Sacrée Légion!

La nouvelle est arrivée sous forme d’un SCUD électronique. J’étais dans le métro, en train de lire Adieu à la croissance de l’économiste Jean Gadrey. Mon I Phone me signale l’arrivée d’un SMS. « Félicitations pour cette légion d’honneur. Bises », m’écrit Frédérique, ma cousine, assistante sociale dans les Deux Sèvres. La veille, j’étais encore dans ce département, où j’avais rendu visite à mes parents. Je rétorque illico : « ??? ». Réponse de Frédérique : « Il y a un article dans Le Courrier de l’Ouest qui dit que tu es promue au grade de chevalier de la légion d’honneur. Je t’ai scanné et envoyé l’article ».

Voici le fameux article :

Après quelques vérifications, il m’a fallu me rendre à l’évidence : l’info du Courrier de l’Ouest n’était pas un poisson d’Avril. C’était dans le Journal Officiel, qui n’a pas l’habitude de faire des blagues.

http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000026871328

De fait, parmi les 691 décorés par décret présidentiel du 1e janvier 2013, figure « Mme Robin (Marie-Monique, Jeanne, Geneviève), journaliste, réalisatrice de films, écrivaine ».

Je veux donc solennellement mettre en garde tous ceux qui ne l’ont pas encore eue : la Légion d’Honneur peut vous arriver sans crier gare. C’est la surprise du Chef  (de l’État) ! J’attends toujours le courrier qui me l’annoncerait personnellement, et m’expliquerait qui m’a préparé cette décoration pour les Fêtes, bien que j’aie ma petite idée là-dessus.

Et maintenant que dire et que faire ?

Car ça n’a échappé à personne : honorée sur le contingent du Ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie  pour mes « 28 ans de service », je pourrais être la tête de gondole idéale d’un gouvernement qui se manifeste davantage par son respect des logiques industrielles et financières, que par un quelconque volontarisme écologiste. Dans les grands domaines qui me tiennent particulièrement à cœur, je trouve l’inertie affichée par l’équipe de François Hollande proprement affligeante, alors que la campagne du nouveau locataire de l’Elysée avait promis d’amorcer la nécessaire « transition écologique ». L’agriculture ? Malgré un titre pompeux « Faire de l’agro-écologie une force pour la France », la conférence nationale du 18 décembre a été conclue par Stéphane le Foll sur une vague promesse qu’une « autre voie est possible pour l’agriculture française », sans que ne soit annoncée aucune mesure. Pourtant, j’en vois deux urgentes : soutenir la conversion biologique des agriculteurs qui sont prêts à franchir le pas et encourager le développement de l’agro-foresterie. L’économie ? Comme beaucoup de Français(e)s, je n’ai pas digéré le Pacte de compétitivité et les vingt milliards accordés aux (grandes) entreprises, alors qu’aucune réflexion sérieuse n’a (encore) été menée sur les centaines de milliers d’emplois que pourraient générer le développement de l’agriculture biologique et du commerce de proximité, la réhabilitation du bâtiment, ou la multiplication des sources d’énergies renouvelables et locales. L’énergie ? Je n’ai pas oublié les déclarations de Delphine Batho, la ministre de l’Écologie et de l’Énergie, qui, lors de l’Université d’été du MEDEF (le 30 août) a déclaré : « La France a durablement besoin du nucléaire pour satisfaire ses besoins énergétiques, maintenir la compétitivité de ses entreprises et soutenir ses exportations ». Ce même jour, elle affirmait, à l’unisson du gouvernement  que l’aéroport de Notre Dame des Landes était « une infrastructure dont nous avons besoin ».  J’ai publiquement dit sur ce Blog et lors de la cinquantaine de projections publiques de mon film Les moissons du futur, auxquelles j’ai participé au cours des trois derniers mois, que le projet d’extension de l’aéroport de Nantes constituait un non sens environnemental et économique, et incarnait un anachronisme à l’heure des pics pétroliers et gaziers et des grands bouleversements que nous imposera inéluctablement la crise du climat.

Dois-je admettre d’être un argument de greenwashing ? La question se pose à moi, à mon entourage, à ceux qui se reconnaissent dans ce que j’accomplis. Recevoir la médaille, serait-ce accepter que le pouvoir  qui dirige aujourd’hui la politique de la France m’enrôle dans sa Légion sans me demander mon avis, me pince la joue et me réduise au silence des honneurs, comme un signe à sa boutonnière… ? J’ai hésité, c’est vrai. Mais je crois qu’accepter l’honneur, ce n’est pas reconnaître que l’action de ce gouvernement m’honore, mais assumer que je suis une fille de la République attachée à la promotion d’une valeur que ladite République est censée incarner: le bien commun.

Pour tous ceux qui partagent la conviction que les mots « liberté, égalité, fraternité » devraient constituer le moteur de l’indispensable changement , cet insigne qui me sera remis, doit être un nouveau signe de la progression de nos idéaux. Souvent nous nous indignons que ceux que le peuple a portés au pouvoir se laissent convaincre par les lobbies ; en m’accordant les honneurs que je n’ai pas sollicités, nos élus montrent au contraire qu’ils doivent tenir compte d’autres forces. Ils admettent la nécessité des lanceurs d’alerte et des empêcheurs-d’agir-en-rond qui dénoncent les tromperies admises comme des vérités, et démasquent les conflits d’intérêts et les arbitrages en faveur des puissants. Derrière la main qui me flatte, je vois les enfants victimes du trafic d’organes, les agriculteurs suicidés par l’industrie, je vois Paul Jacquin, l’instituteur tué par la rumeur, et Paul François, le paysan malade de Monsanto ; je vois aussi les disparus d’Argentine, les femmes battues, et tous ceux et celles  qui oeuvrent aux quatre coins du monde pour qu’enfin triomphent les moissons du futur.  C’est à tous ces gens-là que je dois ma récompense. Et ceux qui pensent que je ferai allégeance se trompent. Fidèle à Albert Londres, je garderai ma liberté de parole en continuant de « porter la plume dans la plaie »…

Pour finir sur un clin d’oeil, j’invite les lecteurs à méditer ce clip de Tryo qui tombe à point nommé…
TRYO – GREENWASHING par Tryo-Official

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