L’extrême droite aux portes du pouvoir

Les enjeux de l'élection présidentielle autrichienne

L’extrême droite aux portes du pouvoir

Les enjeux de l'élection présidentielle autrichienne

Mathieu Boch, Hanna Peters, Côme Peguet

Dimanche 4 décembre, les électeurs autrichiens rendront leur verdict : veulent-ils porter à la tête de l’Etat un Président issu d’un parti d’extrême-droite ? Sa victoire, inédite en Europe, marquerait un nouveau triomphe pour les partis populistes, peu de temps après le Brexit et l’élection de Donald Trump.

La saga électorale dure depuis des mois : le 24 avril dernier, un premier tour consacrait pour la première fois la victoire de deux candidats non soutenus par les deux grands partis traditionnels (les sociaux-démocrates du SPÖ et le parti populaire ÖVP). Norbert Hofer, le candidat du Parti de la liberté (FPÖ) prône une ligne eurosceptique et anti-immigration et Alexander Van der Bellen, écologiste libéral et pro-européen, se présente en indépendant.

Le 22 mai, les deux candidats s’affrontaient lors d’un second tour invalidé pour irrégularités. Un troisième tour est alors organisé mais reporté pour problèmes techniques, il n’a pas eu lieu comme prévu le 2 octobre, mais le 4 décembre. L’élection autrichienne porte la poisse et à quelques heures du scrutin, les électeurs n’ont jamais paru aussi indécis.

Comment l’extrême-droite a-t-elle réussi ce tour de force ? Pourquoi les partis traditionnels et modérés se sont-ils effondrés aussi subitement ? Le politologue autrichien Peter Filzmaier et le chercheur à l’institut Ludwig Boltzmann d’histoire sociale de Vienne et blogueur Jérôme Segal nous livrent leur analyse de l’élection présidentielle. Notre dossier décrypte les enjeux du second tour, de la débâcle des partis au pouvoir à la montée explosive du populisme, en passant par l’avenir d’un pays qui doit maintenant compter sur un FPÖ proche de l’ultime marche du pouvoir.

 

Un condensé des faits d'armes du FPÖ :
Le FPÖ, Parti autrichien de la liberté (Freiheitliche Partei Österreichs) est un parti populiste de droite fondé en 1955. Jörg Haider, un démagogue notoire, en prend la tête en 1986.
En 2000, l’entrée du FPÖ au gouvernement (en coalition avec l’ÖVP) déclenche de vives critiques dans toute l’Europe : quatorze États prononcent des sanctions contre l’Autriche. Le parti, qui se désigne lui-même comme « la troisième voie », à côté des deux partis traditionnels, est aujourd’hui représenté au Conseil national autrichien, dans les parlements des neuf Länder et dans de nombreux conseils municipaux.
La place des Verts dans le paysage politique autrichien :
« Les Verts – l’Alternative verte » entrent pour la première fois au Conseil national en 1986. Ils occupent aujourd’hui la quatrième place parmi les six partis représentés au Parlement. Les valeurs qu’ils affirment dans leur programme politique sont : « la démocratie, la non-violence, l’écologie, la solidarité, le féminisme et l’autodétermination ».
Elections en Autriche : qui est Norbert Hofer ?

Le candidat d'extrême-droite à la présidentielle Norbert Hofer devance largement son concurrent Alexander Van der Bellen dans les sondages. Portrait.

Les candidats : 

Chapitre 1

La débâcle des partis traditionnels autrichiens

Pourquoi les Autrichiens ne font-ils plus confiance au SPÖ et à l’ÖVP ? Ces deux partis ont pourtant tenu les rênes du pouvoir pendant des décennies. Tantôt l’un, tantôt l’autre et le plus souvent ensemble sous la forme d’une grande coalition. Qu’est-ce qui a pu causer cette lassitude des électeurs ? Deux facteurs expliquent cette montée du populisme : la perte de confiance dans un système politique qui ne convainc plus et le marasme économique dans lequel s’est enfoncé le pays.

Un système politique qui s’est effrité
Depuis l’après-guerre, deux partis dominent la scène politique : le SPÖ (sociaux-démocrates) et le ÖVP (conservateurs). Depuis 1947, ils gouvernent soit par alternance, soit sous la forme d’une grande coalition. Pour Jérôme Segal, la « grande coalition est le modèle de base qui prévaut en Autriche, c’est un schéma normal en Autriche ».

Historiquement, ce schéma trouve son origine juste après la Seconde Guerre mondiale, « pendant la période de reconstruction », selon Peter Filzmaier, « où on voulait faire collaborer les deux grands partis, en qui on avait le plus confiance (…), car placer un membre de SPÖ ou de l’ÖVP à un poste, c’était la garantie qu’il ne soit pas occupé par un ex-nazi. »

Seulement voilà, ce schéma est obsolète. « Depuis deux, trois ans, les deux partis ont eu de plus en plus de difficultés à mettre en place des réformes », aboutissant à des blocages politiques : Jérôme Segal cite par exemple la réforme des pensions ou le « scandale lié à la banque de Carinthie, la banque HYPO ». Selon le chercheur, pas de doute : « cette culture du compromis [qui a fonctionné durant des décennies] a eu tendance à créer une culture de l’enlisement ».

Pour Peter Filzmaier, c’est la cause principale des sentiments qui dominent chez les électeurs autrichiens : « Ils sont en colère, déçus de la politique et seule une partie se dit satisfaite ». Résultat : « les mécontents ont voté à une large majorité pour Hofer, (…) les déçus plus modérés ont voté pour Irmgard Griss ou Alexander Van der Bellen ». Beaucoup ont finalement choisi de ne plus faire confiance aux candidats des partis qui dominent le paysage autrichien depuis plus d’un demi-siècle.

La « grande coalition » entre la SPÖ et l’ÖVP domine le paysage politique autrichien depuis l’après-guerre : de 1947 à 1964, puis de 1987 à 2000 et depuis 2007. Soit 39 ans.
Peter Filzmaier : "Les compromis entre le SPÖ et l'ÖVP sont minimes"
Le SPÖ, l'un des plus anciens partis :

Le SPÖ, Parti social-démocrate autrichien (Sozialdemokratische Partei Österreichs), est avec l’ÖVP le deuxième grand parti traditionnel d’Autriche. Fondé en 1889, il est l’un des plus anciens partis du pays. Depuis 1945, le SPÖ a été au pouvoir dans 15 gouvernements fédéraux sur 28. Jusqu’à la démission du chancelier Werner Faymann, le 9 mai dernier, le SPÖ occupait les trois fonctions les plus hautes du pays : la présidence fédérale, la chancellerie et la présidence du Conseil national.

L'ÖVP, en quelques dates clés :

L’ÖVP, Parti populaire autrichien (Österreichische Volkspartei) est l’un des deux principaux partis politiques du pays. Fondé en 1945, il se présente comme un parti de centre-droit, chrétien, conservateur et libéral. Depuis sa fondation, 13 gouvernements sur 28 ont choisi le chancelier parmi ses rangs. L’ÖVP partage actuellement le pouvoir avec le Parti social-démocrate d’Autriche, au sein d’un gouvernement de coalition.

A lire aussi :
L’article du Courrier international sur le scandale de la banque Hypo « Crédits pourris et corruption dans les balkans. La chute de la maison Hypo« 

Les partis au pouvoir ont subi le ralentissement économique
La « grande coalition » cristallise à elle-seule cet échec à redresser l’économie autrichienne : incapables de s’entendre pour trouver des compromis, les deux camps se sont englués dans l’immobilisme. Pour le professeur Peter Filzmaier, « le SPÖ et l’ÖVP sont souvent en désaccord. Pour toutes les questions économiques, les sociaux-démocrates veulent plus d’Etat, alors que les libéraux de l’ÖVP font davantage confiance au marché. Les compromis sont donc minimes ».

En mars 2016, le chômage a passé la barre des 6%. Longtemps, l’Autriche était considérée comme la première de la classe, affichant un insolent taux de chômage, le plus faible d’Europe. Même si depuis avril 2013, elle s’est fait damer le pion par l’Allemagne et d’autres pays de l’UE, ce taux semble encore bien plus qu’honorable. Surtout si on le compare au taux de chômage français (10,2% en janvier 2016), grec (25% en décembre 2015) ou espagnol (20,5% en janvier 2016). Bref, le pays affiche une relative bonne santé par rapport aux pays voisins européens.

Mais on ne peut pas se contenter d’invoquer les chiffres du chômage pour résumer la situation économique du pays selon Jérôme Segal : « il y a énormément de travailleurs précaires dans les deux pays et des gens qui ont du mal à s’en sortir tous les mois ». Le salaire moyen net des Autrichiens est d’ailleurs aujourd’hui inférieur à celui de 2009. Les partis au pouvoir ont sous-estimé le sentiment d’insécurité de la population et, surtout, ont été incapable d’afficher une unité pour lutter contre cette précarité que les chiffres ne reflètent pas.

« On aurait dû changer le système dès le siècle dernier, mais on a raté le coche » (Peter Filzmaier)
Chapitre 2

Le virage à droite

Il aura fallu une goutte d’eau pour mettre à genoux le SPÖ et l’ÖVP, déjà sur la sellette avec leur gestion de la crise économique : la vague de réfugiés qui a déferlé sur l’Autriche. Pour Jérôme Segal, « l’abandon des électeurs pour les deux partis de la grande coalition » se justifie par le fait « que sur la question des réfugiés, ils ont fini par adopter à peu de choses près la position de l’extrême-droite. Les électeurs préfèrent l’original à la copie ». Peut-on vraiment dire que le SPÖ et le ÖVP ont placé la barre à droite toute ?

La crise des réfugiés a bouleversé un fragile équilibre
Instrumentalisé par la FPÖ, la crise des réfugiés a donné le tournis au chancelier Werner Fayman, qui a d’abord suivi la chancelière Angela Merkel en ouvrant -en grand- les portes du pays, puis qui s’est ravisé en fermant ses frontières avec la Hongrie et durcissant son discours à l’égard des réfugiés. Une attitude de girouette qui n’a pas été au goût des électeurs. En voulant contenter tout le monde, il n’a satisfait personne.

Cette attitude de girouette a aussi été dictée par le volte-face de l’opinion publique. A l’automne dernier, l’Autriche a montré une vague de solidarité pour les réfugiés sans précédent, le « pays était très favorable à l’accueil des réfugiés » selon Jérôme Segal. « Ce qui a joué un rôle déterminant pour expliquer ce volte-face, c’est ce qui s’est passé à Cologne et dans d’autres villes autrichiennes le soir de la Saint-Sylvestre. Des femmes ont été agressées et violentées. L’opinion publique s’est retournée à ce moment-là. » Et en même temps, « l’Allemagne a commencé à changer aussi sa position (…) et l’Autriche n’a pas vraiment les moyens politiques de tenir une ligne différente de l’Allemagne. Elle s’est retrouvée dans la position d’un pays suiveur« .

L’échiquier politique s’est-il déplacé à droite ?
C’est ce qui a incité les partis de la grande coalition à appliquer certains éléments du programme du FPÖ et « explique aussi le discrédit qui les a frappés au second tour de l’élection présidentielle », selon Jérôme Segal. Le score du FPÖ s’explique en partie par le mécontentement grandissant des électeurs. Pour Peter Filzmaier, « il n’est pas tout à fait certain que l’élection marque un glissement idéologique à droite ». Comprenez : « tous les électeurs du FPÖ ne partagent pas les convictions idéologiques du FPÖ », mais ils ont tous donné leur voix à un parti et un candidat « qui exploitent les inquiétudes des gens dans tous les domaines comme l’avenir des enfants, le marché du travail ou les retraites« .

Donc tous les Autrichiens n’ont pas, subitement, adhéré à l’idéologie du FPÖ. La « droitisation des partis traditionnels concerne essentiellement trois sujets » : la sécurité, l’immigration et les réfugiés. « La majorité des Autrichiens ont une position plutôt à droite sur ces questions (…) : face à la menace du terrorisme, ils réclament plus de police et de contrôle, une politique plus stricte en matière d’immigration et des restrictions dans l’accueil des réfugiés ».

Sur tous ces points, le SPÖ et le ÖVP ont cherché à se positionner plus droite et à se montrer plus ferme. Ils se sont emparés des thèses du FPÖ, donnant finalement raison à ce dernier. Problème : le Parti de la liberté défend ces idées « depuis des années, voire des décennies. Les électeurs lui font donc davantage confiance sur ces questions ».

L’ÖVP et la SPÖ sous le choc
Au-delà de l’élection présidentielle, l’avenir de la coalition est marqué une incertitude : « on ne sait pas si le gouvernement peut s’imposer avec la promesse d’un énième nouveau départ, si souvent annoncé, jusqu’aux élections du Conseil national prévues en 2018. » Et surtout si les deux grands partis parviendront à convaincre des électeurs autrement qu’en copiant le programme du FPÖ. « Les problèmes sont profonds dans les deux camps. Au SPÖ, par exemple, les thèmes centraux sont l’éducation, la santé, l’emploi et la protection sociale. Le discours qu’il tient sur ces questions ne parvient plus à convaincre les électeurs. Il en va de même pour l’ÖVP. L’économie est traditionnellement son domaine de compétence, chose que les électeurs lui reconnaissent toujours. Mais son discours sur le succès de la production industrielle en Autriche n’est pas très crédible. »

Peter Filzmaier : "La crise des réfugiés a été le thème dominant de la campagne"

« Tous les migrants arrêtés en mer Égée doivent être directement raccompagnés en Turquie. Mais si ça ne fonctionne pas, il faut passer au ‘Plan B’ et donc protéger les frontières nationales. C’est l’agence européenne de protection des frontières Frontex qui doit être chargée des renvois. » Werner Faymann dans une interview pour le tabloïd Österreich. Face au succès du FPÖ qui a surfé sur la vague de réfugiés, la grande coalition au pouvoir à Vienne a durci le ton et plafonné le nombre des réfugiés accueillis.

Le nombre de demandes d’asile a explosé de 233% en Autriche en 2015, selon le chercheur à l’IRIS Jean-Yves Camus.
Peter Filzmaier : "Les partis traditionnels tentent de s’aligner sur le FPÖ"

Le FPÖ, un parti dédiabolisé

Interview de Jérôme Segal, chercheur à l'institut Ludwig Boltzmann d'histoire sociale de Vienne et blogueur.