Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock

Avec la diffusion ce soir à 20h45 des Oiseaux (The Birds, 1963) débute sur ARTE un cycle de sept films qui se concentre sur la dernière partie de l’œuvre d’Alfred Hitchcock. Dans les années 60, passé le choc de Psychose, Hitchcock va explorer de façon plus explicite les zones d’ombres sexuelles et psychiques de ses personnages féminins dans des histoires aussi troubles que Les Oiseaux ou Pas de printemps pour Marnie (Marnie, 1964)

Les Oiseaux est l’un des derniers grands films d’Hitchcock, un accomplissement esthétique éblouissant – le perfectionnisme et les trouvailles visuelles et sonores d’Hitchcock atteignent ici des sommets – ainsi qu’une méditation aux résonances philosophiques. Les attaques inexpliquées des oiseaux sur les habitants de la petite station balnéaire de Bodega Bay, qui coïncident avec l’arrivée d’une jeune femme mondaine violemment attirée par un avocat qu’elle a rencontré par hasard dans un magasin d’animaux à San Francisco, peuvent être interprétées comme la projection des désirs refoulés de l’héroïne, mais aussi de la détresse de la mère de l’avocat à l’idée de perdre son fils adoré. Comme l’a très bien écrit Jacques Lourcelles dans son dictionnaire, Les Oiseaux est un film sur l’angoisse, une angoisse ressentie par tous les personnages pour des motifs divers : angoisse liée à la sexualité, à la peur de l’abandon, à la solitude… Cette angoisse prend aussi une dimension métaphysique puisque l’invasion des volatiles est perçue par certains protagonistes de ce cauchemar collectif comme un signal, un avertissement (la nature se venge) ou une punition dont la portée n’est pas seulement écologique ou biblique mais semble également vouloir donner une signification à l’existence, même si elle demeure incompréhensible.

C’est le premier des deux films consécutifs d’Hitchcock interprétés par Tippi Hedren, jeune actrice blonde qui eut le douteux privilège de succéder à Grace Kelly devant la caméra du cinéaste anglais, et qui souffrit beaucoup – selon ses dires et ceux de nombreux observateurs – du comportement sadique et obsessionnel d’Hitchcock à son égard. Les tournage des Oiseaux, long et pénible en raison des exigences et de la précision d’Hitchcock, et du réglage complexe des scènes d’agression fut un véritable calvaire pour Tippi Hedren, réellement martyrisée par des mouettes et qui faillit perdre un œil sur le plateau.

Les Oiseaux est sans doute le premier grand film hollywoodien à nécessiter un recours aussi crucial et massif aux trucages optiques, ouvrant ainsi la voie au cinéma américain de la fin du XXème siècle et aux superproductions de Spielberg et Lucas dominées par les effets spéciaux.

Mais l’importance des Oiseaux ne se limite pas à une avancée technologique. Si la modernité du film concerne également son approche subtile et pessimiste de la psyché humaine, la mise en scène d’Hitchcock servira de modèle à plusieurs grands films fantastiques. Ainsi, la scène d’attaques des Oiseaux où les bestioles essaient de passer à travers les portes et les fenêtres barricadées de la maison en cassant les vitres et les planches de bois avec leurs becs sera reproduite par George A. Romero dans La Nuit des morts vivants en 1968, en remplaçant les mouettes par des zombies cannibales.

L'attaque dans La Nuit des morts vivants, influencée par celle des Oiseaux

L’attaque dans La Nuit des morts vivants, influencée par celle des Oiseaux

 

Hitchcock inventeur de formes, mais aussi de genres. De la même façon que Les Oiseaux est généralement considéré comme le premier film catastrophe moderne (Hitchcock réussit en fin de carrière à dépasser son modèle Cecil B. DeMille), Psychose (Psycho, 1960) est sans conteste le titre matriciel d’un sous-genre qui n’existait pas avant lui, le « slasher », soit des films d’horreur mettant en scène des crimes commis par des tueurs psychopathes. Le triomphe du chef-d’œuvre d’Hitchcock au box office mondial allait en effet engendrer toute une série de films criminels de plus en plus violents, pour le meilleur et pour le pire, remplaçant souvent la virtuosité hitchcockienne et son art de la suggestion par une surenchère sanguinolente et pornographique.

Vendredi 13

Vendredi 13

A 22h40 après Les Oiseaux ARTE diffuse l’un des titres les plus emblématique du « slasher » Vendredi 13 (Friday the 13th, 1980) de Sean S. Cunningham, réalisé deux ans après La Nuit des masques (Halloween, 1978) de John Carpenter. Tueurs masqués ou en caméra subjective, adolescents impitoyablement massacrés, meurtres et mutilations à l’arme blanche, illogisme du récit… L’énorme succès commercial de ces deux petites productions indépendantes directement inspirées par Psychose allait à son tour générer de nombreuses suites et remakes jusqu’à aujourd’hui, ainsi que des imitations encore plus nombreuses, avec la plupart du temps une absence de talent et un opportunisme cynique qui ont fini par dévitaliser totalement le genre, l’épuisant jusqu’à l’anéantissement. Désormais c’est dans le travail de certains auteurs isolés (voir La Fille de nulle part de Jean-Claude Brisseau), loin de la production commerciale américaine, que l’on retrouve l’héritage d’Alfred Hitchcock et ses leçons de mise en scène.

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