, qui pouvait aisément reconnaître dans la nature lugubre de la scène les blessures à peine cicatrisées de la guerre. Lui-même avait vécu dans sa chair que l’horreur pouvait surgir à tout moment à l’époque bénie du Biedermeier, quand la loyauté n’était pas encore un gros mot.

Sur un plan musical, Weber s’amuse avec les coutumes et les danses populaires pour ensuite mieux tordre le cou à l’idylle, avec délectation. Tel un réalisateur de film d’horreur musical, il s’amuse avec des harmonies irritantes, des vents insolents, des violoncelles grinçants qu’il fait jouer en solo pour en accentuer encore l’effet. Personne mieux que Weber ne peut parler des protagonistes du Freischütz : « Pour moi, le moment le plus important est celui où Max dit : ‘Doch mich umgarnen finstre Mächte‘…Je voulais aussi souvent que possible rappeler ces forces du mal au public par les sons et la mélodie ». Ce faisant, Weber privilégie les instruments de l’orchestre au timbre profond, comme la contrebasse et le trombone basse. C’est ainsi que Weber invente pour le Freischütz un langage orchestral radicalement nouveau qui influencera tout le XIXe siècle et surtout Richard Wagner, qui voyait dans le Freischütz l’opéra le plus génial de Weber : « Nulle part ailleurs qu’ici, cette intervention du principe démoniaque ne pouvait prendre un son aussi magnifiquement mystique, lourdement songeur ». Car le thème principal de l’opéra est le pacte que Max conclut avec le diable pour remporter le concours de tir et ainsi obtenir la main de la fille du bûcheron, Agathe, ainsi que la scierie.

À l’époque romantique, le grand E.T.A Hoffmann jouait déjà avec cette oscillation entre monde intact et épouvante – les réalisateurs d’Hollywood s’en inspirent encore quand ils font surgir les Cavaliers Noirs du Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien au milieu des drôles de petits Hobbits dans la forêt Elfique.

Mais le romantisme ne se réduit pas à la magie noire et aux puissances du mal, on y trouve également la vie paisible des maisons de poupées et des silhouettes découpées, de la nature et de la peinture de genre. Les deux créateurs néerlandais Viktor&Rolf, dont les défilés s’apparentent davantage à une performance artistique qu’à une simple présentation de modèles, ont imaginé pour les acteurs du Freischütz des costumes très frivoles, avec parfois une pointe d’ironie. Les deux Néerlandais se considèrent comme des couturiers purs jus, alors même qu’ils tentent en permanence de trouver des liens avec l’art, ce qui leur vaut d’ailleurs une grande exposition au Barbican Center de Londres, où ils donnent à voir des poupées faites à la main.

Dans leurs créations, ils se grisent volontiers de théâtralité, de ruchés et de rubans virevoltants, et envoient volontiers leurs mannequins sur le podium avec un gros violon en soie accroché au col – du grand opéra. Cet esthétisme débordant de fantaisie formera à coup sûr un contraste très intéressant avec le style minimaliste de Robert Wilson.

Ainsi donc, la recette semble exotique au premier regard. Mais c’est du mélange d’ingrédients les plus variés que naissent les plaisirs les plus raffinés.

© Dr. Birgit Pauls (2009)

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