Antigone en Lybie. L’Europe voudrait faire plus mais elle n’intervient que là où cela est possible?

Antogone and the body of Polynices, source Wikimedia comons

 

Mise en perspective – Espagne

 

L »intervention de l »Union européenne en Lybie est assez fidèle au rôle qu »elle s »est donnée sur le plan l »international : marier les intérêts et les valeurs ; agir lorsque cela est inévitable. Mais avec des moyens limités.

 

Qu »est-ce que l »Espagne est-elle allée faire dans la guerre libyenne ? En quoi Kadhafi serait-il un pire dictateur que Saddam Hussein, alors que les socialistes au pouvoir se sont farouchement opposés à l »intervention pour s »en débarrasser en 2003 ? C »est la question que se sont posée et se posent encore les chroniqueurs espagnols de droite ou de gauche. La seule réponse articulée que le gouvernement et les médias plus proches ont été capables de fournir est que, à la grande différence de la guerre d »Irak, cette intervention porte le sceau de l »autorisation des Nations Unies.

 

Cette réponse est limitée, non seulement par son manque de profondeur stratégique et morale (est-ce que nos intérêts et valeurs sont définies par les puissances ayant le droit de véto ?), mais aussi parce que la réponse plus simple lui échappe : la Lybie n »est pas un pays lointain où se jouent des intérêts complexes. Pour un pays comme l »Espagne, c »est le voisin d »en face. Que ce soit pour défendre des valeurs ou des intérêts, une condition indispensable s »ajoutait à la nécessité de faire quelque chose : l »opération était simple.

 

En sauvant à la dernière minute la ville de Bengazi du massacre promis par le colonel Kadhafi, une escadrille d »avions français a sauvé la conscience morale de l »Europe. Cette action donne raison au professeur Geremek qui disait que l »histoire de l »Europe est celle d »Antigone: en mettant la protection des civils libyens devant la realpolitik de la souveraineté des Etats, l »Europe a, contrairement à Srebrenica en 1995, évité le pire.

 

Pourtant, l »enlisement de la situation en Lybie, quoi qu »en disent les Homères de cette guerre, prouve dramatiquement que l »Europe n »a pas les moyens de faire évoluer la situation dans son voisinage. Les pessimistes diront que le Traité de Lisbonne n »a rien ajouté à la capacité d »agir de l »Europe. D »ailleurs, ce serait trop attendre d »un traité de changer une donne qui est politique. Si le travail de construction de capacités, intelligence et réseaux du service européen d »action extérieure doit se faire dans le moyen et long terme, il est évident que le Traité de Lisbonne n »a pas contribué à améliorer la situation dans le court terme. En ne réduisant pas mais en multipliant leur nombre de « numéros de téléphone », les Européens ne contribuent pas à augmenter leur capacité d »influence ou pouvoir mou.

 

Les optimistes penseront que les temps où la juxtaposition d »intérêts nationaux empêchait l »Europe d »agir sous couvert de manque d »unanimité sont derrière nous. En effet, les hésitations de Merkel et Berlusconi n »ont pas empêché l »action des États européens qui voulaient intervenir de façon autonome (mais pas sous le drapeau de l »UE). Par contre, peut aussi penser que l »indignation généralisée sur l »incapacité de l »UE d »agir montre que les opinions publiques n »ont pas encore renoncé à l »idée d »une action extérieure commune.

 

 

Luis Bouza Garcia

 

 

Pour aller plus loin 

« Et si l »UE était un modèle d »avenir ? » Courrier International, Hors série Février-mars-avril 2011, p. 62-63. Le géopoliticien Parag Khanna augure que dans le nouveau Moyen Âge qu »induit la mondialisation en fragmentant les pouvoirs globaux, le modèle de coopération régionale sera admiré dans le monde.

 

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