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Europe : la question de Pénélope

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Wikipédia// Domenico Beccafumi, Pénélope, huile sur panneau, vers 1514.

La semaine dernière dans un café parisien, un député européen, Jean-Marie Cavada, défendait la nécessité impérieuse, historique, de faire l’Europe. Lui-même enfant de plusieurs secousses sanglantes du XXe siècle, de la Guerre d’Espagne puis de la Seconde Guerre mondiale, il développait la généalogie de l’Europe de la paix avec conviction, celle de ceux auxquels elle a sauvé la vie. Pupille de la Nation, pupille de l’Europe, presque, il rappelait les horreurs de la Première Guerre mondiale, puis de la Seconde. Après 25 minutes d’intervention, une jeune femme, Pénélope, prend la parole et pose une question simple, brutale : « Pourquoi ça ne marche pas ? ».

En effet, les Européens fervents ont aujourd’hui l’âge de l’Europe, la soixantaine. Ils sont nés de la guerre et ont grandi de la paix. Pour eux, la justification de l’intégration européenne par cette dernière est évidente. Les mémoires vives de leurs parents, voire de leur propre enfance, l’expérience de la guerre sur d’autres continents, en Algérie par exemple, inscrit dans leur histoire personnelle et collective la nécessité de l’Europe. Et pendant longtemps, l’Europe de la paix, consentie mais pas approuvée formellement par référendum, a été largement acceptée dans les sociétés européennes de l’Ouest.

La seconde génération d’Européens de l’Ouest après la guerre a connu non seulement la paix, mais aussi la prospérité, et cela a constitué le second moment de la justification européenne. Les Trente Glorieuses, accompagnées et soutenues par l’intégration européenne, ont légitimé l’intégration. Chacun pouvait espérer pour lui-même et pour ses enfants un futur plus riant, une vie meilleure. C’est la grande époque de l’intégration européenne par le marché, les années 1980, l’Acte Unique européen, l’objectif 1992. Récemment, on me rapportait que des gamins avaient même l’objectif 1992, celui du Marché Unique, inscrit sur des tee-shirts.

Pour la troisième génération, les choses se compliquent. La succession des crises économiques, l’arrêt de l’intégration politique de l’Europe après 1992, ont mis le discours de la prospérité en doute. Tout du moins à l’Ouest, parce qu’en Europe centrale, l’idée d’une Europe du mieux vivre a été largement acceptée, et elle a été une réalité dans les années 1990 et le début des années 2000, jusqu’à la crise actuelle. Mais aujourd’hui, dans une grande partie du continent, l’idée d’une utopie européenne du mieux vivre s’est épuisée. Et le discours européen semble inadapté aux jeunes générations.

Il faut remettre le projet européen sur le métier. La question de Pénélope est cruciale : Ulysse peut justifier l’Europe par l’histoire de son long voyage douloureux, son fils Télémaque voudrait aussi se sentir partie de la nouvelle aventure européenne. Puisque le second discours sur l’Europe, celui de la prospérité, ne marche pas, nos élites ont parfois la tentation de revenir au premier récit, celui de la paix. Et il est vrai, c’est indiscutable, mais il ne suffit plus à consolider l’intégration européenne. Il était globalement validé par les élites des années 1950 jusqu’à hier sans vraie consultation populaire, il est aujourd’hui globalement inaudible, surtout chez les jeunes. Comment dire aux jeunes, grâce à l’Europe, vous avez la paix, mais pas de boulot, quand les générations précédentes ont eu les deux ?

Bien entendu, la guerre est aux portes de l’Europe, en Ukraine. L’Europe par la paix, l’Europe de la paix, reprend du sens. Mais il faut un troisième discours, un nouvel horizon, capable de nous mobiliser. Et de cela, on ne parle pas pendant la campagne. Les élites évoquent la mécanique du moteur au lieu de nous parler de la direction à prendre. En réalité, savoir si le Président de la Commission sera élu par la majorité du Parlement importe moins que de savoir ce que l’Europe va faire pour trouver sa place dans le XXIe siècle.

Pour cette raison, il serait temps, mais c’est peu probable que cela se produise avant le 25 mai, qu’on nous propose enfin un troisième horizon de l’Europe, qui vienne redonner du sens à notre Europe de la paix et nous redonner l’espoir d’une nouvelle prospérité. Ainsi, nous répondrons tous ensemble à la question de Pénélope.

Philippe Perchoc est chercheur à l’Université Catholique de Louvain, enseignant à SciencesPo Paris et au Collège d’Europe. Il consacre sa recherche à la politisation des interprétations de l’histoire à l’échelle de l’Europe et il est l’auteur de Correspondances Européennes aux Presses Universitaires de Louvain. http://pul.uclouvain.be/fr/livre/?GCOI=29303100005360

 

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