Le Grand Chantage de Alexander Mackendrick

Wild Side a édité un beau coffret DVD et blu-ray en l’honneur d’un film qui occupe une place particulière dans l’histoire du cinéma américain. Le Grand Chantage (Sweet Smell of Success, 1957) d’Alexander Mackendrick fut d’abord un désastre commercial et critique avant de s’imposer comme un classique, objet d’admiration de nombreux cinéastes et cinéphiles. Il est aisé de comprendre les raisons du rejet violent dont il fut la victime au moment de sa sortie. Le Grand Chantage emprunte son esthétique au film noir mais se révèle une satire féroce du milieu du journalisme new-yorkais, avec les portraits à charge d’un chroniqueur influent et tyrannique et d’un attaché de presse prêt à toutes les bassesses pour monter en grade dans un monde de requins. Rarement un film est-il allé aussi loin dans la description de l’arrivisme, du cynisme, de la corruption morale et de la prostitution généralisée, accumulant les allusions scabreuses et les situations de malaise. Loin de s’enfoncer avec complaisance dans le sordide, le film est brillamment écrit, réalisé et interprété.

Burt Lancaster est surprenant dans le rôle de l’éditorialiste J. J. Hunsecker, initialement prévu pour Orson Welles. Il prête son imposante stature à un personnage froid comme la glace, impassible derrière ses grosses lunettes, et dont le moindre pore transpire le mépris et la soif de puissance. Impitoyable en affaires, Hunsecker voue une passion incestueuse à sa jeune sœur, qu’il empêche de le quitter pour un musicien de jazz dont elle est amoureuse. Le publiciste minable Sidney Falco offre à Tony Curtis, alors fort populaire auprès du public féminin pour ses rôles de jolis cœurs dans des comédies légères, un contre-emploi où il se révèle génial, comme onze ans plus tard dans L’Etrangleur de Boston de Richard Fleischer. Le Grand Chantage met en scène une succession de rapports de force, de domination et d’humiliation situés à Broadway et Time Square, dans des restaurants et des clubs où s’agite la faune new-yorkaise, politiciens, avocats, journalistes, flics ripoux et vedettes du showbiz. Mackendrick, dont c’est le premier film américain, privilégie les prises de vue dans les rues et lieux réels, au cœur de la foule, avec des mouvements de caméra sophistiqués. Le grand directeur de la photographie James Wong Howe accomplit des miracles et sculpte un noir et blanc sépulcral, accentuant l’aspect terrifiant de Hunsecker et de son âme damnée Falco. Si Le Grand Chantage est un voyage au bout de la nuit et des turpitudes humaines, sa genèse et sa production furent un long chemin de croix pour ses scénaristes et son réalisateur, plongés dans un panier de serpents peut-être aussi dangereux et vicieux que ceux décrits par le film.

Tony Curtis et Burt Lancaster dans Le Grand Chantage

Tony Curtis et Burt Lancaster dans Le Grand Chantage de Alexander Mackendrick

 

Le coffret Wild Side contient un essai de Philippe Garnier qui retrace avec moult détails et anecdotes la longue fabrication du film. Le scénario initial de Ernest Lehman fut largement remanié par le dramaturge Clifford Odets qui écrivait les dialogues au jour le jour sur le tournage, apposant sa patte à un matériau d’origine qu’il ne cessait d’améliorer, jusqu’à obtenir un résultat proche de la perfection. Le Grand Chantage est devenu célèbre pour ses répliques trempées dans l’arsenic, et des tournures verbales particulièrement inspirées et originales. Des conditions chaotiques de tournage et une préparation désorganisée entrainèrent d’importants dépassements du budget. Epuisé, Lehman abandonnera le projet en qualifiant ses producteurs (le trio Harold Hecht, James Hill et Burt Lancaster) de monstres, tandis que Mackendrick, éprouvé par cette première expérience loin du confort douillet des studios britanniques Ealing, parlera longtemps de Lancaster comme « le Mal incarné ». Lancaster était parvenu avec la compagnie indépendante Hecht-Hill-Lancaster à exprimer ses velléités de réalisateur et de producteur mais avec ses deux associés il manifesta surtout un comportement brutal, pervers et indécis, compromettant à plusieurs reprises la réussite artistique du film de Mackendrick. Plusieurs chefs-d’œuvre ont connu des gestations violentes et venimeuses, minées par les relations exécrables de leurs principaux protagonistes, en permanence au bord du gouffre. Le Grand Chantage appartient à cette famille maudite. Il compte parmi les films préférés de Martin Scorsese – comme référence absolue de description des rues de New York, bien avant Mean Streets et Taxi Driver ; Brian De Palma – qui essaiera, en vain, de refaire Le Grand Chantage avec Le Bucher des vanités – ou Joe Dante, autre expert en satire des médias, qui vient de l’inclure à sa carte blanche pour le festival de la Cinémathèque française « Toute la mémoire du monde » (projection le dimanche 5 mars à 14h au Christine 21.)

 

 

 

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