Areva & Uramin

La bombe à retardement
du nucléaire français

Areva & Uramin

La bombe à retardement
du nucléaire français

Une enquête signée Slug News & hexagones.fr
pour ARTE Info

En partenariat avec

C‘est une enquête en terrain miné, où les acteurs troubles et puissants avancent masqués. Elle part d’une question simple : pourquoi et comment trois milliards d’euros sont-ils partis en fumée dans des mines d’uranium qui ne valaient rien ?

Tout commence en 2007 avec le rachat par le géant nucléaire français Areva d’une petite société canadienne, Uramin. Elle détient des gisements dans trois pays africains. Ce contrat, l’un des plus gros de ce siècle en France, s’est transformé en une catastrophe financière pour la société que dirigeait Anne Lauvergeon, alias “Atomic Anne”. Quels secrets ce gigantesque fiasco cache-t-il ? Chefs d’Etat, affairistes financiers de tous horizons, hommes politiques troubles, capitaines d’entreprise déchus se croisent dans cette sulfureuse histoire planétaire.

Longtemps attentiste, la justice française a commencé à se pencher sérieusement sur l’affaire en annonçant le 28 mai l’ouverture de deux informations judiciaires contre « X ». La première, qui concerne les conditions et les circonstances de l’achat d’Uramin, est ouverte pour « escroquerie, abus de biens sociaux, corruption d’agent public étranger ». La seconde, ouverte pour « diffusion de fausses informations aux marchés, présentation de comptes inexacts, abus de pouvoir, faux et usage de faux » est susceptible de viser notamment Anne Lauvergeon.

De la brousse centrafricaine au tribunal de Paris en passant par La Hague, les équipes de Slug News et Hexagones.fr ont enquêté pour ARTE sur cette brûlante saga. Dans ce webdoc, nous vous proposons des images exclusives, des documents inédits, des portraits. Révélations sur ce qui s’annonce en France comme un scandale d’Etat.

Une énigme nucléaire à 3 milliards d’euros

La bande-annonce

Montage : Quentin Eiden, Xavier Gaillard
Production : Slug News

Chapitre 1

Ceux qui dénoncent

Voir l’épisode 1

Un député français, l’ancien conseiller d’un chef d’Etat africain, un détective privé et lanceur d’alerte, un romancier agent-secret, dévoilent les dessous du rachat d’Uramin par Areva en 2007. Cette opération à trois milliards d’euros fait l’objet aujourd’hui de graves soupçons de corruption. Elle est en grande partie à l’origine du naufrage d’Areva, qui vient d’annoncer des pertes historiques.

Pour alleR plus loin

Vous trouverez ci-dessous des graphiques sur le fonctionnement du nucléaire civil, des éléments explicatifs sur le rôle d’Areva dans la filière et sur l’impasse financière dans laquelle elle se trouve, ainsi qu’une carte des sites africains d’Areva. A consulter aussi, deux encadrés sur le cauchemar de l’EPR et l’avenir de la filière nucléaire.

Areva dans une impasse financière

Comment cette situation s’est-elle produite ? Deux gros dossiers expliquent l’essentiel des difficultés : les aventures minières qui ont tourné au désastre, Uramin n’en étant que le cas le plus lourd, et le désastreux chantier de l’EPR en Finlande, qui, bien avant le chantier de l’EPR de Flamanville, a accumulé déboires, retards et explosion de la facture.

Mais le très grave accident nucléaire de Fukushima en mars 2011 a aussi fait très mal au groupe français. Jusqu’à cette date, Anne Lauvergeon, l’emblématique présidente du directoire d’Areva de 2001 à 2011, était persuadée, et avec elle toute la classe politique, que le nucléaire était en train de vivre un nouvel âge d’or. Les ventes d’EPR devaient se multiplier un peu partout sur la planète.

Pour préparer ces futurs marchés, Areva a multiplié les investissements dans toute la chaîne. Anne Lauvergeon souhaitait en effet contrôler tout le cycle du nucléaire, de l’extraction du minerai d’uranium jusqu’à son retraitement. Ces investissements sont aujourd’hui devenus inutiles, la plupart des pays intéressés par le nucléaire ayant abandonné leurs projets après Fukushima.

Areva doit maintenant faire face à des activités surdimensionnées pour leur activité réelle, à un gros endettement initié pour financer tous ces investissements non rentables, et à des caisses vides pour tout rembourser. La nouvelle direction de l’entreprise a annoncé la suppression de 6000 emplois dans le monde, dont 3 à 4 000 en France. Des négociations ont aussi lieu au plus haut sommet de l’Etat pour permettre à EDF de récupérer tout ou partie d’Areva NP, la division en charge de la conception et de la fabrication des réacteurs nucléaires.
Les discussions bloquent sur la valorisation d’Areva NP. Selon Les Echos, EDF proposerait quelque 2 milliards d’euros, alors que cette activité est inscrite pour 3 milliards dans les comptes d’Areva.

Est-ce que ce sera suffisant ? La question se pose, alors que le nouveau problème survenu sur l’EPR de Flamanville soulève des doutes sur la capacité d’Areva à livrer un réacteur en état de marche à EDF. Un incident qui pourrait être celui de trop et condamner définitivement l’entreprise.

Anne Lauvergeon

L’emblématique présidente du directoire d’Areva de 2001 à 2011.

Flamanville

Le nouveau problème survenu sur l’EPR de Flamanville soulève des doutes sur la capacité d’Areva à livrer un réacteur en état de marche à EDF.

Le cauchemar EPR

En Finlande, à Olkiluoto, pour l’électricien TVO. Il s’agit d’un contrat de construction clé en main d’une valeur de 3 milliards d’euros. Il a été conclu le 18 décembre 2003 et prévoyait une mise en service en 2009. Le cumul des provisions passées par Areva dans ses comptes sur ce contrat atteint, à fin 2014, 4 milliards d’euros. Soit une facture globale de 7 milliards d’euros. Areva a saisi une cour d’arbitrage internationale, estimant qu’une partie des surcoûts était due aux retards pris par TVO et l’autorité finlandaise de sûreté nucléaire pour valider les documents techniques. Par ailleurs, la cour des comptes estime que les provisions passées par Areva ne couvrent pas la totalité des coûts générés par ce chantier. La mise en service n’est pas prévue avant 2016.

A Flamanville (Manche) pour EDF, le contrat a été conclu en 2004, pour un coût alors évalué autour de 3 milliards. La construction n’a été autorisée qu’en 2007 pour une mise en service en 2012. Le chantier a été émaillé de nombreux incidents, Bouygues ayant beaucoup de mal à couler un béton correspondant aux normes de sécurité imposées au réacteur. Le chantier a donc accumulé des retards et des dépassements de coûts. Fin 2014, le coût s’élevait à 8,5 milliards d’euros et la mise en service était annoncée pour 2016. Depuis, Areva et EDF ont averti l’Autorité de sûreté nucléaire avoir constaté des fragilités sur certaines parties de la cuve (qui abrite le combustible nucléaire) fabriquées par Areva. Des tests complémentaires ont été demandés pour savoir si la cuve demeurait dans les limites de sûreté prévues. La durée de ces tests n’est pas connue. Areva et EDF ont annoncé poursuivre le chantier, mais si les résultats des tests confirment le risque de rupture de la cuve et donc d’accident grave, la cuve devra être remplacée, entraînant de nouveaux retards (de plusieurs années) et une augmentation significative du coût du réacteur, rendant quasiment impossible la finalisation du chantier.

En Chine, la centrale de Taishan pour l’électricien CGNPC. Le contrat, conclu en novembre 2007, porte sur la vente de deux EPR pour une valeur de 8 milliards d’euros (soit 4 milliards par réacteur). EDF a pris une participation de 30% dans la société, filiale à 70% de CGNPC, qui construit et exploite les réacteurs. La mise en service, prévue pour 2013, a été repoussée à 2016. Très peu d’informations filtrent sur ce chantier. Les deux EPR de Taishan pourraient être aussi concernées par le problème de qualité de l’acier de la cuve de Flamanville, Areva ayant réalisé une partie des cuves chinoises.

En Grande-Bretagne, la centrale de Hinkley pour EDF. En octobre 2013, EDF reçoit du gouvernement britannique un accord sur le prix d’achat de l’électricité par deux nouveaux EPR à construire à Hinkley Point, une des centrales nucléaires détenues par l’électricien français en Angleterre. Areva détient 10% du consortium chargé du projet, contrôlé à hauteur de 45 ou 50% par EDF (des partenaires chinois doivent acquérir le solde). Le projet est évalué, au total, à 16 milliards de livres (quelque 18,9 milliards d’euros), dont environ 8,2 milliard d’euros pour la construction de chaque réacteur. EDF n’a pas encore décidé s’il allait construire effectivement les réacteurs.

Le siège d'Areva, à Courbevoie.
EPR, qu'est-ce que c'est ?

EPR, pour European Pressurized Water.

L’EPR a été mis au point durant les années 1990 par Framatome et Siemens avec le concours d’EDF et des électriciens allemands. Framatome et Siemens ont constitué une filiale commune pour concevoir et commercialiser l’EPR, devenue filiale à 100% d’Areva en 2008, après la décision prise par Siemens de se retirer du nucléaire.

La technologie

C’est un réacteur à eau pressurisée, comme les réacteurs en service en France depuis les années 1970. Trois différences majeures :

– La puissance : l’EPR a une puissance affichée de 1600 MW, contre de 900 à 1450 MW pour les réacteurs en service,

– La sûreté : l’EPR bénéficie de circuits de sûreté redondants et d’un récupérateur de corium (nom donné au cœur nucléaire en cas d’accident entraînant une fusion du combustible) pour minimiser les risques d’accident.

– La durée de vie : l’EPR doit pouvoir fonctionner pendant soixante ans, contre une durée maximum de quarante ans pour les réacteurs en service.

Coût de construction annoncé par Areva (successeur de Framatome) lors de la commercialisation de l’EPR au début des années 2000 : 3 milliards d’euros (par comparaison le coût moyen de construction des cinquante-huit réacteurs en activité en France peut être évalué autour de 1,5 milliard d’euro par réacteur).

L’avenir de la filière nucléaire et la transition énergétique

La France fait face à de lourds problèmes économiques et technologiques pour garantir la sécurité d’un parc nucléaire vieillissant et engager la transition énergétique.

Le « grand carénage »

EDF, n’ayant pas les moyens de remplacer ces 30 réacteurs en fin de vie, prévoit d’allonger leur durée de vie jusqu’à 60 ans. Pour cela, l’électricien a prévu un grand programme de modernisation, baptisé grand carénage, évalué à 55 milliards d’euros d’ici à 2028. Un montant qui prend en compte une partie des dépenses Post-Fukushima pour améliorer la sûreté des installations en cas d’accidents naturels (tremblement de terre, inondation) imposée par l’Autorité de sûreté nucléaire.
Position de l’Autorité de sûreté nucléaire, qui peut à tout moment arrêter le fonctionnement d’un réacteur en cas de danger pour la sûreté :

– Le dossier est à l’instruction sur les conditions générales à mettre en œuvre pour prolonger de 10 ans la durée de vie des réacteurs, mais chaque réacteur se verra prolonger ou non en fonction des résultats des examens réalisés lors la quatrième visite décennale (chaque réacteur subit d’un examen approfondi tous les 10 ans à l’issue duquel l’ASN autorise ou non la poursuite de l’exploitation).

– L’ASN estime que le grand carénage proposé par EDF est indépendant des travaux qu’elle pourrait estimer nécessaires pour autoriser la poursuite d’activité d’un réacteur. La facture finale pour EDF pourrait donc être supérieure aux 55 milliards.

Auditionnés par la commission d’enquête sur les coûts du nucléaires de l’Assemblée nationale (le rapport a été publié en juin 2014), deux physiciens nucléaires de renom, Monique et Raymond Sené, ont mis en garde contre une prolongation de la durée de vie des réacteurs en activité, en expliquant que personne ne savait comment l’acier des cuves allait réagir et alors que des problèmes significatifs concernent déjà une quinzaine de réacteurs.

Chapitre 2

Bakouma, la mine à tout prix

VOIR L’ÉPISODE 2

Voyage à Bakouma, le site minier qui devait être le joyau d’Uramin. Il est aujourd’hui totalement abandonné et jamais Areva n’en a extrait un gramme d’uranium. Trahissant ses engagements, la société a déserté l’endroit. Le scandale ne s’arrête pas là, car la population locale est exposée à une possible contamination radioactive. Nous diffusons des images exclusives de ce site au cœur d’un pays en guerre.

POUR ALLER PLUS LOIN

Ci-dessous un portrait d’Anne Lauvergeon et ses explications pour justifier l’achat d’Uramin en 2007.

« Atomic Anne », dame de fer au pays de l’atome

Adulée par la presse, plusieurs fois classée par le magazine Forbes parmi les femmes les plus puissantes du monde, Anne Lauvergeon a créé Areva en 2001 et l’a dirigé jusqu’en 2011. Sa longévité s’explique par le soutien des politiques de droite comme de gauche.

Anne Lauvergeon est une exception. Elle reste l’une des très rares femmes admises dans la sphère dirigeante économique en France, la seule à avoir dirigé une multinationale. De surcroit, elle ne vient pas de la très haute bourgeoisie d’affaires mais de la classe moyenne provinciale. Son père était professeur agrégé d’histoire à Orléans. Née le 2 août 1959 à Dijon, elle a gagné par ses compétences ses galons de dirigeante puissante et redoutée, sous la gauche comme sous la droite.

A l’époque de sa toute-puissance jusqu’à la fin de son règne de présidente du directoire d’Areva en 2011, Anne Lauvergeon éblouissait son entourage. Grande blonde élancée au sourire éclatant, « Atomic Anne », comme l’avait surnommé une presse subjuguée, jouait à la naïve ou la petite fille sage pour mieux désarmer ses opposants. Pour celui qui ne s’arrêtait pas à sa plastique, une autre caractéristique ressortait immédiatement pour expliquer son exceptionnelle aura : sa capacité à incarner physiquement le pouvoir. Derrière la fausse candeur, se cache un caractère entier, presque brutal. Il n’est pas facile de dire non à une personnalité aussi fascinante. Evidemment, son bagage en imposait. Normale Sup’ (Ulm), agrégée de physique, et membre du Corps des mines. Ce corps d’ingénieurs fut pendant des décennies le dirigeant de l’ombre de la France. Anne Lauvergeon incarna longtemps son avenir.

Cette première de la classe a succédé à Jacques Attali à l’Elysée, aux côtés du vieux président socialiste François Mitterrand. A peine trentenaire, cette jeune femme inconnue intègre en 1990 l’équipe du chef de l’Etat, démine les coups fourrés et autres chausse-trappes, élimine la concurrence. Elle devient « sherpa », conseillère diplomatique. Jusqu’en 1995, Anne Lauvergeon veille aux intérêts du président, le protégeant contre les assauts de la droite durant les deux années de la cohabitation avec Edouard Balladur. Elle permet de donner l’impression que François Mitterrand préside toujours malgré la maladie. Pour ces années, le Parti socialiste a toujours considéré avoir une dette envers elle.

Après deux courtes expériences dans la banque d’affaires (Lazard) et l’industrie (Alcatel), Anne Lauvergeon refait surface dans la sphère publique en juin 1999 : elle est nommée par le gouvernement de Lionel Jospin à la présidence de Cogema, la filiale du Commissariat à l’énergie atomique spécialisée dans les mines d’uranium et le retraitement du combustible nucléaire usagé. Dans les coulisses, les dirigeants du Corps des mines ont manœuvré pour obtenir cette nomination, convaincant le ministre de l’Economie Dominique Strauss-Kahn de la propulser à la tête de l’entreprise publique. Pour de nombreux observateurs, cette nomination passe alors pour une sinécure sans grand intérêt. Personne ne voit le formidable tremplin qu’elle va constituer.

Les intérêts du Corps des mines et ceux du gouvernement socialiste sont convergents : mettre la main sur Framatome, le concepteur des centrales nucléaires, qui a échappé aux nationalisations en 1981. L’entreprise est dirigée par des ingénieurs du Corps des ponts et chaussées, ennemis intimes des « mineurs » : ils se déchirent depuis des années pour savoir qui doit diriger l’industrie nucléaire.

Anne Lauvergeon a créé Areva en 2001.
VRP infatigable de l’atome, Anne Lauvergeon parcourt le monde pour vendre des EPR.
Cette première de la classe a succédé à Jacques Attali à l’Elysée, aux côtés du président François Mitterrand.
Mis en échec, Nicolas Sarkozy cherchera par tous les moyens à se débarrasser de la présidente du directoire d’Areva.

La défense d’Areva

Nous reproduisons ci-dessous un extrait de la seule déclaration d’Anne Lauvergeon à ce jour sur le dossier, un droit de réponse envoyé à France Inter.

« Vous avez adopté le scénario de l’ouvrage de fiction de Vincent Crouzet [le roman policier Radioactif publié en 2014 par les éditions Belfond, NDLR], totalement irréaliste pour au moins quatre motifs :

  • Areva a interdit toute commission.
  • Areva a acquis Uramin par OPA à la bourse de Toronto auprès de six mille actionnaires différents dont Areva a ignoré l’identité comme le veut la réglementation boursière. Aucune commission occulte n’aurait donc pu être dégagée dans une telle opération.
  • La chronologie est absurde : l’appel d’offre sur les réacteurs nucléaires par l’Afrique du Sud, n’a été lancé que six mois après l’OPA.
  • J’ai d’autant moins pu chercher par des moyens illégaux à obtenir un marché de réacteurs nucléaires en Afrique du Sud qu’au même moment, en septembre 2007, je me suis opposée à la vente de réacteurs nucléaires à la Libye de Kadhafi.

Enfin, comment imaginer que je puisse cautionner un tel montage, alors même que j’ai lutté en permanence contre les intermédiaires qu’on a pu vouloir nous imposer. »

Les explications de son avocat

Anne Lauvergeon ne s’en est pas encore expliquée devant la justice, mais sa défense a préparé un argumentaire économique. Me Jean-Pierre Versini, avocat de l’ancienne dirigeante, n’a pas souhaité s’exprimer devant notre caméra mais a fait quelques déclarations à Hexagones.

Pour l’avocat, Areva aurait tout simplement fait de bonne foi une mauvaise affaire. « Quand on écrit qu’Areva a acheté des mines vides, on se fout du monde. Entre 2007 et 2011, cinq autres sociétés mondiales ont acheté des mines d’uranium pour des sommes très élevées et ont connu la même dégringolade. Donc quand on vient dire que Mme Lauvergeon est un escroc et a volé de l’argent, on se moque du monde », déclare Me Versini. « Tout le monde a acheté au plus haut, les cours étaient à ce niveau. C’est trop facile aujourd’hui de raconter la messe. Il y a eu Fukushima, le Japon a décidé d’arrêter le nucléaire, l’Allemagne, c’est fini, la Chine a arrêté. Le nucléaire est sinistré, ça fait partie de la vie économique. Venir dire que Mme Lauvergeon est venu inventer une fausse entreprise pour piller de l’argent est absurde », ajoute-t-il.

Il est vrai que l’achat s’est fait en pleine hausse des cours de l’uranium, sur un marché où ce produit est très rare. Le prix de la livre d’uranium passe de 40 dollars en avril 2006 à 137 en juin 2007. Toutes les sociétés mondiales se sont alors jetées sur le précieux minerai et ont connu des déboires assez similaires à ceux d’Areva, entend plaider la défense d’Areva.

Le dossier ne se serait avéré désastreux que du fait de déboires imprévisibles, notamment l’accident nucléaire de Fukushima au Japon en mars 2011. Il a sonné le glas du nucléaire dans ce pays et en Allemagne et compromis le développement mondial de la filière, jadis vue comme le remède aux gaz à effet de serre.

Par ailleurs, toute manœuvre frauduleuse lors de l’achat serait par nature impossible puisqu’il s’est fait sur les marchés financiers et non de gré à gré, soutient la défense d’Anne Lauvergeon. La décision a été prise à l’unanimité des instances de direction d’Areva. Au pire donc, selon ce point de vue, Areva aurait été victime d’une escroquerie menée par des aventuriers de la finance.

Chapitre 3

Les hommes de l’ombre

VOIR L’ÉPISODE 3

Qui est responsable de la catastrophe ? Qui en a profité ? Parmi les protagonistes, apparaît mystérieusement le député UMP français Patrick Balkany, ami très proche de Nicolas Sarkozy, chef d’Etat au moment des faits. Il y a aussi un milliardaire belge mandaté par l’Elysée. Il est question de dizaines de millions de dollars déversés en Centrafrique.

POUR ALLER PLUS LOIN

Que vient faire Patrick Balkany dans ce dossier diplomatico-nucléaire ? Qui sont les « requins » qui tournent autour du magot ? Voici une galerie de portraits et un coup de projecteur sur le sombre et juteux épisode centrafricain de l’affaire.

Balkany, l’encombrant ami de Sarkozy

L’apparition de Patrick Balkany, ami de trente ans de Nicolas Sarkozy, dans les accusations de corruption en Centrafrique autour de l’acquisition d’Uramin donne une couleur politique à l’affaire.

Que vient faire un élu local français dans l’affaire du trouble rachat d’Uramin par Areva et plus particulièrement dans l’épisode centrafricain ? Selon la plainte de l’Etat centrafricain, Areva a fait appel en 2008 à Patrick Balkany pour débloquer la situation dans ce pays.

Patrick Balkany, 66 ans, est député des Hauts-de-Seine depuis douze ans et maire de Levallois-Perret en banlieue parisienne depuis 1983 (avec une interruption de 1995 à 2001 en raison d’une période d’inéligibilité suite à une condamnation judiciaire). C’est un personnage fantasque et tapageur, qui se vante d’avoir été dans sa jeunesse l’amant de Brigitte Bardot, mène grand train, invective publiquement à l’occasion journalistes et opposants politiques.

C’est surtout un ami d’enfance de Nicolas Sarkozy, comme lui né à Neuilly et d’origine hongroise. A en croire un site spécialisé, son activité parlementaire n’est pas très importante. L’homme continue de montrer un soutien inconditionnel à Nicolas Sarkozy, depuis la campagne qui lui a permis de reprendre la direction de l’UMP et dans ses ambitions de retour à l’Elysée.

Patrick Balkany n’a pas de compétence spéciale dans le nucléaire, n’a pas de rôle diplomatique ou économique officiel. Qu’est-il venu faire en Centrafrique ? Le président François Bozizé empêchait la société française de récupérer les droits d’exploitation de la mine de Bakouma qu’elle avait pourtant payée au prix fort. Un accord a finalement été trouvé, moyennant 50 millions de dollars supplémentaires payables à l’Etat centrafricain et diverses dispositions.

Le 14 septembre 2010, Patrick Balkany a été élevé au rang de commandeur dans l’ordre du mérite centrafricain par le président Bozizé. La société Areva Explo aurait ensuite versé 40 millions de dollars de « commissions » supplémentaires qui auraient été réparties entre Patrick Balkany, François Bozizé et Georges Forrest, homme d’affaires belge également intervenu dans l’imbroglio, selon la plainte de la Centrafrique.

Une enquête préliminaire a été ouverte en novembre sur cette plainte de la Centrafrique, qui voit dans ces manœuvres une vaste opération de détournement de fonds publics. Suite à une nouvelle plainte avec constitution de partie civile, un juge d’instruction a été saisi, il s’agit de Renaud Van Ruymbeke.

Le juge Van Ruymbeke est déjà un familier pour Patrick Balkany. Le juge a mis en effet l’élu en examen le 21 octobre 2013 pour « corruption, blanchiment de corruption et de fraude fiscale », dans une affaire distincte. Elle concerne le faramineux patrimoine accumulé par l’élu de Levallois et son épouse Isabelle.

Le couple ne cache pas posséder une maison acquise en 1983 à Giverny (Eure), 1000 m² sur quatre étages avec parc, piscine, hammam, court de tennis, bar et salle de gym. En revanche, Isabelle Balkany n’a admis qu’au moment de sa mise en examen en mai 2014 être la vraie propriétaire de la villa « Pamplemousse » sur le paradis fiscal antillais de Saint-Martin – cinq chambres, piscine géante et jardin d’un hectare – dissimulée jusque-là derrière des structures offshore.

Les Balkany n’admettent pas être propriétaires du riad Dar Gyucy à Marrakech – une dizaine de chambres, trois salons, parc géant, piscine, cuisine sur deux niveaux, une dizaine de domestiques à plein temps – qu’ils occupaient pourtant régulièrement. L’heureux détenteur officiel est en fait Jean-Pierre Aubry, ancien directeur de cabinet du maire de Levallois, selon des structures offshores mises au jour. Les juges pensent qu’il a servi de prête-nom.

L’origine des fonds ayant servi à acquérir ces demeures est mystérieuse. L’enquête vise aussi un pot-de-vin de plusieurs millions d’euros supposé avoir été versé en 2007 aux Balkany par un homme d’affaires saoudien pour un projet de construction de tours à Levallois, finalement avorté, et un autre versement de cinq millions de dollars allégué par… Georges Forrest, auquel le maire de Levallois aurait ouvert les portes de la Namibie en 2008 pour une autre affaire.

Peut-être le juge Van Ruymbeke parviendra-t-il à faire le lien entre tous les dossiers, et à éclaircir un autre mystère : le simple député Patrick Balkany bénéficiait entre 2007 et 2012 d’un passeport diplomatique, un document qui permet de passer les frontières sans contrôle des bagages. Pourquoi ? C’est un très rare privilège, réservé normalement aux personnalités qui sont aux premières loges de la diplomatie officielle.  Il est vrai qu’il a été de tous les voyages de Nicolas Sarkozy en Afrique sous sa présidence.

Ce n’est pas la première fois que la justice se gratte la tête avec un dossier visant Patrick Balkany. Lors d’une enquête sur le gang corse de la Brise de mer qui contrôlait en sous-main le cercle de jeux parisien Wagram, les policiers avaient ainsi eu la surprise en 2009 de retomber sur la mairie de Levallois.

Il était apparu que Jean Testanière, patron du Wagram – aujourd’hui fermé sur décision administrative – et homme de main des bandits corses, bénéficiait d’un emploi qu’on peut soupçonner d’être fictif à la mairie de Levallois : il y a été rémunéré notamment au titre de… la « préparation psychologique et de la motivation des athlètes de haut niveau au pôle olympique » Une autre information judiciaire pour « détournement de fonds publics » est actuellement en cours.

L’avocat de Patrick Balkany, Grégoire Lafarge, nie toute malversation dans ces dossiers et parle « d’acharnement ». Patrick Balkany a déclaré après sa mise en examen : « Quand on n’a rien à se reprocher, on se sent bien. »

Les juges ont obtenu le 18 mars dernier, dans l’affaire de fraude fiscale, la levée de l’immunité parlementaire du député de Levallois par une décision unanime droite-gauche du bureau de l’Assemblée nationale. Il s’est vu retirer mi-mai 2015 son passeport et a été placé sous contrôle judiciaire pendant l’enquête. A droite, on s’interroge aujourd’hui benoîtement : pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il toujours soutenu Patrick Balkany ?

Patrick Balkany et Nicolas Sarkozy, en 1983
Patrick Balkany

Député des Hauts-de-Seine, maire de Levallois-Perret, il est un personnage fantasque et tapageur.

François Bozizé

Président de la République centrafricaine de 2005 à 2013, il empêcha Areva de récupérer les droits d’exploitation de la mine de Bakouma qu’elle avait pourtant payée au prix fort.

 

Renaud Van Ruymbeke

Une enquête préliminaire a été ouverte en novembre suite à la plainte de la Centrafrique. Un juge d’instruction a été saisi : Renaud Van Ruymbeke, familier de Patrick Balkany…

La maison de Giverny

Le couple Balkany ne cache pas posséder une maison acquise en 1983 à Giverny (Eure), 1000 m² sur quatre étages.

La villa "Pamplemousse"

Isabelle Balkany n’a admis qu’au moment de sa mise en examen en mai 2014 être la vraie propriétaire de la villa « Pamplemousse », située sur le paradis fiscal antillais de Saint-Martin.

Le riad Dar Gyucy

Les Balkany n’admettent pas être propriétaires du riad Dar Gyucy à Marrakech qu’ils occupaient pourtant régulièrement.

Nicolas Sarkozy et Patrick Balkany, en 2009

Areva et les requins

La saga du rachat d’Uramin par Areva fait apparaître plusieurs protagonistes du milieu des affaires international sur lesquels pèsent divers soupçons.

Escale en Centrafrique 

L’affaire du rachat d’Uramin a connu un épisode tortueux  en Centrafrique, où Areva est soupçonné d’avoir payé plusieurs protagonistes, dont le président François Bozizé et un élu UMP proche de Nicolas Sarkozy, Patrick Balkany, pour débloquer l’accès aux gisements pourtant achetés à prix d’or.

En rachetant Uramin en 2007, Areva avait en principe mis la main sur les cinq gisements d’uranium de Bakouma en Centrafrique, connus dès l’après-guerre, explorés dès les années 1960 par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et déjà exploités par la France quand elle était puissance coloniale dans ce pays. Le site, abandonné une première fois dans les années 1970 pour cause de non-rentabilité, est à 900 km de Bangui, en pleine brousse, dans ce pays lui-même situé comme son nom l’indique au cœur du continent.

En 2006, la cession des droits d’exploitation par la Centrafrique à Uramin s’est opérée dans des conditions déjà suspectes, selon la plainte déposée à Paris par l’Etat de Centrafrique après le départ de François Bozizé en 2013. Une somme de 20 millions de dollars acquittée dans ce cadre aurait servi ensuite à financer l’exil du président déchu. Après la reprise par Areva à prix d’or, une « culbute » justifiée par Areva par la hausse des cours de l’uranium, le régime de Bangui fait immédiatement savoir qu’il refuse à Areva les droits d’exploitation.

C’est à moment-là, Areva fait appel à Patrick Balkany, député-maire UMP de Levallois-Perret et ami proche du chef de l’Etat français de l’époque, Nicolas Sarkozy, et à d’autres protagonistes présentés comme des facilitateurs, notamment l’homme d’affaires belge Georges Forrest.

Leur intervention débouche sur la signature d’un accord entre la Centrafrique et Areva signé le 1er août 2008 à Bangui. Il prévoit un versement immédiat de dix millions d’euros d’Areva à l’Etat centrafricain, 50 millions d’euros d’avance payables de 2008 à 2012 et remboursables par la suite, le versement à Bangui de 2% des bénéfices attendus de l’exploitation minière.

Georges Forrest obtient ultérieurement des contrats divers pour son groupe notamment celui concernant l’approvisionnement en électricité de la zone de Bakouma. L’imbroglio continue cependant et Areva l’impute au Pakistanais Saïfee Durbar, riche homme d’affaires et conseiller du président Bozizé. Prenant appui sur des extensions de permis d’exploitation des gisements, il bloque l’affaire selon Areva, qui doit envoyer plusieurs missions en Afrique. De nouveaux paiements auraient alors été consentis, selon la plainte de la Centrafrique, qui n’en donne pas le montant.

En 2010, l’affaire semble définitivement réglée et Patrick Balkany est fait commandeur dans l’ordre du mérite centrafricain par le président le 14 septembre 2010. Les mines ne seront jamais exploitées et Areva suspendra sa présence sur place en 2012. Le site sera ensuite saccagé par des rebelles. Il est aujourd’hui à l’abandon complet.

La Centrafrique accuse aujourd’hui l’ancien président François Bozizé et plusieurs de ses proches d’avoir caché à l’étranger des dizaines de millions de dollars perçus frauduleusement dans le cadre de cette opération qui s’est avérée être un fiasco industriel. Elle assure notamment qu’outre les paiements déjà mentionnés plus haut, 40 millions de dollars ont été versés à François Bozizé, Patrick Balkany et Georges Forrest par une société créée en 2009 par Areva et … Georges Forrest, « Areva Explo ».

Une somme de 20 millions de dollars aurait servi ensuite à financer l’exil du président déchu.

Les mines ne seront jamais exploitées et Areva suspendra sa présence sur place en 2012. Le site est aujourd’hui à l’abandon complet.

Chapitre 4

Une affaire d’Etat ?

VOIR L’ÉPISODE 4

Deux enquêtes judiciaires sont ouvertes en France sur cette affaire qui dérange, où l’omerta voire l’intimidation sont de rigueur. Elles pourraient se diriger vers Anne Lauvergeon, patronne déchue d’Areva, qui garde le silence. Quel rôle a joué l’Elysée sous la présidence de Nicolas Sarkozy ? L’affaire va-t-elle se diriger vers l’Afrique du Sud, où des soupçons de corruption sont apparus ? L’affaire Uramin ne fait sans doute que commencer.

POUR ALLER PLUS LOIN

Depuis quelques mois, la justice semble décidée à se pencher sérieusement sur Areva, en particulier sur d’éventuels délits boursiers et sur le volet centrafricain de l’affaire Uramin. Où en sont les procédures, et qu’en est-il de la piste sud-africaine, qui pourrait expliquer les 3 milliards d’euros investis ? Eléments d’explication et dates clés des quinze années de l’aventure Areva.

Trois fronts judiciaires en France

Trois enquêtes judiciaires en lien avec l’acquisition d’Uramin par Areva sont menées en France par des magistrats financiers. La première vise des soupçons d’escroquerie et de corruption sur l’achat en lui-même, la deuxième des soupçons de faux bilans, la troisième vise des autres soupçons de corruption en Centrafrique.

Le dossier paraît énorme : il vise l’achat par une société publique (Areva) d’une société privée (Uramin) pour un coût total de près de trois milliards d’euros, sans que jamais cette acquisition minière débouche sur un commencement d’exploitation. De forts soupçons pèsent sur ce montage, qui n’aurait été – selon un scénario développé par des “lanceurs d’alerte” ou des accusateurs – qu’un prétexte pour financer de gigantesques opérations de corruption en Afrique du sud. Trois informations judiciaires sont ouvertes au pôle financier du tribunal de Paris, où sont instruits les principales affaires de « délinquance en col blanc » du pays.

1. L’achat d’Uramin en 2007

A l’issue de 15 mois d’enquête préliminaire sous son contrôle, le parquet national financier a ouvert fin mai 2015 une information judiciaire contre « X » pour « escroquerie, abus de biens sociaux, corruption d’agent public étranger ». Elle a été confiée aux trois juges d’instruction – spécialisés et indépendants par leur statut – Renaud Van Ruymbeke, Claire Thépaut et Charlotte Bilger.

Ils devront déterminer si l’acquisition d’Uramin par Areva à la bourse de Toronto en juillet 2007 est ou non une « escroquerie » et si elle a ou non donné lieu à des mouvements de fonds illicites (« abus de biens sociaux ») pour financer des opérations de « corruption d’agent public étranger » en Afrique du sud. La police financière, qui a remis un rapport au procureur national financier Elyane Houlette, semble avoir identifié déjà des circuits financiers quant à l’achat. Des demandes d’entraide à l’étranger devraient être lancées par les juges et l’affaire pourrait donc prendre une ampleur internationale.

2. Les éventuels délits boursiers

A l’issue de la même enquête préliminaire de police, une deuxième information judiciaire a été ouverte aussi contre « X » pour « présentation ou publication de comptes inexacts, diffusion d’informations fausses ou trompeuses, faux et usage de faux et abus de pouvoir ». Elle visera potentiellement Anne Lauvergeon et son équipe, soupçonnées d’avoir caché dans les comptes de la société et jusqu’en 2011 le désastre financier provoqué par l’opération Uramin. Cette procédure fait écho à un rapport de la Cour des comptes sur Areva, transmis au parquet en 2014.

Les Sages avaient relevé trois séries d’anomalies, concernant d’abord l’acquisition d’Uramin, les investissements de 1,2 milliard d’euros consécutifs à cette opération ensuite et, enfin, à propos de l’inscription au bilan financier d’Areva de la “facture” de cette affaire, une fois l’échec connu : la direction aurait tardé à provisionner le risque. Dès l’ouverture de l’enquête de police, des perquisitions ont été menées chez Anne Lauvergeon, patronne d’Areva de 2001 à 2011, et au siège de la société. Un million de fichiers informatiques a été saisi, selon une source judiciaire.

3. Le volet centrafricain

Une information judiciaire a été ouverte en avril 2015 à la suite d’une plainte de l’Etat de Centrafrique. Elle a été confiée aux juges Renaud Van Ruymbeke et Claire Thépaut. Les poursuites sont ouvertes pour “corruption, détournement de fonds publics, abus de confiance, faux”.

La plainte centrafricaine déposée en novembre 2014 vise François Bozizé (président de la Centrafrique de 2003 à 2013) et ses proches, accusés de s’être enrichis frauduleusement et d’avoir acquis des biens en France avec de l’argent détourné. Une partie de cet argent “noir” aurait été générée par des manœuvres autour la mine d’uranium de Bakouma, un des sites Uramin. Selon l’histoire présentée par l’avocat de la Centrafrique, Me William Bourdon, le président Bozizé aurait bloqué à Areva l’accès à la mine. Il y aurait eu intervention en 2008 de Patrick Balkany, député-maire UMP de Levallois-Perret en banlieue parisienne, et ami de trente ans de Nicolas Sarkozy, dans le cadre des discussions pour lever ce blocage.

L’accord finalement signé aurait prévu un paiement immédiat de dix millions d’euros pour l’Etat centrafricain et 50 millions d’euros d’avances payables de 2008 à 2012, outre une rémunération de 2% pour Bangui sur les éventuels bénéfices de la production minière. Cette transaction aurait été facilitée par un intermédiaire rémunéré, le Belge Georges Forrest. Outre cet accord officiel, la plainte accuse François Bozizé, Patrick Balkany et Georges Forrest d’avoir partagé une somme de 40 millions de dollars versée à titre occulte par Areva.

La police financière a travaillé trois mois sur ce dossier, sans qu’on sache exactement quels éléments elle a recueilli. Le travail est très complexe, puisqu’aucun élément matériel concret n’a été produit à l’appui des accusations de la Centrafrique, en dehors d’articles de presse et de quelques courriers officiels.

La saisine du juge Van Ruymbeke est importante car il conduit déjà une autre procédure où Patrick Balkany est mis en examen depuis 2013 pour “blanchiment de fraude fiscale et corruption”, en raison de la non-déclaration au fisc de biens immobiliers fastueux détenus aux Antilles et au Maroc notamment. Y est également poursuivi Georges Forrest, pour une supposée opération de corruption en Namibie a priori sans lien avec Areva, mais où il est déjà question d’un paiement de cinq millions de dollars à Patrick Balkany. L’immunité parlementaire de Patrick Balkany a été levée en avril par le bureau de l’Assemblée sur ce dossier, à la demande des juges, qui l’ont ensuite placé sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter la France.

Le juge Van Ruymbeke est aussi chargé d’une information judiciaire sur l’éventuel financement frauduleux de la campagne Sarkozy en 2012 par l’intermédiaire de la société de communication Bygmalion.

Les dates-clés d’Areva

3 septembre 2001 
Création du groupe Areva, issu du rapprochement de Cogema, Framatome et CEA-Industrie.

Février 2002 
Anne Lauvergeon devient membre du conseil pour l’investissement international, créé par la président sud-africain Thabo Mbeki. Dans ce conseil, siège notamment Sam Jonah, patron du groupe minier AngloGold Ashanti.

Mars 2006
Sam Jonah, déjà administrateur, devient le président du conseil d’administration d’Uramin.

Octobre 2006 
Sam Jonah propose à Anne Lauvergeon de racheter Uramin pour 470 millions de dollars, avant de retirer son offre.

Décembre 2006 
Uramin annonce sa cotation à la bourse de Toronto.

Mars 2007
Areva acquiert en bourse 5,5% du capital d’Uramin, société cotée à la bourse de Toronto.

15 juin 2007 

Areva annonce le lancement d’une OPA sur Uramin pour un coût de 2,5 milliards de dollars (1,8 milliard d’euros).

Novembre 2007 
Eskom, l’électricien sud-africain, lance un appel d’offres pour la construction de deux nouveaux réacteurs nucléaires, un projet dévoilé début 2007.

Février 2008 
Areva propose à l’Afrique du Sud de lui fournir non pas deux, mais douze EPR.

Fin 2010
Areva annonce le début de l’exploitation du site de Bakouma (deux ans après l’accord avec Bozizé), puis l’arrêt des travaux le 3 novembre 2011 (en raison de la chute des prix de l’uranium). Le site est pillé en juin 2012 et en septembre Areva annonce son départ du pays.

21 juin 2011
Luc Oursel est nommé président du directoire d’Areva, en remplacement d’Anne Lauvergeon dont le mandat arrivait à échéance.

12 décembre 2012
Areva annonce passer dans ses comptes 2011 une provision de 1,460 milliard d’euros sur sa participation dans Uramin. Cette provision s’ajoute à une première provision de 426 millions d’euros inscrite dans les comptes de 2010.

4 mars 2015
Areva annonce une perte nette de 4,8 milliards d’euros pour l’année 2014.

La piste sud-africaine

Une hypothèse, dépourvue à ce stade de preuves, est avancée pour expliquer l’investissement hasardeux de trois milliards d’euros d’Areva dans la société Uramin : la société française aurait tablé sur un mirifique contrat de constructions de centrales en Afrique du sud qui supposait de dégager du « cash » pour de gigantesques commissions.

Pourquoi Areva a-t-il payé 1,8 milliard d’euros et dépensé 1,2 milliard d’euros ensuite dans la société Uramin, alors qu’elle en valait sans doute beaucoup moins et n’a finalement jamais produit le moindre gramme d’uranium ? Pourquoi les mines n’ont-elles pas même été rendues exploitables à ce jour ? Le prix de 1,8 milliard d’euros acquitté en juillet 2007 semble très élevé puisqu’en octobre 2006, Uramin, immatriculée dans les Iles Vierges (un paradis fiscal) et cotée à la bourse de Toronto, valait cinq fois moins. En outre, alors que le prix fort a été payé, des questions seront posées tout au long de la période 2007-2011 sur le montant des réserves d’uranium dans les mines, le teneur en minerai, les techniques nécessaires pour exploiter les gisements, la rentabilité de leur exploitation, comme l’a relevé la Cour des comptes. Les investissements seront néanmoins réalisés sur les trois sites africains.

Le scénario d’un achat prétexte

Plusieurs sources soutiennent aujourd’hui l’hypothèse que l’achat d’Uramin au prix fort était un montage frauduleux destiné à financer des opérations de corruption du régime sud-africain de Thabo Mbeki, avec lequel Areva préparait le « marché du siècle » du nucléaire, un possible contrat à 100 milliard d’euros pour donner au pays une capacité énergétique suffisante. Premier successeur de Nelson Mandela à la tête de la « nation arc-en-ciel », membre comme du lui du parti ANC (African national congress), Thabo Mbeki a présidé l’Afrique du sud de 1999 à 2008.

Son passage au pouvoir a été marqué par de nombreuses accusations de corruption, notamment sur des ventes d’armes, sur lesquelles les procédures dans son pays ne sont pas terminées. Du reste, l’ancien président a lui-même admis quelques problèmes sur ce terrain en Afrique du sud. 

Son éviction et l’arrivée au pouvoir de son rival Jacob Zuma ont mis fin au rêve d’Areva, qui n’a jamais rien réalisé en Afrique du sud. Le soupçon d’une opération de corruption avortée du régime Mbeki est avancé par Marc Eichinger, un consultant et enquêteur privé qui a réalisé une enquête interne à partir de 2010 pour le compte d’Areva lorsque le dossier a commencé à susciter des interrogations. Anne Lauvergeon l’a poursuivi en diffamation, a perdu le procès avant de se désister ensuite de son appel. Cet homme qui se présente comme un lanceur d’alerte est aujourd’hui une des sources de l’enquête judiciaire. La thèse de la corruption sud-africaine a aussi été développée dans un roman policier, Radioactif, sorti en 2014 chez Belfond et écrit par Vincent Crouzet, qui se présente comme un spécialiste de l’Afrique et déclare avoir été en rapport avec des protagonistes de l’affaire, notamment le Pakistanais Saïfee Durbar, ancien conseiller du président centrafricain François Bozizé. Ce dernier, soupçonné de s’être lui-même enrichi dans l’opération, fait aussi partie des accusateurs d’Areva et des tenants de la thèse d’une vaste opération de corruption. La presse africaine, et notamment dès 2012 le grand quotidien sud-africain Mail and Guardian, s’est faite l’écho de longue date de ce scénario.

Thabo Mbeki et Anne Lauvergeon.

Plusieurs sources soutiennent aujourd’hui que l’achat d’Uramin au prix fort était un montage frauduleux destiné à financer des opérations de corruption du régime sud-africain de Thabo Mbeki, au pouvoir de 1999 à 2008.

Jacob Zuma

L’arrivée au pouvoir de Jacob Zuma, en 2009, a mis fin au rêve d’Areva.

Chapitre 5

A la recherche de l’homme invisible 1/2

Un fantôme est au cœur de l’énigme qui torture le nucléaire français. Le financier canadien Stephen Dattels avait créé Uramin en achetant, pour une bouchée de pain, des gisements africains d’uranium, revendus 1,8 milliard d’euros en 2007 au géant français Areva. Près d’une décennie plus tard, les mines sont en friche et aucun gramme d’uranium n’en est jamais sorti. En quasi-faillite, la société Areva est en cours de démembrement. Trois juges d’instruction enquêtent sur le mystère Uramin et l’ex-patronne d’Areva, Anne Lauvergeon, est tombée dans leurs filets avec son mari Olivier Fric, tous deux mis en examen. Stephen Dattels, lui, se cache. Sur internet, il a fait effacer toutes ses traces, jusqu’aux images de son visage.

ARTE est parti sur les traces de cet homme invisible et de l’honneur perdu du nucléaire français.

Résumé des épisodes précédents :
En achetant en 2007 Uramin, Areva pensait boucler l’affaire du siècle. Pour sécuriser ses approvisionnements en uranium grâce à trois sites miniers en Afrique, le géant français du nucléaire a déboursé sans ciller 1,8 milliard de dollars, puis déboursé 1,2 milliard de plus pour les faire fonctionner. Le hic, c’est que pratiquement, aucun minerai n’en est jamais sorti. Plombant les comptes d’Areva, le scandale a coûté son poste à sa PDG Anne Lauvergeon, précipité le groupe au bord du gouffre et mobilise aujourd’hui trois juges d’instruction. « Atomic Anne » a été mise en examen le 13 mai pour « diffusion de fausses informations, publication de comptes inexacts ». Son conjoint, Olivier Fric l’est quant à lui pour délit d’initié et blanchiment. Mais on ne parle guère du vendeur d’Uramin, Stephen R. Dattels, qui d’évidence, a réalisé une excellente affaire.

VOIR L’ÉPISODE 5


La nouvelle direction d’Areva continue de pratiquer l’omerta sur l’affaire Uramin. La justice en revanche a mis en examen Anne Lauvergeon ainsi que son mari Olivier Fric. Mais un homme continue de passer sous tous les radars, Stephen Dattels, l’homme qui a vendu les mines d’Uranium à Areva.

Pour aller plus loin 


Qui est Stephen Dattels ? Où en l’enquête judiciaire ? Vous trouverez ici un rappel de l’histoire d’Uramin et un portrait de « l’homme invisible ». ARTE fait aussi le point sur les trois informations judiciaires en cours et sur la défense adoptée par Anne Lauvergeon. 

Uramin, une si courte histoire

L’histoire d’Uramin, et de sa cession à Areva a été racontée dans un livre : « A Team Enriched. How to build a junior uranium mining company » écrit par le Dr Lestyn Adams et André Morall et publié en 2008 par Brandmining (une société d’André Morall). Le livre est préfacé par Stephen Dattels. Il est aujourd’hui introuvable et ses auteurs refusent d’en parler.

Créé en août 2004, Uramin a été acquis par Areva à l’issue d’une OPA lancée en juin 2007. Mais d’après ce que raconte les auteurs du livre « A Team Enriched », écrit à la demande des fondateurs et actionnaires de la société minière, les relations entre les deux sociétés ont commencé dès octobre 2005.

A l’origine de l’histoire : la rencontre Lungan / Dattels
Tout commence donc en août 2004 par la création d’une société, baptisée Beranjou, par Adrian Lungan, un géologue australien. Son idée est toute simple : alors que le marché nucléaire semble redémarrer, il estime qu’il y a de l’argent à se faire en prospectant de nouveaux gisements d’uranium.
Mais Lungan ne dispose d’aucune ressource financière. Il va donc d’abord chercher le soutien d’un financier. En décembre 2004, il rencontre Stephen Dattels, un financier canadien actif dans l’industrie minière un peu partout dans le monde. En février 2005, Dattels crée à son tour une société, baptisée Uranco, et rachète, un mois plus tard, Beranjou pour 300 000 dollars. Lungan devient aussi actionnaire d’Uranco.

Comment la société Uranco est devenue Uramin
La répartition des rôles entre les deux partenaires est claire : à Dattels la recherche de nouveaux soutiens financiers pour développer les moyens de la nouvelle société, à Lungan la recherche et l’acquisition de droits miniers en Afrique. Dès juillet 2005, Uranco met ainsi la main sur les droits miniers du site de Trekkopje, en Namibie. Puis la société s’associe au groupe sud-africain de Matiki Chikala, un homme d’affaires proche de l’ANC, pour pouvoir récupérer les droits miniers de Ryst Kuil.

Pendant ce temps, Stephen Dattels ouvre le capital d’Uranco à ses copains. Jim Mellon, alors poursuivi par la justice sud-coréenne, et la société Galahad, appartenant à Ian Watson et Jim Slater, deviennent ainsi actionnaires. En septembre 2005, Uranco devient Uramin. En novembre 2005, Uramin nomme à la présidence de son conseil d’administration l’homme d’affaires ghanéen Sam Jonah, un proche de Tabo Mbeki, le président sud-africain.

Areva / Uramin, les premiers contacts
En octobre 2005, Stephen Dattels se rend à Paris, au siège d’Areva, pour présenter sa junior minière aux dirigeants du groupe nucléaire. Les relations entre les deux ne cesseront plus. Selon les auteurs du livre, plusieurs réunions se tiendront durant le premier semestre 2006 et à l’automne pour déboucher, le 27 octobre 2006, sur la conclusion d’un accord secret permettant à Areva d’auditer Uramin (processus de due diligence). Dans la foulée, Areva, après un processus de validation de six mois, embauche le banquier belge Daniel Wouters pour s’occuper de ses acquisitions dans les mines.

En parallèle, Uramin prépare son introduction en bourse, qui devient effective sur le marché londonien à hauts risques AIM en avril 2006. Puis la société se fait aussi coter à Toronto sur le TSE fin 2006. A aucun moment, Uramin n’informe le marché de ses contacts avancés avec Areva. En revanche, en mai 2006, Uramin annonce avoir acquis 90 % des droits miniers du gisement de Bakouma en République de Centrafrique.

Le rachat d’Uramin par Areva
En mars 2007, Uramin vend des actions à un groupe d’investisseurs, dont Areva qui acquiert ainsi 5 %. L’information fuite quelques jours plus tard dans le Financial Times. Après plusieurs réunions durant le printemps, Areva et Uramin se mettent d’accord sur les conditions de l’OPA au cours d’un séminaire de deux jours en juin. Le 18 juin 2007, le conseil d’administration d’Uramin annonce qu’il a accepté une OPA lancée par Areva qui valorise la société à 2,5 milliards de dollars (soit 1,8 milliard d’euros).

L’affaire Areva / Uramin en un coup d’œil


Trois milliards d’euros
: c’est l’argent dépensé en 2007-2010 dans des mines d’uranium en Afrique par le géant nucléaire français Areva, contrôlé par l’État (1,8 milliard pour l’achat de la société canadienne qui en détenait les droits d’exploitation, Uramin, puis 1,2 milliard de travaux). Aucun caillou n’est jamais sorti de ces mines.

Trois enquêtes judiciaires sont actuellement conduites à Paris pour tirer au clair l’affaire Uramin. La première vise à déterminer si l’achat était ou non une escroquerie et a ou non donné lieu à des paiements de corruption. La seconde vise à éclaircir les accusations de dissimulation comptable portées contre Anne Lauvergeon. La troisième porte sur un sous-épisode en Centrafrique où Areva est soupçonnée d’avoir payé frauduleusement des dizaines de millions d’euros à diverses personnalités pour accéder à sa mine.

« Atomic Anne », son mari Olivier Fric et les autres. Anne Lauvergeon a été mise en examen le 13 mai pour « présentation de comptes inexacts » et « diffusion de fausses informations aux marchés ». Son mari Olivier Fric était déjà mis en examen pour « délit d’initié et blanchiment », ainsi que son associé, pour des gains suspects en marge du « deal ». Les magistrats s’intéressent à une série d’autres personnalités intervenues dans la transaction.

Stephen Dattels, le financier canadien qui a créé puis revendu Uramin, est l’homme-mystère de l’opération. A-t-il seulement fait une affaire mirifique ? Fut-il le pivot d’une escroquerie et d’une gigantesque opération de corruption ? Les juges s’interrogent, tandis que cet homme d’affaires au passé trouble efface ses traces sur internet et vit dans le secret.

Le possible crépuscule du nucléaire. Areva a été plombée par l’affaire Uramin suivie du fiasco du réacteur nouvelle génération EPR. Sa construction, qui consume des milliards d’euros, est toujours enlisée en Finlande et dans la Manche. Areva, fondée en 2001 par Anne Lauvergeon pour intégrer toute la filière nucléaire du combustible au retraitement, a dû être démembrée par l’État. Ce dernier l’a contrainte à céder à EDF sa principale activité, la construction des réacteurs. Le rêve d’un triomphe planétaire de l’atome français s’écroule. EDF croule sous l’endettement et fait face à un mur d’investissements imposés pour prolonger la vie des 58 réacteurs français : jusqu’à 100 milliards d’euros selon la Cour des comptes. Infranchissable ?

Bakouma en République de Centrafrique

Stephen Dattels, l’homme invisible

Le financier canadien, fondateur d’Uramin, est un homme très discret. Aucune photo publique n’existe et son entourage refuse de parler de lui.

A quoi ressemble Stephen Dattels ? Est-il grand, petit, maigre, gros, souriant, barbu, chauve ? Porte-t-il des lunettes et le costume-cravate couleur muraille typique des hommes d’affaires ? Est-il amical ou d’une froideur digne d’un Gordon Gekko, le personnage de financier glacial incarné par Michael Douglas dans « Wall Street » ? Impossible de le savoir. Malgré les nombreux appels téléphoniques passés à son entourage et à des personnes qui l’ont croisé (comme Daniel Wouters, l’ex responsable d’Areva qui négocia le rachat d’Uramin), personne n’a souhaité répondre à nos questions.

Dattels, un businessman sans visage
Né en 1947, ce financier canadien, par qui le scandale Uramin est arrivé, a des allures d’homme invisible. Il est impossible d’y trouver sa photo, alors qu’il est richissime. Tout juste a-t-on pu dénicher un cliché de son épouse Jennifer, pris lors d’une œuvre de charité. Comment expliquer une telle discrétion de la part d’un homme d’affaires qui revendique pourtant trois hauts faits d’armes dans l’industrie minière : la vente d’Uramin à Areva pour 1,8 milliards de dollars, la création puis la vente du groupe minier Oriel pour 1 milliard et la cession à la Chine d’un autre gisement d’uranium de Namibie pour 1,5 milliard ?

N’importe quel « businessman » avec un tel pedigree ferait la une des magazines du monde entier et, passerait, comme le milliardaire américain Warren Buffet, pour un gourou. Pas Stephen Dattels. Un peu comme si Uramin et ses autres deals avaient tous un petit côté sulfureux, un coin d’ombre à préserver qu’un trop fort éclairage de la presse pourrait dangereusement dévoiler. Comme si Stephen Dattels avait quelque chose à cacher. A moins que ses « maîtres » en affaires ne lui aient inculqué les règles d’un autre monde.

Barrick Gold, son premier fait d’armes dans le business
Diplôme de droit en poche et après quelques années passées dans une société canadienne de consulting, Stephen Dattels a véritablement fait ses classes et appris le « business » chez Barrick Gold, jusqu’à en devenir le vice-président en charge des finances. C’était entre 1982 et 1987. Dans sa biographie officielle, consultable sur son propre site, Stephen Dattels évoque son étape Barrick Gold uniquement sous l’angle boursier : il aurait ainsi multiplié par dix la valeur de l’entreprise. Il ne dit évidemment pas un mot de l’autre visage de cette société sulfureuse.

Barrick Gold, société minière spécialisée dans l’or, a été créée au milieu des années 70 par le plus célèbres des intermédiaires et trafiquants d’armes saoudiens, Adnan Kashoggi, en partenariat avec ses amis de la CIA, comme George Bush Sr. Il y aussi dans son environnement Ted Shakley, légendaire patron des opérations secrètes des services américains. Cette société sera indirectement impliquée, au moment même où Stephen Dattels s’occupe des finances, dans “l’Irangate”, l’un des plus grands scandales des années Reagan. Rien ne dit cependant que Dattels y ait été impliqué à titre personnel, son nom n’ayant jamais été cité. 

Ayant appris son métier dans un contexte si particulier, Stephen Dattels continue peut-être d’appliquer les règles de ce monde de l’ombre. A commencer par la principale : ne jamais laisser de traces.

Après son départ de Barrick Gold, Stephen Dattels décide de voler de ses propres ailes. Sans trop de succès. S’il vend, pour 130 millions de dollars canadiens, une mine d’or au groupe Ashanti, dirigé alors par Samuel Jonah (le futur président du conseil d’administration d’Uramin), en 1996, ses autres affaires ne se portent pas très bien. Elles l’obligent à quitter le Canada à la fin des années 1990 pour s’installer à Londres.

Java Gold & Weda Bay, deux sociétés douteuses
Avant de casser la tirelire d’Areva, Stephen Dattels avait déjà une affaire douteuse à son passif, Java Gold. Co-fondateur et coactionnaire de cette supposée société minière inscrite sur le marché boursier de Toronto, Stephen Dattels quitta la société juste avant que les autorités boursières locales ne finissent par démonter l’arnaque, qui reposait sur de fausses déclarations. Rattrapé par la justice, son partenaire décéda avant de pouvoir être jugé. Stephen Dattels ne fut apparemment jamais inquiété.

Ce n’est que fin 2005 que Stephen Dattels commence à faire parler de lui. Via sa banque d’affaires, Regent Merchant Bancorp, il organise la vente d’une société minière indonésienne, Weda Bay, à… Eramet. Le spécialiste français du nickel est alors une filiale d’Areva, qui en partage le contrôle avec le groupe familial auvergnat Aubert & Duval. Weda Bay, localisé sur une île perdue de l’archipel indonésien, est supposé être un gisement de classe mondiale.

Eramet, qui vient de se voir retirer le permis d’exploitation du dernier gisement de nickel recensé en Nouvelle-Calédonie, a un besoin urgent de reconstituer ses réserves minières.

Pour 275 millions de dollars, Eramet acquiert donc Weda Bay en mars 2006. Deux des principaux bénéficiaires de l’opération sont Stephen Dattels et Jim Mellon, l’un de ses principaux associés, devenu l’un des principaux actionnaires de Weda Bay quelques semaines avant sa cession à Eramet.

Un an plus tard, Jacques Bacardats, qui dirige le producteur de nickel et a acquis Weda Bay, est brutalement démis de ses fonctions et le conseil d’administration nomme à sa place un proche d’Anne Lauvergeon. Dix ans plus tard, pas un gramme de nickel n’a été produit à Weda Bay, dont la mise en exploitation n’a jamais véritablement démarrée. Des analogies troublantes avec l’affaire Uramin.

La fortune de Stephen Dattels
Seize mois plus tard, Stephen Dattels, toujours en compagnie de Jim Mellon, touche, à priori, le jackpot en vendant Uramin à Areva pour 2,5 milliards de dollars (1,8 milliard d’euros). Mais si Dattels a été, de bout en bout, l’architecte de l’opération, son gain réel paraît bien modeste. Dans une interview à un journal anglais, Jim Mellon affirma qu’il s’était partagé avec son ami Dattels quelque 130 millions de dollars.

En 2009, le Sunday Times estimait ainsi la fortune de Stephen Dattels à … 52 millions de livres (environ 62,5 millions d’euros). Un montant qui peut paraître bien modeste.
Les relations entre Stephen Dattels et Areva ne s’arrêtent pas avec la conclusion du deal Uramin. Une troisième opération va encore réunir le géant de l’atome et le très discret financier canadien : en 2009, Areva récupère la participation détenue par Dattels dans Marenica Energy, une société australienne d’exploration spécialisée là-encore dans l’uranium. Sans plus de succès qu’avec Uramin.

Si Stephen Dattels fait avancer son petit business avec ses amis tricolores, il n’oublie jamais longtemps la maison-mère américaine. En juin 2009, il donne officiellement à la fondation Clinton deux millions d’actions de Polo Resources, une autre de ses sociétés holding. Valeur : environ 40.000 dollars. Cette mesure sera annoncée dans un communiqué.

Coïncidence ou pas, quelques semaines plus tard, selon des documents publiés par Wikileaks, l’ambassadeur américain au Bangladesh intervient auprès du gouvernement local pour le convaincre de délivrer un permis d’exploitation d’une mine à une société où Polo Resources a des intérêts. Hillary Clinton est alors secrétaire d’Etat, ministre des Affaires étrangères. L’histoire a été relatée par le journaliste américain Peter Schweizer dans son livre « Clinton Cash ».

Les années florissantes de Stephen Dattels
La fin de la décennie 2000 est décidément florissante pour Stephen Dattels. Après son coup de maître avec Uramin, l’homme d’affaires s’associe a un milliardaire russe, Sergey Kurzin, et crée le groupe minier Oriel qu’il revend en 2008 au groupe Mechel Steel pour 1,5 milliard de dollars. Dattels, qui détenait près de 10 % d’Oriel, a donc dû encaisser un joli pactole. Quasiment au même moment, il devient aussi actionnaire d’un nouveau gisement d’Uranium en Namibie, Extract Resources (Rosing South). Mais c’est à un groupe chinois public que Stephen Dattels revend le permis d’exploitation pour 2,2 milliards (dettes comprises).

Après trois si belles opérations, Stephen Dattels, fortune faite aurait pu se retirer des affaires. Il a cependant continué de monter de nouveaux coups, mais la chance semble l‘avoir quitté.

La société Kuala Limited, cotée sur le marché à hauts risques londonien AIM, était supposée investir dans les mines et l’énergie en Asie. Après quelques années d’existence, elle est opportunément rebaptisée FastForward, dont l’objet est, maintenant, d’investir dans les … biotechnologies. La communication a été reprise en main par Jim Mellon, devenu l’un des principaux actionnaires : il promet urbi et orbi d’en faire la nouvelle martingale du monde des affaires, en vain jusqu’à présent.

Du business à la philanthropie
Stephen Dattels se pique aussi de philanthropie. Il a une fondation au Canada qui s’occupe d’environnement. Le financier a aussi offert en 2012 plus de 1,5 million de dollars à une université canadienne pour qu’elle développe sa formation de droit des affaires appliqué au secteur minier.

Malgré toutes ses bonnes ou mauvaises affaires, Stephen Dattels demeure un inconnu dans son propre pays. Alain Deneault, auteur de plusieurs livres sur les scandales miniers au Canada (voir son interview), avoue ainsi ne pas le connaître, de même que la sénatrice canadienne Céline Hervieux-Payette qui a pourtant enquêté sur l’affaire Uramin. Auditionné dans le cadre des instructions judiciaires ouvertes sur le dossier Areva – Uramin, Stephen Dattels pourra-t-il encore longtemps préserver son anonymat ?


Nous avons cherché, en vain, à joindre Stephen Dattels par divers moyens. Notamment en rencontrant, à Londres, Guy Miller (du cabinet Peterhouse Corporate Finance) qui gère la communication financière de FastForward, l’une des sociétés de l’homme d’affaires canadien. Guy Miller nous a promis d’informer Stephen Dattels de notre enquête et de lui transmettre nos coordonnées.
Qui est Stephen Dattels, l'homme au cœur de l'affaire Uramin ?
Stephen Dattels a appris le « bizness » chez Barrick Gold dans les années 1980.
Le site officiel de Stephen Dattels
L'homme d'affaires saoudien, Adnan Khashoggi, à propos de "l'Irangate"
Capture du site d'Eramet
Page du site d’Eramet présentant le projet d’exploitation de nickel à Weda Bay.

La défense d’Anne Lauvergeon

Depuis que le scandale Uramin a éclaté en décembre 2011, Anne Lauvergeon n’a pas dévié de sa ligne de défense. Explications.

Si Anne Lauvergeon a une qualité, c’est bien la constance. Depuis l’annonce surprise faite le 12 décembre 2011 par Areva d’une provision pour dépréciation d’un montant de 1,5 milliard d’euros concernant Uramin (acquis en 2007), l’ex-patronne du groupe nucléaire n’a jamais varié sa ligne de défense. Dès janvier 2012, au cours d’une conférence de presse organisée par son amie Anne Meaux, en présence de son avocat maître Jean-Pierre Versini-Campinchi et de son mari Olivier Fric, Anne Lauvergeon a livré sa vérité sur l’affaire Uramin.

Sa défense repose sur plusieurs éléments : la stratégie mise en œuvre chez Areva et les relations avec l’État, des éléments de contexte sur le marché nucléaire et l’évolution du prix de l’uranium, la réalité des gisements d’uranium apportés par Uramin. Ce sont ces éléments qu’Anne Lauvergeon a rappelés dans l’interview qu’elle a accordée au Parisien le 30 mars 2016, tout en complétant sa défense sur les comptes d’Areva puisque l’une des deux instructions judiciaires ouvertes par la justice l’an dernier vise l’information financière d’Areva durant sa présidence du directoire.

La stratégie d’Areva
Créé en septembre 2001 suite au rachat de Framatome par Cogema, Areva, dirigé par Anne Lauvergeon, va connaître deux périodes. La première couvre les trois-quatre premières années : assimiler la fusion des deux entreprises et, surtout, restructurer les activités de Framatome. Face à l’effondrement du marché nucléaire après l’accident de Tchernobyl, la précédente direction avait en effet décidé de diversifier l’équipementier dans l’électronique et avait créé une nouvelle branche (baptisée FCI), appelée à devenir le cœur du groupe. Or en 2002, après l’explosion de la bulle boursière Internet, FCI entre en crise et affiche d’importantes pertes. La cession de cette branche sera achevée en 2005.
À cette date, et suite à la vente d’un EPR en Finlande en 2003, le marché nucléaire semble redémarrer. Alors que le changement climatique devient une réalité, le nucléaire apparaît être une excellente solution pour décarbonner l’énergie. De nombreux pays annoncent d’ailleurs leur volonté de développer un outil de production nucléaire. Les experts tablent alors sur plusieurs centaines de construction de nouveaux réacteurs nucléaires au cours des quinze à vingt ans qui viennent.

Pour faire face à cette nouvelle demande, Areva décide de contrôler toute la filière, de l’extraction de l’uranium jusqu’au retraitement du combustible usagé. Mais pour cela, le groupe doit reconstituer ses forces et s’internationaliser. Le groupe lance donc un grand plan d’investissements qui couvre toutes les activités de la filière, un plan soutenu par l’État. Ce plan sera poursuivi après le départ d’Anne Lauvergeon en juin 2011, Luc Oursel, son successeur, se contentant d’en réduire la voilure en décembre 2011.

Les relations avec l’État
Contrairement à ce que le grand public pourrait croire devant les crashs financiers d’entreprises publiques à répétition, l’Etat n’est pas un actionnaire passif dans les entreprises qu’il contrôle. Et ne l’a pas été dans le cas Areva. Anne Lauvergeon peut même s’appuyer sur plusieurs cas de projets d’acquisition dans lesquels l’Etat a mis son véto.

En 2003, Francis Mer, le ministre de l’Économie, interdit à Areva d’acquérir le groupe danois Bonus, spécialisé dans l’éolien, pour 350 millions d’euros, en justifiant son refus par un prix jugé trop élevé. La société danoise acquise depuis par Siemens fait aujourd’hui les beaux jours du conglomérat allemand, devenu l’un des leaders mondiaux dans les énergies renouvelables.

En 2005, Thierry Breton, ministre de l’Économie, interdit à Areva de surenchérir dans la bataille pour le contrôle d’Olympic Dam, l’une des plus grandes mines d’uranium en Australie. Acquise par le groupe BHP Billiton, la mine australienne produit quelque 4 % de la production mondiale d’uranium tous les ans. Le même ministre s’opposera aussi en 2007, avant l’élection présidentielle, à la prise de contrôle de REpower (spécialisé dans les énergies renouvelables) par le groupe nucléaire, dont il est pourtant déjà actionnaire, craignant une « bulle » dans le secteur des énergies vertes…
Concernant l’acquisition d’Uramin, tout le débat porte sur la qualité de l’information fournie par Areva à ses instances de contrôle. Anne Lauvergeon affirme que ses autorités de tutelles ont obtenu tous les documents nécessaires. Mais les fuites parues dans la presse, notamment dans Libération, peuvent laisser penser que le groupe a seulement fourni les informations qui lui permettaient d’obtenir un feu vert. Si Areva n’a pas fourni l’ensemble des informations disponibles, cela est-il explicable par une volonté de tromper les instances de contrôle ? C’est à la justice de le déterminer.

La bulle nucléaire
Maître Jean-Pierre Versini-Campinchi, avocat d’Anne Lauvergeon : « Entre 2007 et 2011, cinq autres sociétés mondiales ont acheté des mines d’uranium pour des sommes très élevées et ont connu la même dégringolade. »

À partir des années 2004 – 2005, le marché nucléaire semble repartir. De nombreux pays annoncent leur intention de construire de nouvelles centrales ou de s’équiper en nucléaire. Aussi bien dans les pays occidentaux (Italie, Grande-Bretagne, France, Finlande, États-Unis…) qu’en Afrique (Afrique du Sud, Libye), au Moyen-Orient (Émirats Arabes Unis, Jordanie) ou en Asie (Inde)… À l’époque, chez Areva comme chez EDF, les experts tablent sur des ventes de réacteurs de plusieurs centaines dans les 15 à 20 ans, Areva comptant bien en construire une cinquantaine avant 2020.

Cette renaissance du marché nucléaire va s’accompagner à partir de la seconde moitié de 2006 d’une explosion des cours de l’uranium. En quelques mois, le prix de l’uranium passe de 40 dollars la livre à près de 140 dollars la livre, entraînant dans sa hausse l’ensemble des valeurs minières du secteur.

Uramin, avec ou sans uranium ?
Pour expliquer pourquoi Areva a acquis Uramin, Anne Lauvergeon rappelle d’abord que le portefeuille minier du groupe était en fin de vie et que compte tenu de l’embellie du marché il y avait une forme d’urgence à reconstituer les réserves en uranium. Ces éléments de contexte sont exacts.

Areva est bien associée dans une nouvelle mine canadienne (Cigar Lake), mais sa mise en exploitation a été brutalement arrêtée par une inondation et personne ne sait alors quand la situation sera rétablie. Areva est aussi en négociations au Kazakhstan pour des droits miniers, mais la concurrence est rude dans ce pays devenu le nouvel eldorado dans l’uranium, et le groupe tricolore n’a pas l’assurance qu’il disposera de suffisamment de permis pour disposer de réserves nécessaires.

Le groupe regarde alors une autre piste : acquérir une des « juniors minières » qui viennent de se créer dans l’uranium. Une « junior minière » est une société qui acquiert des permis d’exploration et d’exploitation, mais qui, n’ayant pas les moyens financiers de les exploiter, fait tout pour se vendre à un cador du secteur. Des quelques « juniors minières » actives dans l’uranium, Uramin est la seule société dont la valeur en bourse est à la portée d’Areva.

Mais cette volonté d’acquérir des permis miniers s’explique aussi par la volonté d’Anne Lauvergeon de contrôler en direct l’ensemble de la filière nucléaire. Une autre option était possible : passer des accords avec d’autres groupes miniers. Ce que fait d’ailleurs Areva au Canada où il est associé à Cameco, le leader mondial de la production d’uranium, pour exploiter Cigar Lake.

Anne Lauvergeon affirme aussi que les gisements d’uranium apportés par Uramin contenaient, bien, contrairement à ce qu’écrit un peu rapidement la presse, de l’uranium. C’est exact. Mais la patronne d’Areva sait aussi que ce n’est pas le tonnage en uranium qui est l’élément clé pour déterminer la valeur d’un gisement : c’est sa teneur en uranium, c’est-à-dire combien de kg d’uranium on peut extraire pour chaque tonne de terre traitée.

Plus la teneur est élevée, plus le coût de production est faible. Or, les trois gisements d’Uramin sont des gisements à faible (voir très faible) teneur. Donc des coûts d’exploitation très élevés pouvant rendre les mines non rentables en cas d’explosion de la bulle. De plus au moins deux des trois gisements faisaient face à des problèmes logistiques majeurs : nécessité de construire une usine de dessalement d’eau en Namibie ; aucune infrastructure pour le gisement en Centrafrique situé dans une zone parcourue par des bandes armées.

Analysant le dossier Uramin en 2006 pour l’un de ses clients, Julian Poniewierski, un géologue expert, a ainsi conclu à l’époque qu’un rachat ne pourrait pas être rentabilisé, quel que soit le niveau prix, et il a conseillé à son client de ne pas réaliser cette opération. C’est ce qu’il a expliqué en 2012 à un site d’informations sur les mines.

Compte tenu des éléments qui étaient connus chez Areva, les sites d’Uramin ayant été expertisés par les équipes de Cogema (l’ancêtre d’Areva) au cours des décennies précédentes, Areva aurait donc dû agir avec la plus grande des précautions. Ce qui ne semble pas avoir été le cas : l’amiral d’Arbonneau, ancien chef de la force océanique stratégique (la dissuasion nucléaire), devenu le directeur de la sureté du groupe, affirme avoir été tenu dans l’ignorance de cette opération et avoir appris, par la suite, que les géologues maison n’avaient pas eu leur mot à dire.

Manifestement, la direction générale d’Areva s’est contentée des analyses qui lui étaient fournies par sa banque d’affaires, Rothschild, et celles de la société d’expertise SRK, mandatée par Uramin. Pourtant, Areva avait largement le temps de demander à ses propres experts de lui fournir des études : les premiers contacts entre Areva et Uramin remontent à l’automne 2005 (voir le timing de l’opération), dix-huit mois avant le déclenchement de l’OPA.

Ces éléments ne font pas d’Uramin une opération frauduleuse pour constituer une caisse noire permettant de corrompre des responsables gouvernementaux en France ou à l’étranger. Mais ils montrent que l’erreur était évitable, et que la direction ne semble pas s’être donné les moyens de l’éviter. À la justice de découvrir pour quelles raisons.

Anne Lauvergeon en mai 2014
© AFP / Kenzo Tribouillard

« Dattels a fait une très bonne affaire. Et alors ? »

Maître Jean-Pierre Versini, avocat d’Anne Lauvergeon

L’acquisition d’Uramin par Areva était justifiée dans le contexte de l’époque, et il n’y eu aucune dissimulation de la perte provoquée par cette affaire, estime l’avocat d’Anne Lauvergeon, maître Jean-Pierre Versini. Voici son interview, réalisée avant sa mise en examen.

Le chantier de la centrale nucléaire d’Olkiluoto en Finlande. Deux réacteurs nucléaires y sont en service. Depuis 2004, un troisième réacteur est en chantier dans cette centrale, le premier EPR commercialisé par Areva. (© Anne Hautefeuille / AFP)

L’embarrassant mari d’Anne Lauvergeon

Le mari de l’ancienne patronne d’Areva est poursuivi pour des manœuvres jugées suspectes sur des titres Uramin juste avant l’arrivée d’Areva en 2007. Dans un entretien qu’il nous a accordé avant cette procédure, Olivier Fric a nié les accusations.

L'avocat d'Anne Lauvergeon, maître Jean-Pierre Versini
© Citizenside / Aurélien Morissard / AFP
Anne Lauvergeon : « Nous avons proposé plusieurs opérations d’acquisition stratégiques à l’État. Il les a refusées. » (Le Parisien du 30 mars 2016)
Anne Lauvergeon : « En 2007, avec la hausse des cours, certaines cibles étaient devenues trop chères. Restait Uramin, la plus importante société encore accessible. » (Le Parisien du 30 mars 2016)
Chapitre 6

A la recherche de l’homme invisible 2/2

VOIR L’ÉPISODE 6


Départ pour Londres où Stephen Dattels serait résident et où plusieurs de ses filiales sont implantées. De salles d’attente en halls d’accueil, il faut faire preuve de patience. Impossible de trouver la trace de l’homme d’affaires… Mais soudainement, la chance nous sourit.

Pour aller plus loin


Dans ce dernier épisode, Slug News a rencontré le banquier belge Daniel Wouters. Ce dernier a finalisé le rachat d’Uramin et est resté chez Areva jusqu’en 2011. Vous trouverez ici un portrait de cet homme proche de Stephen Dattels et au cœur de l’affaire Uramin. A consulter aussi, notre article sur les sombres perspectives du nucléaire français.

 

Daniel Wouters, l’ombre de Dattels ?

Le banquier belge Daniel Wouters, négociateur d’Areva dans l’acquisition d’Uramin, est au cœur de l’enquête. La justice s’interroge sur ses liens financiers avec Stephen Dattels, fondateur de la société minière.

C’est un peu l’homme par qui le scandale est arrivé. Daniel Wouters, ancien banquier recruté par Areva fin 2006 pour négocier l’acquisition de nouveaux gisements d’uranium, a conclu le calamiteux « deal » Uramin. Problème : il a été en affaires avec le fondateur d’Uramin Stephen Dattels via sa propre société, Swala. Après son départ d’Areva, Wouters est de plus devenu le patron de la société Global Tin qui comptait parmi ses actionnaires… Stephen Dattels. Ces liens entre l’acheteur et le vendeur de la société minière suscitent évidemment le soupçon d’un arrangement.

Élément à décharge en faveur de Daniel Wouters, il n’est pas à l’origine de l’affaire. Selon le livre « A Team Enriched », écrit à la demande des fondateurs et actionnaires de la société minière, les premiers contacts entre Uramin et Areva remontent en effet à l’automne 2005, un an avant que le groupe nucléaire ne l’embauche. Les contacts entre les deux sociétés se sont poursuivis tout au long de l’année 2006, pour déboucher en octobre sur un accord d’étape entre les deux entreprises permettant à Areva de vérifier les finances d’Uramin.

Les coulisses du recrutement de Wouters
Wouters a finalement été recruté fin 2006. Pourquoi une multinationale avait-elle besoin d’engager un négociateur, dans la mesure où elle emploie déjà en interne des spécialistes de la mine et des acquisitions ? Anne Lauvergeon a expliqué cette bizarrerie par le fait que l’équipe de direction de son activité minière n’était à ses yeux pas assez offensive, au moment où le groupe nucléaire devait reconstituer son portefeuille minier. Elle cherchait donc un banquier d’affaires spécialisé, profil apparemment rare sur le marché, assure-t-elle.

Elle en aurait donc parlé à son mari, un consultant spécialisé dans les domaines de la mine et l’énergie. Selon les deux époux, Olivier Fric a reçu le CV de Daniel Wouters d’un ami commun et l’a seulement fait passer à sa femme, sans jamais le rencontrer avant son entrée dans le géant nucléaire.

Sur le papier, Daniel Wouters paraît avoir le profil. Ce banquier belge s’occupe alors chez Fortis de financement structuré pour les entreprises. Il a œuvré auparavant durant plusieurs années chez Belgolaise, une filiale du groupe bancaire néerlandais spécialisée dans les affaires minières et l’Afrique.

Ce passage chez Belgolaise marque au fer rouge Daniel Wouters : la banque a été soupçonnée par la justice belge de blanchiment d’argent en Afrique avant d’être blanchie. Ce passé trouble rejaillit aujourd’hui sur son ancien cadre.

Selon nos informations, le processus de recrutement de Daniel Wouters qui a duré six mois a été assez classique. Le banquier belge a rencontré différents membres de la direction générale qui ont validé son embauche.

Son rôle dans l’acquisition d’Uramin
L’amiral d’Arbonneau, qui dirigeait alors la sécurité d’Areva, émet aujourd’hui des doutes sur la probité du processus d’acquisition. Il affirme notamment n’avoir pas été tenu informé de cette opération. Daniel Wouters n’aurait cependant pas agi seul. Il était à la tête d’une équipe de plusieurs personnes pour négocier. Plusieurs directions importantes du groupe, comme la « compliance » (vérification de conformité juridique) ou la technique, auraient été associées à ces négociations, Areva étant de plus conseillée par la banque Rothschild.

Reste un point à éclaircir : quelles étaient les relations entre Daniel Wouters et Stephen Dattels, le fondateur d’Uramin ? Selon nos informations, Wouters avait bien une société (Swala) spécialisée dans l’exploration de gisements d’or en Afrique en arrivant chez Areva.

Stephen Dattels n’en serait devenu actionnaire qu’un an après le rachat d’Uramin, mais cette opération est néanmoins suspecte. L’arrivée au capital de Dattels était-elle un moyen discret de le remercier pour l’opération Uramin ? La question est posée.

Autre élément troublant, Daniel Wouters a démissionné en 2011 d’Areva parce que Dattels lui avait proposé prendre la direction d’une société, Global Tin, dont il est l’un des actionnaires. L’annonce du remplacement d’Anne Lauvergeon par Luc Oursel à la tête d’Areva n’interviendra qu’en juin et ce n’est donc pas le motif de son départ. Spécialisée dans l’exploration de gisements d’étain, Global Tin n’a pas eu de succès, et le passage de Daniel Wouters sera de courte durée. Wouters ne porte décidément pas chance aux compagnies où il met un pied.

Nous nous sommes entretenus à plusieurs reprises avec Daniel Wouters au téléphone et chez lui. L’ancien cadre d’Areva a refusé que ses propos soient reproduits.
Daniel Wouters

Quel avenir pour le nucléaire français ?

Pour tenter de sauver Areva, EDF va reprendre l’activité de construction de réacteurs, mais les perspectives sont très noires.

Quinze ans après sa création par la fusion de Cogema (mines d’uranium et retraitement du combustible usagé) avec Framatome (réacteur nucléaire, maintenance et services aux électriciens), Areva est contraint de vendre son pôle réacteurs – maintenance à EDF. L’accord conclu en juin 2015 et confirmé fin janvier prévoit que l’électricien acquiert entre 50 et 75 % du capital d’Areva NP (l’ex Framatome), valorisé 2,5 milliards d’euros.

Cette opération est purement financière : il s’agissait de sauver par tous les moyens Areva du naufrage, tout en limitant l’augmentation de capital nécessaire. C’est l’État qui va devoir la réaliser pour redresser les finances de l’ex-fleuron tricolore. Elle se limiterait à cinq milliards d’euros, début 2017 au plus tard.

Le sombre avenir du nucléaire
EDF a désormais le même problème qu’Areva depuis 2011 : que faire de cette activité ? Si les activités de maintenance et de services auprès des électriciens clients peuvent générer un courant d’affaires assez constant dans les premières années, les perspectives demeurent très sombres. En dehors du projet de construction de deux EPR en Angleterre, le carnet de commandes de réacteurs neufs demeure désespérément vide.

Pour la plupart des experts, le nucléaire n’a plus d’avenir en dehors de la Chine qui conserve la volonté de développer son parc nucléaire, même si de nombreux projets sont pour le moment gelés. D’ailleurs, l’Agence internationale à l’énergie atomique estime que d’ici à 2030, la part du nucléaire dans la consommation mondiale d’électricité devrait passer de 10 % à 4 %. En fait, les quelques rares contrats pour de nouveaux réacteurs devraient à peine compenser la fermeture des plus anciennes installations.

De plus, l’EPR d’Areva s’est révélé être trop complexe et trop coûteux pour pouvoir être concurrentiel face aux réacteurs proposés par la Chine, la Corée du Sud, ou le Japon. Si EDF et Areva affirment travailler sur une nouvelle version de ce réacteur, son coût devrait demeurer élevé. Lors des auditions à la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur le coût du nucléaire au printemps 2014, des dirigeants d’EDF ont ainsi indiqué que l’objectif était de ramener le coût de cette nouvelle version autour de 6 milliards d’euros (contre 10,5 milliards pour l’EPR de Flamanville).

L’objectif d’Areva NP : le démantèlement des centrales ?
À défaut de construire de nouveaux réacteurs, Areva NP pourrait être recentrée sur le démantèlement des anciennes installations. Plus de 400 réacteurs sont en exploitation dans le monde, une majorité arrivant en fin de vie. Les rares expériences montrent la très grande complexité de cette opération. Fermée en 1986, la petite centrale de Brennilis est toujours en déconstruction. Tout comme Superphénix (le surgénérateur installé à Creys-Malville), fermé en 1998.

La déconstruction bute en effet sur un problème majeur : celui de la radioactivité des matériaux composant le bâtiment du réacteur. La moindre opération de démontage fait ressortir cette radioactivité et oblige à l’arrêt du chantier. C’est ce que montrait le documentaire réalisé par Bernard Nicolas, « Centrales nucléaires : démantèlement impossible », diffusé en 2013 par ARTE, les États-Unis envisagent d’abandonner le démantèlement des installations nucléaires et de préférer leur mise sous cocon.

La restructuration de la filière nucléaire française en cours pourrait donc durer, d’autant qu’EDF n’envisage pas de construire de nouveaux réacteurs en France avant 2030. L’électricien aura-t-il assez de moyens financiers pour maintenir en vie Areva NP d’ici là ?

La part du nucléaire dans l’électricité va tomber de 10 % à 4 % dans le monde selon l’AIEA
Flamanville, peur sur la cuve

Si EDF poursuit la construction de l’EPR de Flamanville, l’avenir du nouveau réacteur demeure incertain depuis la découverte de défauts dans l’acier de la cuve et du couvercle. Le résultat des tests n’est pas attendu avant la fin de l’année.

Cette fois, le bras de fer est véritablement engagé entre EDF et l’Autorité de sureté nucléaire (ASN) à Flamanville (Manche). L’électricien a décidé de poursuivre le chantier de l’EPR, sans attendre le résultat des tests imposés par le gendarme du secteur après la découverte en avril 2015 de défauts dans l’acier de la cuve et du couvercle du nouveau réacteur en construction.

EDF vient de franchir quelques étapes clés qui empêcheront toute modification de la cuve. Fin mars, la compagnie a ainsi annoncé l’installation du circuit primaire et des gros équipements de production d’électricité (comme les générateurs de vapeur). Ces équipements soudés à la cuve rendent impossible tout démontage de la cuve, à moins de tout détruire, ce qui serait inimaginable. Après avoir poussé son cri de victoire, EDF, et Areva en charge des tests, a informé, mi-avril, l’ASN que les défauts pourraient être plus importants que prévu initialement.

La publication des résultats des tests a été repoussée à la fin de l’année. S’ils confirmaient que les défauts font sortir la cuve et le couvercle des critères de sureté, l’ASN devra prendre la responsabilité de l’abandon d’un chantier. Vu le coût pharaonique du projet (il est aujourd’hui évalué à 10,5 milliards d’euros) et les très grandes difficultés financières d’EDF, peut-on croire que les pouvoirs publics laisseront l’ASN prendre une telle décision ?

EDF au bord de l’implosion financière

L’électricien national fait face à un mur d’investissements, alors que sa situation financière est très dégradée. En cause, une internationalisation mal pensée et mal exécutée et des tarifs maintenus depuis trop longtemps à un niveau artificiellement bas.

La démission surprise début mars de Thomas Piquemal, le directeur financier en désaccord sur le timing de lancement du controversé projet des EPR anglais (voir le papier sur Hinkley Point), a agi comme un révélateur. Quelques jours auparavant, il avait essayé de faire bonne figure en présentant, aux côtés du PDG Jean-Bernard Lévy, les comptes 2015. Malgré un discours qui se voulait rassurant, on sentait déjà le directeur financier mal à l’aise.

La dette abyssale d’EDF
Et pour cause, EDF ne peut plus cacher l’impasse financière dans laquelle il se débat. L’électricien affichait fin 2015 une dette astronomique de 64 milliards d’euros. Malgré une légère amélioration de ses performances opérationnelles, l’électricien n’arrive toujours pas à dégager suffisamment de cash pour financer à la fois ses investissements et les dividendes versés à ses actionnaires, ce qui l’oblige à s’endetter.

Preuve de sa situation intenable, l’État, qui détient 85 % du capital, a décidé de renoncer à ses dividendes en cash (1,8 milliard en 2015) pour être payé en actions. Interrogé par les députés de la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, le ministre de l’Économie Emmanuel Macron a confirmé que l’Etat pourrait maintenir ce mode de perception dans les prochaines années, afin d’aider la société.

Le ministre a par ailleurs reconnu qu’une augmentation de capital ne pouvait pas être exclue, comme l’annonçait le journal Les Echos le jour même de la conférence de presse présentant les comptes 2015.

Les causes de ce marasme financier
Les problèmes financiers d’EDF ont deux causes. Tout d’abord, entre 1998 et 2008, l’électricien a multiplié les acquisitions malheureuses dans le monde qui lui ont fait perdre quelque 15 milliards d’euros, tout en gonflant sa dette qui a quasiment doublé durant cette période. De plus, les filiales étrangères conservées affichent des performances financières très faibles, qui ne lui permettent pas de se désendetter.

D’autre part, l’État a maintenu depuis une trentaine d’années les tarifs de l’électricien à un niveau artificiellement bas alors que les coûts n’ont cessé de progresser. Dans son dernier rapport annuel, la Cour des comptes a ainsi chiffré le coût de production nucléaire à 62,6 euros par MWH à fin 2014, contre 49,6 euros par MWh en 2010. Plus un réacteur vieillit, plus sa maintenance coûte cher, d’autant que l’entretien courant des centrales a été sacrifié au début des années 2000, ce qui a accéléré le vieillissement des installations. EDF doit maintenant rattraper le retard.

C’est dans cet environnement financier très dégradé qu’EDF doit faire face à un véritable mur d’investissements. Il doit d’abord procéder au « grand carénage » des centrales nucléaires françaises pour prolonger éventuellement leur durée de vie au-delà de 40 ans : l’électricien affirme qu’il y en a pour quelque 52 milliards d’euros d’ici à 2028, mais la Cour des comptes chiffre ce programme, à 100 milliards d’ici à 2030. Ce chiffre n’inclue pas le coût des travaux supplémentaires que pourrait imposer l’Agence de sûreté nucléaire pour autoriser cette prolongation.

Comment sauver EDF ?
EDF doit aussi boucler le rachat des activités d’ingénierie et de réacteurs nucléaires d’Areva (pour quelque deux milliards d’euros). Enfin, l’électricien s’est engagé à construire deux EPR en Grande-Bretagne pour 23 milliards d’euros. Si cet investissement est partagé avec un partenaire chinois, EDF en supporte néanmoins l’essentiel du risque.

EDF et l’État affirment que l’électricien a la capacité de tout faire. EDF fait valoir qu’il dispose de quelque 18 milliards d’euros de participations qu’il peut vendre pour se désendetter et/ou financer ses investissements. Encore faut-il pouvoir le faire : si une partie de la participation dans RTE est facilement vendable, la cession des parts de l’Américain Constellation (l’un des principaux opérateurs nucléaires aux USA) semble plus compliquée. Enfin, ces 18 milliards ne pèsent pas lourd face à une dette de 64 milliards et aux 120 milliards d’investissements à réaliser dans les 14 ans.

Le sauvetage financier d’EDF devra donc passer par une augmentation de capital (évaluée entre 5 et 10 milliards d’euros) et par une augmentation significative des tarifs d’électricité. Mais en matière de tarifs, la marge de manœuvre est très étroite compte tenu de la chute des prix sur le marché de gros de l’électricité. Enfin, EDF ne pourra pas échapper à une restructuration importante pour réduire ses charges fixes : l’électricien a déjà annoncé la suppression cette année de 3500 emplois, une politique de réduction des effectifs en France qui devrait se poursuivre au cours des prochaines années.

Une dette de 64 milliards d’euros.
Hinkley Point, l’Uramin d’EDF ?

Acquis en 2008 par EDF pour près de 16 milliards d’euros, British Energy, l’opérateur des centrales nucléaires anglaises, est une très mauvaise affaire. Son parc de réacteurs est en mauvais état et en fin de vie. Au point que l’on peut se demander pourquoi l’État français a autorisé cette très coûteuse acquisition.

Après le scandale Uramin chez Areva, un scandale British Energy éclatera-t-il chez EDF ? British Energy est l’opérateur des huit centrales nucléaires anglaises (soit 15 réacteurs, dont 14 graphite-gaz et un à eau pressurisée), acquis par EDF en 2008 pour 12 milliards de livres (quelque 15,6 milliards d’euros). À l’époque, la justification donnée pour cette opération – obtenir ainsi l’autorisation du gouvernement anglais de construire quatre EPR — n’a guère suscité de critiques. Pourtant un examen superficiel du dossier aurait pu convaincre l’État français de ne pas donner son autorisation.

Dans son document de référence pour l’année 2008, EDF ne cache d’ailleurs rien de la situation opérationnelle préoccupante de sa toute nouvelle filiale anglaise. Le facteur de charge des huit centrales nucléaires britanniques (c’est-à-dire le niveau de la production réelle par rapport au niveau de production théorique) est ainsi tombé à… 51 % en 2008, contre 68 % un an plus tôt. Depuis de nombreuses années, ce ratio clé ne cessait de se dégrader : il était de 77 % en 2004. Le standard du secteur est alors supérieur à 80 %.

En cause, une série de pannes qui obligent à de longs arrêts — donc à une baisse de la production — et une limitation de la capacité de production de certains réacteurs en raison de la fragilité de certaines cuves nucléaires (c’est le cas des deux réacteurs d’Hinkley Point). Si EDF a pu redresser la situation au début de l’actuelle décennie, la situation demeure fragile.

Cette fragilité des centrales nucléaires anglaises a eu un impact direct sur les performances financières de la filiale britannique. EDF Energy (issue du regroupement des activités anglaises d’EDF avec British Energy) a longtemps affiché des performances financières très faibles. Une situation qui semble enfin s’améliorer.

Pour autant, entre les piètres performances opérationnelles et la situation financière tendue de British Energy, qu’est-ce qui pouvait justifier de payer un prix aussi élevé en 2008 ? La question prend tout son sens quand on connait l’autre point noir de British Energy : sept des huit centrales sont en fin de vie ! En dehors du réacteur Sizewell B (le réacteur à eau pressurisée), dont la construction a commencé en 1995 et dont la date de fermeture a été fixée en 2035 (la Grande-Bretagne compte la durée de vie de ses réacteurs à partir du début de la construction), les sept autres centrales arriveront à la fin théorique de leur existence entre 2014 et 2023.

British Energy a bien obtenu une prolongation de leur durée de vie, mais cela repousse leur date de fermeture de quelques années, dans le courant de la prochaine décennie pour la plupart. Autrement dit, quand EDF acquiert British Energy, 14 des 15 réacteurs n’en ont plus que pour une quinzaine d’années d’existence encore.

C’est dans ce contexte que se pose la question de la construction de deux nouveaux réacteurs (les fameux EPR) à Hinkley Point. Pour EDF, le choix est simple : soit les construire, quel qu’en soit le coût (il est aujourd’hui évalué à quelque 23 milliards d’euros), soit abandonner le projet tout en sachant qu’il verra son outil de production d’électricité se réduire massivement dans dix ans. Et devoir alors reconnaître qu’il a jeté 15,6 milliards d’euros à la poubelle, alors qu’il s’est endetté de 11 milliards de livres pour réaliser l’opération. Ce qui ne manquerait pas de susciter bien des questions sur une acquisition réalisée à un prix incompréhensible.

Slug News

Auteur réalisateur : Etienne Huver
Production : Marina Ladous, Lorenzo Benedetti, Guillaume Dimitri, Aram Attar
Montage : Xavier Gaillard
Image : Etienne Huver, Boris Heger
Musique : Parigo
Direction de production : Ariane Korac
Merci à : Guillaume Griffoni, Quentin Eiden, François Pilet, Boris Heger, Romeo Langlois, César et Thomas Barthelemy, Eric Watter, Marine G. et Johnny Vianney Bissakonou.

Hexagones

Thierry Lévêque, Thierry Gadault

ARTE GEIE

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