Fin de partie, merci à vous, à Max Linder et à la Comédie-Française

Chers lecteurs,

je poste aujourd’hui la dernière chronique de ce blog. Après cinq années de loyaux services – à vous de juger s’ils furent bons -, j’ai décidé d’accorder une retraite bien méritée au « poing et la plume ».

J’ai d’abord essayé de partager avec vous les coulisses de certaines émissions spéciales (je pense en particulier à la Corée du Nord ou encore l’Italie). J’ai surtout tenté de vous transmettre mes passions pour la culture de façon générique, pour les livres plus précisément. J’ignorais, quand j’ai commencé, que cette activité exigeante et chronophage me donnerait envie de poursuivre, professionnellement, dans la voie du journalisme littéraire.

Merci d’avoir pris le temps de me lire, de m’avoir communiqué votre enthousiasme, vos rires parfois, vos doutes quant à certains de mes choix, vos colères aussi quand, par rapidité, je faisais montre d’un manque évident de rigueur. Partager avec d’autres cette passion devient un luxe inaccessible.

Mais je ne voudrais pas mettre un point final à ce blog sans finir sur deux derniers coups de cœur. Ils montrent à l’évidence que culture et image se marient bien, n’en déplaisent à certains fossoyeurs des choses de l’esprit.

Le premier concerne l’édition, en fin d’année dernière, d’un coffret de trois DVD consacré à Max Linder, acteur français qui inspira Charlie Chaplin et montra tout son talent durant l’âge d’or du cinéma muet. Âge d’or, oui, si l’on se souvient des propos d’un Louis de Funès célébrant ses lointains prédécesseurs qui, contrairement à leurs collègues du parlant, auraient eu plus de chance car ils parlaient avec les mains.

J’ai ri d’un bout à l’autre du premier DVD qui nous fait vivre les débuts de Max au cinéma quand personne ne voulait donner sa chance à cet acteur pourtant en devenir. Le film évoque un parcours difficile où les obstacles – au propre comme au figuré – sont nombreux et véritables. Après lui avoir retiré sa chaise – ce qui le fait évidemment trébucher -, on le raccompagne à la porte sans lui permettre d’avoir un quelconque entretien, on le conduit de bureau en bureau sans jamais lui demander ce qu’il sait faire, on lui apprend à recevoir des claques en lui enseignant comment ne jamais broncher. Le rythme est effarant, servi par une musique d’ambiance au piano qui colle parfaitement aux images.

Max prend un bain met en scène un Linder atteint d’un haussement d’épaule dont la répétition n’en finit pas de ridiculiser le personnage. Ce dernier se met alors en quête d’une baignoire pensant guérir un bien curieux mal. Mais en décidant de placer l’encombrant objet dans la cage d’escalier, Max voit défiler autour de lui des gens tous plus surpris les uns que les autres. La fin, sur la façade de l’immeuble, est une merveille de loufoquerie.

Que vous soyez ou non sensibles à cet humour, courez vous procurer ce coffret. Car il y a forcément quelque chose à retirer de ces pitreries orchestrées par un maître en la matière. Dans Max en convalescence on voit ainsi une gare, un train au début du siècle précédent. On se souvient qu’à l’époque, la mode est au canotier, célèbre chapeau qu’arborait aussi un célèbre contemporain de ce film, Marcel Proust.

Max Linder montre à l’évidence combien la comédie est affaire de mécanique huilée. Elle ne tolère pas l’à-peu-près. Et tout le monde doit être au diapason : ses partenaires de l’espèce humaine ou animale. Comme il y en tout au long de ces dix courts-métrages : ici un cheval qui vient retirer la chaise de Max – décidément -. Là, un chien fidèle.

J’ai ri, encore, de voir Max accueillir son ami britannique Fragson à la Gare du Nord dans Entente cordiale. Comme rien n’est jamais simple, l’invité est venu avec son piano à queue que les deux hommes font remorquer par une calèche. S’entendant apparemment comme larrons en foire dès qu’il s’agit de multiplier les pitreries, Max et son ami s’entichent d’une même femme et en viennent à s’étriper pour gagner son cœur. C’est ici que Max reçoit un moment un message de M. Rockfait-Lair – vous comprendrez vous-même -. La fin est une véritable apothéose au cours de laquelle tout le mobilier danse. Hilarant.

Sportif, Max Linder l’était. Et il fallait l’être pour donner ainsi de sa personne que ce soit sur la terre ferme comme dans l’eau, élément que redoute notre homme. Mais s’il veut épouser sa fiancée, il doit récupérer la bague de cette dernière au milieu des poissons. Mission qu’il accomplira au terme d’épisodes truffés « d’effets spéciaux » comme on dirait aujourd’hui.

D’une manière générale, Max doit redoubler de vigilance et de patience pour parvenir à ses fins. Ainsi, dans L’amour tenace s’éprend-il d’une femme que son père veut voir épouser un bon parti, pas cet homme un peu trop fantasque. Max ne se décourage pas pour autant et finit, au prix d’un subterfuge, par remporter la partie.

Quel que soit le rôle, Max Linder est convaincant, son énergie communicative et sa volonté inébranlable. Il n’hésite pas, par exemple à se faire passer pour un pédicure afin de courtiser une femme qui vient de se faire voler son chien. Quand il s’agit d’échapper aux griffes d’une belle-mère aux faux airs de Marianne Sägebrecht, il échafaude d’innombrables scénarios qui, le plus souvent, échouent, donnant ainsi à ces saynètes des parfums de théâtre de boulevard à la Feydeau ou Labiche.

Le deuxième DVD s’intitule En compagnie de Max Linder et regroupe trois films : Soyez ma femme (Max Linder est parfait en épouvantail dans cette autre histoire de chiens) ; Sept ans de malheur (formidables scènes de cache-cache dans un train) mais aussi et surtout L’étroit mousquetaire, un rôle de composition puisque l’intéressé était champion d’escrime.

Que sait-on d’ailleurs de la vie de l’acteur ? De son véritable nom Gabriel Leuvielle, Max Linder est né à Saint-Loubès. Son identité, nous apprend le livret accompagnant le DVD – signé Maud Linder, sa fille -, lui a été révélée lors d’une déambulation à Bordeaux et d’un arrêt devant un magasin de chaussures.

Il fut inspiré par Guignol, devint d’abord acteur de théâtre. C’est la famille Pathé qui lui met le pied à l’étrier dans le monde du cinéma.

Je signais alors mon premier contrat, celui de mes rêves : un million de francs en trois ans pour réaliser cinquante films par an, lance Max Linder qui, à partir de là, excelle dans le septième art. Il part pour les Etats-Unis où il créé sa société la Max Linder Productions. L’étroit mousquetaire, Soyez ma femme et Sept ans de malheur sont d’ailleurs réalisés outre-Atlantique.

S’il a inspiré Charlot, Max Linder a peut-être préfiguré les Marx Brothers. Il fut baptisé le « Molière de l’écran » par Marcel Achard.Quel merveilleux compliment pour cet homme qui trouvait que les films américains occupaient trop les écrans de cinéma.

Pierre Etaix se fendit lui aussi d’une belle phrase sur Max Linder : On peut aussi se poser une question relative aux moyens dont le cinéma est pourvu aujourd’hui : y a-t-il un artiste aussi novateur que lui, eu égard à une évolution technique aussi considérable ?

A vous de juger.

Mon second coup de cœur concerne l’édition par la même maison (Montparnasse en collaboration avec l’INA) d’un autre coffret consacré à des pièces mythiques qui regroupent d’autres merveilleux acteurs, ceux de la Comédie-Française.

Régalez-vous en (re)voyant Catherine Hiegel, Dominique Constanza, François Chaumette, Catherine Salviat, Michel Aumont, Michel Duchaussoy, Christine Fersen, Denise Gence et tous les autres (la liste est trop longue) entrer de plain-pied dans le répertoire de Marivaux, Molière, Montherlant, Feydeau, Giraudoux, Corneille, Regnard, Musset, Beaumarchais, Claudel, Hugo, Edouard Bourdet, Feydeau, Labiche, Crébillon Fils – et j’en oublie peut-être -.

Qu’il me soit permis ici de mentionner trois pièces qui m’ont littéralement enchanté : Les acteurs de bonne foi de Marivaux, pièce en un acte et en prose. Richard Berry y est méconnaissable, embarqué par un Dominique Rozan en Merlin diabolique. Qu’importe s’il y a dans cette adaptation pour la chaîne TF1 en 1978 – TF1 était jusqu’en 1987 une chaîne publique qui accordait une place importante à la culture, si si – quelques zooms improbables, le spectateur est pris par cette pièce sur la force du théâtre sur le fameux « mentir-vrai » d’un texte.

La nuit et le moment est un autre moment d’enchantement. Nina Companeez, qui réalise pour l’occasion, nous fait presque entrer dans le lit dont Cydalise (Catherine Salviat) barre l’accès à Clitandre (Francis Huster). Cette pièce, la première de Crébillon fils jouée par les comédiens du « Français », date de 1737 et installe son auteur dans la tradition du libertinage.

Prenez-y garde, Clitandre, vous croyez la haïr et quand on hait encore ce qu’on a tendrement aimé il s’en faut beaucoup que le cœur soit guéri.

Le roi se meurt de Ionesco est un autre moment d’ivresse. Mise en scène par Jorge Lavelli, la pièce réunit en 1977 des monstres sacrés de la Comédie-Française : François Chaumette, Michel Aumont, Michel Duchaussoy, Christine Fersen, Catherine Hiegel.

Elle raconte l’agonie d’un monarque auquel l’intéressé ne croit pas, ballotté qu’il est entre sa deuxième femme, Marie (Tania Torrens), sa préférée, qui ne cesse de lui mentir sur son état de santé ; et sa première épouse, Marguerite qui, elle, lui tient le langage de la vérité.

Voici un florilège de quelques phrases célèbres extraites de cette pièce, monument incontestable de l’absurde. En les mettant ainsi, bout à bout, je vous laisse en de bonnes mains. Que ces mots puissent vous émouvoir comme ils m’émeuvent. Que la beauté de la langue écrite demeure et qu’elle puisse résister aux tentatives les plus viles de la remplacer par des formules de communicants. Que vous puissiez vous aussi la défendre comme j’ai essayé de le faire durant ces cinq dernières années. Belle année 2013. Bonne route. Surtout, ne lâchez rien.

Je mourrai quand je le déciderai

Que le temps retourne sur ses pas

Vos mots me font peur. Ta pitié me fait peur.

Je n’ai pas eu le temps de connaître la vie.

Je ne veux pas qu’on m’embaume. Je veux qu’on me garde dans des bras tendres.

Il n’y a pas de passé, pas de futur. Tout est présent.

La littérature soulage un peu le roi.

Vous qui êtes morts avant moi, aidez-moi.

On ne peut pas vivre mal, c’est une contradiction.

C’est la terreur qui petit à petit sort par tous les pores.

Que tout reste, que tout meure.

Les crises cardiaques, c’est pour les hommes d’affaires.

C’était donc lui Shakespeare ?

Catégories : Non classé