Mon voyage en Argentine

  J’ai passé une semaine en Argentine du 17 au 25 juin. Ce fut un voyage très dense qui m’a permis d’honorer plusieurs invitations que je n’arrivais pas à « caser » dans mon emploi du temps, trop chargé. Je raconte ce séjour plein d’émotions en 5 actes.

ACTE 1, colloque sur la santé environnementale à Rosario

      Je suis arrivée à l’aéroport d’Ezeiza, le 17 juin à 8 heures du matin. J’ai à peine eu le temps de souffler car un chauffeur de l’Université de Rosario m’attendait pour me conduire au 3ème colloque latino-américain sur la santé environnementale. Nous avons roulé pendant quatre heures pour rejoindre la troisième ville argentine, située à quelque 300 kms de Buenos Aires, au cœur de l’empire transgénique.

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  Légende: lors du colloque sur la santé environnementale à l’Université de Rosario

L’Argentine est l’un des principaux producteurs de soja roundup ready. Avec 22 millions d’hectares, l’OGM de Monsanto recouvre actuellement plus de 60% des surfaces cultivées. Ainsi que je l’avais raconté dans « Argentine : le soja de la faim » (ARTE Reportage/2005), la « sojisation » du pays a entraîné la déforestation d’immenses étendues et la transformation de la légendaire pampa en un « désert » d’où ont été chassées vaches et cultures vivrières. Le paysage entre Buenos Aires et Rosario est à l’image de ce désastre : toutes les prairies où paissaient autrefois les vaches des « tambos » (les fermes laitières) ont été retournées pour semer du soja roundup ready. En juin, le spectacle est d’une désolation absolue : après la récolte, effectuée généralement en avril, il ne reste plus qu’une étendue sans fin de terre grise et nue, d’où émergent quelques résidus de végétaux qui seront bientôt anéantis par l’ « herbicide qui tue tout ».

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  Les épandages de roundup sont effectués souvent par avion jusqu’aux portes des maisons, écoles et aux abords des villes et villages. En 2010, s’est réuni pour la première fois le « Réseau des médecins des villes et villages arrosés » qui a défrayé la chronique. D’un coup, la presse nationale a découvert l’ampleur des dégâts sanitaires provoqués par le glyphosate (la molécule active du roundup). Depuis , la communauté scientifique et médicale argentine se mobilise pour accumuler les données aussi bien sur le terrain qu’en laboratoire. L’université de médecine de Rosario mais aussi de Córdoba, – les capitales des provinces les plus transgéniques du pays (Santa Fe et Córdoba)-, organise régulièrement des enquêtes épidémiologiques à la demande des maires des « communes arrosées ». Pendant une semaine, une centaine de chercheurs et étudiants de la faculté de médecine (mais aussi de géographie, biologie, ou psychologie) s’installent dans un village et interrogent, un à un (sur la base bien évidemment du volontariat) tous ses habitants, en réalisant aussi des prélèvements sanguins et d’urines. Toutes les enquêtes épidémiologiques réalisées à ce jour montrent que les populations qui vivent au milieu des immenses cultures de soja roundup ready présentent des taux de prévalence et d’incidence de cancers, malformations congénitales, diabète, troubles neurologiques et intestinaux graves, allergies ou stérilité de trois à dix fois supérieurs à la moyenne nationale. Un scandale sanitaire que j’ai dénoncé dans une interview au journal anglophone Buenos Aires Herald.

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Légende: avec Damián Verzeñassi,  chercheur à l’Université de médecine de Rosario, qui a coordonné plusieurs enquêtes épidémiologiques et Damián Marino, de l’Université de La Plata qui réalise une cartographie minutieuse de l’état de contamination de l’Argentine (eau, air, sols) par le glyphosate.

  Depuis 2011, l’Université de Rosario organise, tous les deux ans, un colloque sur la santé environnementale s’adressant aux professionnels de la santé publique d’Amérique Latine. En 2013, j’y avais participé en faisant une conférence par skype dans laquelle j’avais présenté mon film et livre Notre poison quotidien. Lors de la troisième édition de 2015, le thème de mon intervention fut la … croissance et le lien entre un modèle économique fondé sur la croissance exponentielle de la production et l’explosion des maladies chroniques. En substance, j’ai expliqué que le modèle transgénique était très bon pour le Produit intérieur brut – le fameux « PIB »- de l’Argentine : l’exportation du soja transgénique , pour nourrir les poules, les vaches et les cochons d’Europe ou de Chine, procure des devises au pays qui renflouent sa balance commerciale ; les nombreux malades, contaminés par le roundup, augmentent le chiffre d’affaires des médecins, hôpitaux et pharmacies du pays, car dans une économie croissanciste, l’intérêt du secteur médical et pharmaceutique ait qu’il y ait de plus en plus de malades. Si on y ajoute les procédures judiciaires de plus en plus nombreuses qui mobilisent avocats, greffiers, juges, ou l’activité commerciale que génère la nécessité d’importer les produits alimentaires que l’Argentine ne produit plus, on peut dire que dans le modèle économique dominant, le soja transgénique est du pain bénit, du moins pour une petite minorité qui en profite copieusement : les grands producteurs de soja, les actionnaires des « pools de semences », Monsanto et ses alliés, y compris politiques, les vendeurs de herbicides, engrais et autres produits chimiques, les négociants internationaux, etc. J’ai aussi expliqué que si le PIB n’était pas l’unique instrument de mesure de la « prospérité », mais qu’on y adjoignait des indicateurs de santé environnementale et sociale, le résultat serait bien évidemment tout autre et même catastrophique. À terme, l’Argentine est en train d’hypothéquer sa souveraineté alimentaire mais aussi les conditions de vie de ses enfants et petits enfants.

ACTE 2 : « Pas d’OGM dans la province de Misiones ».

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  Légende: ci-dessus, avec Carlos Rovira, président du parlement de Misiones, et ci-dessous avec Juan Carlos Agulla, le vice-président.

« Quand j’ai lu Le monde selon Monsanto, je me suis juré que je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour que le soja transgénique n’entre pas dans la province de Misiones, et aujourd’hui nous sommes la seule région d’Argentine où il n’y a pas d’OGM ! ». L’homme qui me reçoit , ce 18 juin 2015, s’appelle Carlos Rovira et il est le président de la chambre des députés de la province de Misiones, dans le nord-est de l’Argentine. Devant mon incrédulité, il se lève et extrait de sa bibliothèque un exemplaire de mon livre, en français ! « Vous voyez, me dit ce francophile revendiqué, qui reçut la légion d’honneur des mains de Jacques Chirac, dès que votre livre est sorti en France, je l’ai fait acheter. Je l’avais lu avant que ne sorte l’édition espagnole. Quant au film, j’ai fait comme tout le monde ici, je l’ai vu sur internet, mais depuis la députée Marta Ferreira a acheté un DVD espagnol légalement en France ! ». À ses côtés Marta opine du chef. Cette femme dynamique, éprise d’écologie, fut religieuse pendant vingt ans avant d’entrer en politique et d’épouser un Français. C’est elle qui a suggéré à « l’ingénieur Rovira », comme on l’appelle ici, de me faire venir dans la province de Misiones, pour présenter mon film et livre Las cosechas del futuro (Les moissons du futur) . « Nous sommes un îlot de biodiversité dans une mer d’OGM, m’explique le président du parlement. Nous avons 30 000 paysans qui produisent des aliments, mais il faut les soutenir pour qu’ils ne succombent pas aux sirènes du lobbying pro OGM qui est très puissant ». Impressionnant, en effet. Posadas, la capitale de Misiones, est située à la frontière du Paraguay et du Brésil qui s’étendent de l’autre côté du fleuve Paraná. Du soja transgénique à perte de vue, ainsi que je l’avais montré dans Le monde selon Monsanto.   Même paysage désolant au sud et à l’ouest de la province de Misiones où la folie transgénique a chassé les petits paysans producteurs d’aliments, tandis que les bulldozers rasaient les « bosques nativos », les forêts primitives.

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Légende: avec Marta Ferreira, députée, et le vice-président du parlement de Misiones

   Si la région de Misiones n’a pas de cultures OGM, en revanche, le roundup et glyphosate sont utilisés pour les plantations de pins et d’eucalyptus (une concession chilienne très ancienne), les cultures de tabac et de maté (voir mon interview). « Nous venons de promulguer une loi pour promouvoir l’agroécologie, m’a expliqué l’ingénieur Rovira. Notre but est d’encourager l’agriculture biologique et les circuits courts, et y compris la conversion des producteurs de tabac vers des cultures vivrières. Je voudrais proposer la création d’un ministère de l’agriculture familiale pour que la province ait le moyen de ses ambitions » (voir mon interview).

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Légende: projection des Moissons du futur à Misiones, et rencontre avec des paysannes pratiquant l’agriculture biologique lors de la projection des Moissons du futur à Overa. Dans les mains, je tiens les version espagnoles de mon livre Notre poison quotidien et Les Moissons du futur.

Après notre rencontre, Carlos Rovira a rejoint le parlement où les députés siègent chaque jeudi. J’ai été très officiellement déclarée « visiteur illustre », puis j’ai passé deux jours à donner des interviews et présenter Les moissons du futur à Posadas, et dans deux autres villes de la province.

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Légende: au parlement, avec Carlos Rovira et Marta Ferreira,  où j’ai été déclarée « visiteur illustre ».

 

ACTE 3 : Rencontre avec les habitants de las Malvinas : « Monsanto ne passera pas ! »

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   « Merci ! C’est grâce à votre film Le monde selon Monsanto que tout le quartier s’est mobilisé pour empêcher l’installation de l’usine de semences transgéniques. Et nous ne lâcherons pas ! » Ce fut, sans aucun doute, l’un des moments les plus émouvants de mon séjour argentin. La femme qui me parle, avec beaucoup d’émotion, est une mère de famille du quartier très pauvre de Las Malvinas , situé dans la banlieue de Córdoba. La rencontre a lieu dans une maison en parpaings où se sont réunis une vingtaine d’habitants du quartier, qui font partie du « comité d’occupation de l’usine de Monsanto ». « Un jour, poursuit mon interlocutrice, est arrivé un jeune avec une centaine de copies de votre film. Il les a distribuées et a organisé des projections dans chaque pâté de maisons. Moi, j’ai vu votre film trois fois, pour bien comprendre son contenu car comme toutes les femmes ici, je n’avais jamais entendu parler d’OGM, ni du roundup. A la fin, j’ai dit à mon mari : il faut qu’on rejoigne le comité d’occupation ! »Inutile de préciser que « la centaine de copies » avait été … piratée !

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La rencontre s’est poursuivie par une visite du site d’occupation, où Monsanto voulait installer la plus grande usine de semences transgéniques du monde. À la manière de Notre Dame des Landes, le site est occupé en permanence par des jeunes qui se relaient dans les cabanes construites devant l’entrée du terrain ainsi que le long du grillage qui entoure la « propriété privée ». Il y a deux ans, de violents affrontements ont éclaté entre les opposants à l’usine et les forces de l’ordre dans ce lieu emblématique, devenu l’un des symboles de la résistance à Monsanto. Ce combat a été raconté dans un joli clip réalisé par « Perro Verde », un jeune que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Córdoba.

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Actuellement, la construction de l’usine est suspendue. Saisie par le comité d’occupation, la justice a, en effet, estimé que le dossier d’impact environnemental fourni par Monsanto était très mal ficelé. La multinationale américaine est censée conduire une nouvelle étude d’impact, mais tout indique que la multinationale cherche un autre lieu pour installer son usine, ce qui ne sera pas aisé : plusieurs responsables politiques ont dors et déjà annoncé qu’ils ne voulaient pas de la « papa caliente » (la patate chaude) sur leur territoire…

 

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ACTE 4 : Conférence à l’université de Córdoba

   Après ma visite à las Malvinas, j’ai rejoint l’Université de Cordoba pour une projection de mon film Les moissons du futur qui a réuni 700 personnes.

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L’événement était organisé par la Chaire libre d’agro-écologie et de souveraineté alimentaire et la faculté de philosophie et de science humaines. Il fut boycotté par la faculté d’agronomie, en raison d’un conflit (violent) qui oppose cette dernière au reste de l’Université. En effet, l’an passé Monsanto a proposé d’arroser la faculté d’agronomie avec un gros contrat financier (j’ai oublié le montant), ce qui a provoqué l’ire de toutes les autres facultés, qui ont, à juste titre, revendiqué l’indépendance de la recherche et la non ingérence d’intérêts privés au sein de l’université. Finalement, devant l’extraordinaire résistance, le recteur de l’Université a refusé le juteux contrat, provoquant, à son tour, l’ire des agronomes qui, dans leur grande majorité, ne voyaient aucun problème à ce que leur activité soit financée par une multinationale aussi controversée que Monsanto.

P1020069Légende: Diego Tatián, le doyen de la faculté de philosophie.

    Une anecdote amusante : avant la projection de mon film, j’ai donné plusieurs interviews organisées par le service de presse de l’Université. J’ai notamment été interrogée par Sergio Carreras, responsable de la page agriculture dans le journal régional La Voz, connu pour son soutien indéfectible aux OGM. À la fin de l’interview, le journaliste me demande si la posture écologiste n’est pas « une posture quasi religieuse qui idolâtre la nature et combat la technologie ? » L’argument n’est pas nouveau et j’ai l’habitude d’y répondre , mais , cette fois, j’avais un allié de taille : le Pape François, un jésuite argentin, dont je venais de lire l’encyclique « sur la sauvegarde de la maison commune » et qui prône une « écologie intégrale » pour permettre à l’humanité de faire face aux défis menaçant sa survie. Mon interlocuteur a acquiescé sans mot dire…

Je reviendrai ultérieurement sur l’encyclique, un texte absolument fondamental que je cite désormais régulièrement dans mes conférences. Comme le 23 juin, lors de la table ronde organisée à l’Université de Córdoba où j’ai présenté mon enquête sur les alternatives au modèle économique fondé sur la croissance, dont l’agriculture industrielle est l’une des illustrations les plus dramatiques.

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Légende: table ronde à l’Université de Córdoba

ACTE 5 : Audition lors du méga-procès de la Perla

  Lors du trajet en voiture, qui m’a conduite de Las Malvinas à l’Université, j’ai reçu un appel du procureur du tribunal de Misiones où se tenait depuis … trois ans le méga-procès de La Perla, un centre de détention clandestin de la dictature (1976-1982) où ont été torturées à mort des milliers de personnes. Dans la province de Córdoba, la répression fut particulièrement féroce, sous la houlette du sanguinaire général Luciano Benjamín Menéndez, dont j’avais raconté les horreurs dans mon livre Escadrons de la mort : l’école française. C’est lui qui organisa l’accident de voiture qui causa la mort de l’évêque Enrique Angelelli, l’un des crimes pour lesquels il fut condamné à la prison à perpétuité. Lors de cet appel téléphonique, totalement imprévu, le procureur m’a demandé de venir témoigner au procès, comme je l’ai déjà fait une dizaine de fois dans différents tribunaux argentins (voir sur ce blog, rubrique « escadrons de la mort : l’école française »). J’ai d’abord refusé, car je ne me sentais pas prête, n’ayant rien préparé, mais Diego Tatián, le doyen de la faculté de philosophie, qui m’accompagnait m’a demandé … d’accepter ! C’est ainsi que j’ai été auditionnée pendant deux heures dans le tribunal de Córdoba où l’audience très nombreuse m’ a fait une ovation qui m’a provoqué un malaise dû à l’émotion et à la fatigue.

Après être sortie avec grande difficulté du tribunal, tant j’étais assaillie par les journalistes et les citoyens, j’ai donné l’interview que j’avais promise à la télé de l’Université sur Les moissons du futur dans le hall de mon hôtel !

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