La polémique autour de Cash Investigation : le diable est dans le détail… 1) La « formidable imposture de la Dose Journalière Admissible de poisons »

Le diable est dans le détail… Telle est ma devise, surtout lorsqu’il s’agit de réaliser un documentaire et d’écrire un livre portant sur les pesticides. Cela veut dire qu’avant de lancer un film à la télé ou un livre dans les librairies, il m’a fallu en moyenne deux ans d’enquête et un tour du monde, avec la lecture de centaines d’études scientifiques, de rapports et livres spécialisés, et plusieurs dizaines d’entretiens filmés de grands témoins (chercheurs indépendants, experts des agences de réglementation, victimes, avocats, etc). C’est ce que j’ai fait pour Le monde selon Monsanto et Notre poison quotidien, deux films et deux livres qui ont été traduits dans plus de vingt langues. C’est précisément cette obsession du « détail » qui m’a permis d’échapper aux poursuites judiciaires ou diffamatoires des fabricants de « poisons agricoles » et de leurs (très actifs) lobbyistes.

Le diable est dans le détail… Cette devise s’applique parfaitement à la polémique qui a suivi la diffusion du Cash Investigation sur les pesticides et qu’a entretenue Libération dans sa rubrique « Désintox ». Or, je dois dire que dans les deux cas mes confrères ont péché soit par l’approximation de leurs affirmations (Cash) ou par leur candeur (Libé). D’abord, à la décharge des journalistes de Premières Lignes qui ont préparé l’émission, il faut dire que la formulation du rapport de l’Autorité européenne de la sécurité des aliments (EFSA) est un peu tordue: «Plus de 97 % des aliments contiennent des résidus de pesticides dans les limites légales », titre, en effet, le résumé du rapport annuel publié par l’agence sur son site en mars 2015.

Bon, c’est vrai, ainsi que le souligne Libération, l’équipe de Cash aurait été bien avisée de citer le titre en entier, en n’omettant pas la fin: « dans les limites légales ». Mais il n’empêche : le titre dit clairement que  «Plus de 97 % des aliments contiennent des résidus de pesticides », le fait que ce soit « dans les limites légales » ne change rien au résultat ! Certes, juste en dessous, on apprend que sur les 97%, « presque 55% » ne présentaient « aucune trace détectable » de produits chimiques. On comprend le raisonnement (encore une fois compliqué) des experts de l’EFSA : les 55% sont inclus dans les 97%, car si un aliment ne contient aucun résidu de pesticides détectable, il respecte, bien sûr, les « limites légales autorisées »…

Quand on lit le rapport lui-même (et non plus le seul résumé) on découvre que ce sont exactement 97,4% des aliments testés (81000 au total prélevés dans 27 pays de l’Union Européenne) qui « contiennent des résidus de pesticides dans les limites légales », et que les 2,6% restant dépassent les « Limites Maximales de Résidus autorisées », les fameuses « LMR » (sur lesquelles je reviendrai). Ici, très clairement, le journaliste de Cash s’est trompé quand il a répondu à un téléspectateur que les « 3% restant » sont des « produits bio ou à faible teneur en pesticides », car ce sont «  au contraire les produits dont la teneur en pesticides dépasse les normes », ainsi que l’écrit Désintox. Jusque là, on est d’accord : Cash s’est planté deux fois, parce que ses journalistes ont mal lu le rapport de l’EFSA. Ok ! Mais, ce n’est pas pour autant que mes collègues de France 2 ont tort sur le fond, ni que la critique de Désintox est parole d’évangile ! Je dirais même que ma consoeur de Libé, en voulant faire la leçon (Ah ! la vieille guéguerre entre les journalistes de télé et de presse écrite !), finalement fait preuve d’une grande naïveté, quand elle explique la rédaction tordue (j’insiste !) du rapport en ces termes : « En fait, l’agence européenne se réjouit de voir que les limites autorisées sont largement respectées, d’où cet accent mis sur le chiffre de 97 % ». Ben voyons !

Encore une fois, « le diable est dans le détail ». Si les experts de l’EFSA sont gênés aux entournures, en écrivant des propos alambiqués, c’est parce qu’ils savent que les données sur lesquelles se fondent leur rapport sont – passez moi l’expression – de l’enfumage, une entourloupe, du bricolage. Bref, c’est pipeau ! Et si l’auteure de Désintox avait bien fait son boulot, elle se serait attardée sur les deux seules expressions qui comptent dans le rapport européen (ceux que j’ai mis en gras dans mon texte) : « limites légales autorisées » et « résidu détectable ». Relisons le résumé : « Plus de 97 % des échantillons alimentaires évalués par l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) contiennent des concentrations de résidus de pesticides qui se situent dans les limites légales autorisées, dont presque 55 % sans aucune trace détectable de ces produits chimiques ». D’abord, avec ce genre de « littérature », il faut savoir lire entre les lignes : la précision « aucune trace détectable » signe, en fait, un bel aveu des auteurs de l’EFSA qui, à leur insu, insinuent qu’il y a peut-être des résidus, mais qu’ils n’ont pas été détectés. Pourquoi ? Ah ! Nous voici au cœur du problème ! Ensuite, il n’y a pas lieu de se réjouir des chiffres fournis par l’EFSA, car ils s’appuient sur des montagnes de chiffres hautement contestables qui sont tout, sauf rassurants. Pourquoi ?

C’est ce que je vais expliquer maintenant en m’appuyant sur des extraits de mon livre Notre poison quotidien. J’ai toujours dit que « savoir c’est pouvoir », mais pour « savoir » il faut accepter de plonger dans la mécanique tordue (ben oui, je me répète, mais à « mécanique tordue », « rapport tordu » !) de ce que les agences de réglementation appellent « l’évaluation des risques ». Ce beau concept désigne le processus par lequel les « experts » sont censés comparer les « bénéfices » que tirent les entreprises de l’utilisation d’un poison chimique et les « risques » que ce poison fait courir aux consommateurs qui y sont exposés. Je dis bien » poison », car si le produit « évalué » n’en était pas un, il n’y aurait aucune raison de faire tout ce que je vais décrire !

La première étape du processus consiste à établir la fameuse « Dose Journalière Acceptable », dans le jargon la « DJA », à laquelle j’ai consacré un chapitre entier de mon livre, intitulé « La formidable imposture de la ‘dose journalière admissible’ de poisons ». En exergue de ce chapitre, j’ai placé une citation du sociologue allemand Ulrich Beck, auteur de La société du risque : « La science s’est transformée en administratrice d’une contamination mondiale de l’homme et de la nature. »

 

Voici le début du chapitre :

 

« Le système réglementaire qui est censé protéger la santé publique contre les effets des produits cancérigènes ne fonctionne pas. S’il était efficace, le taux d’incidence du cancer aurait dû diminuer, mais cela n’est pas le cas. Je pense que le principe de la dose journalière acceptable, qui représente l’outil principal de la réglementation des produits toxiques contaminant la chaîne alimentaire, protège davantage l’industrie que la santé des consommateurs. » Physicien, reconverti dans la philosophie et l’histoire des sciences, le Britannique Erik Millstone est professeur de « politique scientifique » (science policy), une chaire qui n’a pas d’équivalent dans le reste de l’Europe. Concrètement, il s’intéresse à la manière dont les autorités publiques établissent leur politique dans le domaine de la santé et de l’environnement et, tout particulièrement, au rôle joué par la science dans le processus décisionnel. Il m’a reçue un jour enneigé de janvier 2010 dans son bureau de l’université du Sussex, à Brighton dans le sud de l’Angleterre, au milieu de ses livres et documents soigneusement étiquetés d’après les recherches auxquelles il a consacré les trente dernières années de sa carrière : « Pollution au plomb », « Encéphalopathie spongiforme bovine », « Organismes génétiquement modifiés », « Pesticides », « Additifs alimentaires », « Aspartame », « Obésité », « Dose journalière acceptable ».

La « boîte noire » de l’invention de la « DJA »

Connu pour son franc-parler et son art de décortiquer les dossiers les plus complexes, Erik Millstone est l’un des meilleurs spécialistes européens du système de réglementation qui régit la sécurité des aliments, mais aussi l’un de ses critiques les plus redoutés. « Je vous mets au défi de trouver une quelconque étude scientifique qui justifie le principe de la dose journalière acceptable, car il n’y en a pas, m’a-t-il expliqué avec conviction. La sécurité des consommateurs repose sur l’utilisation d’un concept qui a été imaginé à la fin des années 1950 et est devenu un dogme intangible, alors qu’il est complètement dépassé et que personne ne peut en expliquer la légitimité scientifique[i]. »

De fait, j’ai passé des semaines à essayer de reconstituer la genèse de la « dose journalière acceptable » (ou « admissible ») – dans le jargon « DJA », traduction de l’anglais acceptable daily intake (ADI) –, notion utilisée pour fixer les normes d’exposition aux produits chimiques qui entrent en contact avec nos aliments : pesticides, additifs et plastiques alimentaires. Quand on fait une recherche sur le Web, on trouve certes une définition affirmant en substance : « La DJA est la quantité de substance chimique que l’on peut ingérer quotidiennement et pendant toute une vie sans qu’il n’y ait de risque pour la santé. » Mais cette définition ne s’accompagne d’aucune référence scientifique qui permette de comprendre comment le concept a été élaboré. Et quand on interroge ceux qui, chaque jour, se servent de cet outil pour déterminer, par exemple, quelle quantité de pesticide peut être tolérée dans notre alimentation, on obtient en général des réponses évasives et quelque peu embarrassées, comme par exemple celle d’Herman Fontier, le chef de l’Unité des pesticides à l’Autorité européenne de sécurité des aliments, à qui j’ai posé la question quand je l’ai rencontré à Parme en janvier 2010 : « Cela fait vingt-trois ans que je m’occupe de l’autorisation des produits phytosanitaires et j’ai toujours connu le concept de la dose journalière acceptable, mais je dois avouer que je ne me suis jamais demandé comment avait été conçu cet instrument qui réglemente l’ingestion des substances chimiques. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a un consensus dans le monde scientifique qu’il y a lieu de fixer une DJA pour protéger les consommateurs[ii]. »

En écoutant la très courte explication de l’expert européen, j’ai repensé à mon enquête sur Monsanto, où j’avais de la même manière essayé de remonter à l’origine du « principe d’équivalence en substance », qui faisait lui aussi consensus pour la réglementation des OGM. J’avais découvert que ce concept – consacré en 1992 par la FDA –, qui affirme qu’une plante transgénique est « similaire en substance » à la plante conventionnelle dont elle est issue, ne reposait sur aucune donnée scientifique : elle découlait d’une décision politique, fortement téléguidée par les intérêts commerciaux du leader mondial des biotechnologies. Pourtant, ce principe s’est imposé depuis auprès des agences de réglementation internationales, au point qu’elles continuent de l’invoquer pour justifier l’absence d’évaluation scientifique sérieuse des plantes transgéniques mises sur le marché.

Tout indique qu’il en est de même pour la « dose journalière acceptable », qui ressemble fort à ce que le sociologue et philosophe des sciences Bruno Latour appelle une « boîte noire », pour désigner l’oubli des modalités de reconnaissance des acquis scientifiques ou techniques admis ensuite comme des évidences, le plus souvent après de vives controverses. Dans son passionnant ouvrage La Science en action[iii], celui-ci explique comment une découverte originale – comme la double hélice de l’ADN ou l’ordinateur Eclipse M V/8000 –, fruit d’un long processus de recherche expérimentale et théorique, devient un « objet stable froid » ou un « fait établi », dont plus personne – y compris les scientifiques qui s’en servent comme d’un outil – n’est en mesure de comprendre les « rouages internes » ni de « défaire les liens innombrables » qui ont présidé à sa création. De manière similaire, le principe de la dose journalière acceptable, auquel les toxicologues et les gestionnaires du risque chimique font sans cesse référence, est devenu une « connaissance tacite profondément encapsulée » dans la « pratique silencieuse de la science », qui « aurait pu être connue depuis des siècles ou donnée par Dieu dans les Dix commandements », tant son histoire se perd dans la nuit des temps.

« Le problème, a souligné Erik Millstone, c’est que la DJA est une boîte noire très différente de celles que Bruno Latour prend pour exemples. En effet, si la double hélice de l’ADN est une réalité scientifique établie sur laquelle se sont appuyés d’autres chercheurs pour faire progresser la connaissance, par exemple, sur le génome humain, il est toujours possible, pour qui en a la capacité et le temps, de reconstituer les multiples étapes qui ont conduit James Watson et Francis Crick à faire cette découverte. Mais pour la DJA, il n’y a rien de semblable, car elle est le résultat d’une décision arbitraire érigée en concept pseudo-scientifique pour couvrir les industriels et protéger les politiciens qui ont besoin de se cacher derrière des experts pour justifier leur action. La dose journalière acceptable est un artefact indispensable pour ceux qui ont décidé qu’on avait le droit d’utiliser des produits chimiques toxiques, y compris dans le processus de la production agroalimentaire.

Et on ne sait vraiment pas qui a inventé ce concept ?, ai-je insisté.

– D’après l’Organisation mondiale de la santé, la paternité en revient à un toxicologue français du nom de René Truhaut, m’a répondu Erik Millstone  ».

FIN DE L’EXTRAIT

Je reviendrai dans mon prochain post sur la genèse de la fameuse DJA, qui constitue le pilier de la réglementation des poisons chimiques qui contaminent notre alimentation. Mais dès lors, j’invite le lecteur à écouter René Truhaut (1909-1994), un toxicologue français de renommée internationale qui explique dans cette archive rare pourquoi il a eu l’idée d’inventer la DJA. Cette interview a été diffusée par l’ORTF, en 1974. Elle fait partie de mon film Notre poison quotidien.


Notes du chapitre 12

[i] Entretien de l’auteure avec Erik Millstone, Brighton, 12 janvier 2010.

[ii] Entretien de l’auteure avec Herman Fontier, Parme, 19 janvier 2010. C’est moi qui souligne.

[iii] Bruno Latour, La Science en action. Introduction à la sociologie des sciences, La Découverte, Paris, 1989. Toutes les citations qui suivent sont extraites des pages 59, 64 et 107.

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