Interview de Andreas Mölich-Zebhauser

Comment avez-vous eu l’idée d’une nouvelle production du Freischütz au Festspielhaus de Baden-Baden ?

En fait, j’avais envie de monter le Freischütz de Weber depuis très longtemps. Je crois que l’idée me trottait dans la tête depuis 2000 et en 2001, nous avons décidé, avec le metteur en scène Herbert Wernicke, de le faire ensemble, avec déjà l’intention de prendre Thomas Hengelbrock comme chef orchestre. Malheureusement, Herbert Wernicke est décédé en 2002 et j’ai laissé tomber. D’une certaine manière, j’ai toujours eu un problème avec le Freischütz, car je ne voulais pas d’une mise en scène naturaliste, telle qu’on en avait l’habitude dans les années 1960-1970. D’après ce que j’ai pu en voir, toutes les tentatives d’en faire une version moderne ont échoué, notamment celle que j’ai vu en 2007 à Salzbourg. Pour moi, la mise en scène de Falk Richter n’est qu’une fourberie même pas amusante.

Bref, dilemme donc : soit on flirte avec la limite du kitsch, traditionnel et naturaliste – avec au centre « la forêt allemande », qui certes joue un rôle important mais qui n’est qu’une toile de fond. Ou bien on s’interdit de moderniser l’opéra, ce qui selon moi se justifie pleinement, car toute tentative forcée prive l’œuvre de son essence même – on perdrait forcement le côté mystique, le romantisme allemand.

Et puis à un moment donné, je ne sais plus exactement si c’est en voyant une vidéo de Black Rider, l’idée m’est venue de faire appel à Bob Wilson. Après tout, il s’intéressait à l’opéra depuis des années et personne ne lui avait jamais demandé de mettre en scène un opéra de Weber. Je me suis dit que l’approche symboliste de Wilson, la distance et la stylisation qui intègrent les deux contextes actuel et historique, était peut-être l’occasion de poser un regard neuf sur l’œuvre et de miser d’abord sur la musique. Sa mise en scène d’Aïda à Bruxelles, remarquable, et que nous avons montrée à Baden-Baden, a achevé de me convaincre.

Et Robert Wilson a aussitôt dit oui, il est vrai qu’il s’agit d’un sujet qui l’intéresse …

En fait, je connais Bob Wilson depuis très longtemps et lors d’Aïda, nous avions évoqué l’idée de monter un grand opéra ici, à Baden-Baden. J’avais le Freischütz en tête, et dès que je l’ai évoqué, il a dit banco. Je n’ai eu aucun mal à le convaincre !

 

Qu’est-ce qui, dans cet opéra, fascine tellement Robert Wilson metteur en scène pour qu’il ait envie de le reprendre après Black Rider ?

Je crois que le thème du romantisme l’a toujours beaucoup intéressé, d’autant plus que dans ses choix stylistiques, il est à l’opposé des émotions extériorisées sur scène. Il fige les personnages, tout en jouant avec leurs contradictions – d’un côté la méchanceté et la haine, de l’autre le besoin d’amour.

Ces deux pôles sont les piliers du Freischütz et je crois que c’est cela qui l’intéresse en priorité. Bob Wilson n’est pas de ceux qui aiment donner des interviews ; nous avons beaucoup parlé de l’opéra bien sûr, et il en est sorti de bonnes choses. C’est ainsi que j’ai eu l’idée de confier la création des costumes au duo d’Amsterdam Viktor&Rolf. Avec les costumes qu’ils ont dessinés, ces deux Hollandais plutôt hippies chic ont su créer un contraste extrême avec le décor très dépouillé (comme toujours chez Wilson) du Freischütz, et j’ai été très impressionné. Les costumes sont exubérants, très colorés, et en même temps très ironiques dans l’exagération. On pourrait y voir une volonté d’établir une certaine distance avec le fond naturaliste de l’œuvre.

Nous verrons bien comment tout cela va fonctionner lors de la première. Au moment où je vous parle, les répétitions viennent tout juste de commencer. Un directeur d’opéra prend toujours une part de risque. Mais avec ces trois valeurs sûres – Bob Wilson à la mise en scène, aux décors et à la lumière, Viktor & Rolf pour les costumes et Thomas Hengelbrock, avec qui je suis très lié, au pupitre – nous sommes parés.

Dans ses textes sur la musique, Adorno écrit que le Freischütz pourrait à juste titre être considéré comme l’opéra national allemand par excellence, davantage encore que les Maîtres chanteurs de Wagner. En quoi le Freischütz est-il tellement germanique ?

Il possède tous les ingrédients des débuts du romantisme, qui a été plus marqué en Allemagne qu’ailleurs. Il emprunte énormément à l’histoire allemande, et ce n’est pas un hasard si cet opéra apparaît plus qu’aucun autre attaché à l’« âme allemande » –­ si on le prend au pied de la lettre. Ce qui ne sera pas le cas du Freischütz de Bob Wilson – ne serait-ce que par les costumes. Les créations de Viktor&Rolf ont suscité une vague internationale d’articles et de spéculations sur leur signification éventuelle, etc. Ce n’était pas voulu, cela s’est fait tout seul. J’imagine que chez Wilson les décors et le langage corporel dépouillés créent déjà une certaine distance avec le romantisme allemand et qu’à l’inverse, les costumes rétablissent ce lien, car en fait ils sont très romantiques, mais pas au sens du naturalisme, où l’on s’attend à des culottes de cuir et à des fusils à deux coups mais au sens, du moins je l’espère, d’un jeu fascinant avec les codes du romantisme. Si c’est le cas, alors pour moi, la mise en scène sera réussie.

Il ne faut pas oublier une chose : la musique est très romantique – je ne parle pas uniquement du chœur des chasseurs mais de toute la structure de l’œuvre, de la dramaturgie musicale de l’opéra. C’est une constante très forte, parfaitement préservée, et dans l’interprétation de Hengelbrock, à l’opposé du travail de Wilson, elle fait très fortement référence à l’époque, ne serait-ce que parce que les musiciens joueront sur des instruments d’époque. On retrouvera dans la musique le son profond et sombre des fondements du romantisme et je crois que l’orchestre va créer une vraie surprise. Il ne sera pas dominé par des cordes imposantes, ce qui aura le mérite de faciliter la compréhension du texte.

 

Ce Freischütz est une création du Festspielhaus. Faut-il y voir un changement de politique – sans reprise ni spectacle en tournée – au profit d’un plus grand nombre de productions propres ?

Au risque de vous surprendre, nous avons créé depuis 10 ans entre 15 et 20 spectacles ici, à Baden-Baden. Je me souviens du cycle Wagner, dont le point d’orgue était une nouvelle mise en scène de Lohengrin ; nous avons également travaillé sur Mozart et nous nous sommes attaqués à un cycle Verdi avec Rigoletto et Falstaff, ainsi qu’à d’autres œuvres moins importantes. Il n’y a pas si longtemps que nous produisons nos propres créations, mais je fais tout pour que les premières des coproductions aient lieu ici, à Baden-Baden. Par pur égoïsme, car bien sûr cela me permet d’intervenir davantage sur la phase de création, et tout le monde sait que j’ai pour principe de faire jaillir les opéras de la musique, y compris au niveau de la mise en scène.

 

Le Freischütz a la particularité d’être le fruit d’une coopération avec ARTE : le 1er juin 2009, la chaîne le retransmettra en direct, elle le proposera également en direct par streaming sur son site, et y adjoindra des reportages, des interviews, des impressions. Pensez-vous que cette forme multimédia de la transmission du théâtre musical peut amener un nouveau public, plus jeune, à s’intéresser à l’opéra ?

Je crois que les jeunes peuvent être attirés vers l’opéra grâce à l’internet, et c’est pourquoi nous devons tenter cette expérience. Pour nous, la retransmission en direct présente un avantage puisque l’opéra sera diffusé dans toute la zone couverte par ARTE – ce qui n’est déjà pas si mal – et pratiquement dans le monde entier. D’autres diffuseurs se sont lancés dans ce genre d’aventure et nous avons trouvé en ARTE un partenaire remarquable – nous verrons bien comment ça va se passer. Il y a un bémol : quel que soit le mode de transmission, que ce soit à la télévision, en DVD ou sur internet, rien ne vaut le fait d’assister en personne au spectacle. Mais le multimédia a aussi ses avantages : les chanteurs qu’on peut voir de près, les gros plans, les reportages en coulisses – c’est une évolution intéressante. Ce serait bien de reconduire ce genre de coopération.

 

Y a-t-il une œuvre que le directeur d’opéra que vous êtes rêve de programmer depuis toujours, plus ou moins secrètement ?

Je travaille en permanence sur une programmation à moyen terme, avec notamment une création du Ring avec Christian Thielemann, qui démarrera en 2013 – et pour répondre à votre question, non, la question du metteur en scène est encore en suspens. Pour l’instant, je n’ai pas d’autres souhaits, car j’ai pu réaliser la plupart de ce que je voulais, ou alors je sais que je le ferai dans les années à venir. Certains rêves sont tombés à l’eau parce que les protagonistes sont morts, notamment Herbert Wernicke dont j’ai parlé au début de notre conversation ; bien sûr, j’aurais aussi aimé travailler avec Carlos Kleiber.

 

Je pensais surtout aux contemporains. Quels risques aimeriez-vous prendre, sachant que la musique contemporaine reste toujours un défi ?

Pierre Boulez m’a dit un jour : « Bon sang Andreas, commence donc par t’occuper de la première moitié du XXe siècle ! » J’ai suivi son conseil, j’ai encore en prévision le Wozzeck d’Alban Berg et peut-être une Lulu ; ensuite je m’attaquerai à des œuvres des vingt première années du XXe siècle.

Je crois que le Festsspielhaus de Baden-Baden sera aussi un lieu de création dans 10 ans peut-être. Mais je dois tenir compte des contingences économiques et quand on dirige une institution de 2 500 places, avec une seule salle, proposer des créations de compositeurs contemporains n’est pas une mince affaire.

 

Propos recueillis par Thomas Neuhauser (mai 2009)

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