Après l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie en février 2022, la guerre se déroule sur le terrain militaire, mais aussi dans le domaine de l'information. Le pouvoir russe impose un récit officiel, porté par Vladimir Poutine et les autorités du Kremlin. Ainsi, en Russie, la guerre est officiellement désignée comme une “opération militaire spéciale”, une terminologie imposée dans les médias, les institutions et l'espace public.
Ce narratif ne se limite pas au discours politique. Il est diffusé à tous les niveaux de la société russe : dans les écoles, les universités, les médias d'État, mais aussi à travers des programmes destinés à la jeunesse. Cette propagande vise également les enfants ukrainiens déportés illégalement depuis les territoires occupés vers la Russie. Selon de nombreuses enquêtes internationales, ces enfants font l'objet d'une politique de russification destinée à les intégrer à la société russe et à effacer progressivement leur identité ukrainienne.
Pour préparer cette enquête, nous nous sommes notamment appuyés sur le rapport du Yale Humanitarian Research Lab publié le 16 septembre 2025, intitulé Ukraine's Stolen Children: Inside Russia's Network of Re-Education and Militarization. Ce rapport identifie un réseau de 210 colonies de vacances et centres éducatifs par lesquels transitent des enfants ukrainiens déportés.
Parmi ces établissements figure Artek, la plus célèbre colonie de vacances de l'ex-URSS, aujourd'hui située en Crimée occupée. Historiquement réservée aux enfants les plus méritants, Artek continue de sélectionner ses participants sur dossier, en valorisant les résultats scolaires, sportifs, artistiques ou scientifiques. Les séjours, d'une durée d'environ trois semaines, sont entièrement financés par les autorités russes.
Nous avons mené une enquête à partir des sources ouvertes, en analysant le site officiel d'Artek ainsi que sa chaîne Telegram. Cette veille nous a permis d'étudier les programmes proposés aux enfants âgés de 8 à 17 ans. Si de nombreuses activités relèvent des loisirs et du sport, nous avons également identifié des contenus à forte dimension idéologique : célébration de la victoire soviétique lors de la Seconde Guerre mondiale, exaltation des grandes figures nationales comme Youri Gagarine, “leçons de courage” animées par des militaires engagés dans la guerre contre l'Ukraine, fabrication de filets de camouflage ou encore initiations à des activités militaires.
Nous découvrons également la présence d'enfants provenant des territoires ukrainiens occupés, notamment des régions de Zaporijjia, Kharkiv, Donetsk et Louhansk. Mais un autre élément attire notre attention : Artek accueille aussi des enfants venus de plusieurs anciennes républiques soviétiques, ainsi que de pays occidentaux, notamment du Canada, des États-Unis et de plusieurs États européens, dont l'Allemagne et la France.
À partir de ce constat, notre enquête s'est concentrée sur une question centrale : comment des enfants européens peuvent-ils participer à des séjours organisés en Crimée, territoire annexé illégalement par la Russie depuis 2014 ? Cette interrogation est d'autant plus importante qu'Artek et son directeur figurent sur des listes de sanctions internationales et que l'Union européenne a adopté de nombreuses mesures visant à sanctionner la Russie depuis le début de la guerre. Nous avons donc cherché à comprendre par quels réseaux ces séjours sont organisés et quelles structures permettent à des enfants européens de se rendre dans un territoire sous sanctions.