La petite cuisine de Marguerite

“Le steak. Ça se rate toujours comme la tragédie. Mais à des degrés différents. Et comme pour la tragédie on peut toujours essayer”. (La Cuisine de Marguerite, Benoît Jacob éditions).

Marguerite Duras aimait la vie, le vin, l’amour, la nourriture. Elle aimait dîner dans son quartier d’adoption, Saint-Germain-des-Prés, que ce soit au Pré aux Clercs, ou à la terrasse du Petit Saint Benoît, une table rustique en bas de chez elle.

Une fois chez elle, elle aimait cuisiner. Et recevoir. Son appétence, son attention toute particulière portée à tout ce qui relève de “la vie matérielle” la poussait à aimer la gérance, l’intendance de sa maison. Sa grande bâtisse de Neauphle-le-Chateau, dans les Yvelines, qu’elle avait achetée en 1956 avec l’argent des droits de l’adaptation au cinéma d’Un barrage contre le Pacifique, elle la décrivait comme un “bateau”, un “yacht”. Là-bas, elle aimait cuisiner pour les autres, en solitaire, dans le silence des gazinières. Un silence qui n’est pas sans rappeler celui de la “chambre à soi” de l’écrivain* :

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La cuisine à Neauphle-le-château (photo D.R). Coll.part.

“A Neauphle, souvent, je faisais de la cuisine  au début de l’après-midi. Ça se produisait quand les gens n’étaient pas là, qu’ils étaient au travail, ou en promenade dans les Etangs de Hollande, ou qu’ils dormaient dans les chambres. Alors j’avais à moi tout le rez-de-chaussée de la maison et le parc. C’était à ces moments-là de ma vie que je voyais que je les aimais et que je voulais leur bien. Le sorte de silence qui suivait leur départ je l’ai en mémoire. Rentrer dans ce silence c’était comme entrer dans la mer. C’était à la fois un bonheur et un état très précis d’abandon à une pensée en devenir, c’était une façon de penser ou de non-penser peut-être, – ce n’est pas loin – et déjà, d’écrire”.

(La Vie matérielle, 1987).

“Elle aimait cuisiner. Cela lui venait de sa mère. C’est son côté paysanne”, se souvient son biographe et ami Alain Vircondelet. En femme pragmatique, attentive aux détails, Marguerite Duras disposait d’une liste de choses à avoir en permanence chez elle. Une liste qu’elle énumère dans « La vie matérielle ».

“A Neauphle, il y a toujours eu des provisions. Voici cette liste :

sel fin
poivre
sucre
café
vin
pommes de terre
pâtes
riz
huile
vinaigre
oignons
ail
lait
beurre
thé
farine
oeuf
tomates pelées
gros sel
nescafé
nuoc mâm
pain
fromages
yaourts
mir
papier hygiénique
ampoules électriques
savon de Marseille
scotch brite
javel
lessive (maison)
spontex
ajax
éponge métallique
filtres papiers café
plombs électricité
chatterton”.

Et elle pouvait l’allonger, cette liste :

 “On dit toujours, s’il n’y a pas de sel, y’a rien. Moi,,ça prend des formes extrêmes… S’il n’y a pas de citron, y’a rien… S’il n’y a pas de thé, s’il n’y a pas d’Earl Grey, y’a rien… A la rigueur il pourrait ne pas y avoir de pain, mais s’il n’y a pas de pommes, alors par exemple, y’a rien du tout… S’il n’y a pas de sauce indochinoise, je m’en vais je quitte la demeure”.

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La sauce indochinoise… Comme un retour aux sources, dans cette partie de la Cochinchine, où Marguerite Donnadieu, avant de prendre le nom de plume de Duras, a grandi. Un vaste territoire de terre et d’eau, entre rizières et barrages, où la cuisine, à la fois exotique et familière, a rythmé ses journées d’enfant.

Dans un livre, La cuisine de Marguerite (éditions Benoît Jacob), publié après sa mort par son fils Jean Mascolo, puis interdit par son dernier compagnon et exécuteur littéraire Yann Andréa, elle détaille la préparation de ses plats préférés : la soupe aux poireaux, la potée, la confiture d’oranges amères.
Les puristes déploreront qu’elle ne se soucie guère des quantités et de la précision mathématique qu’on recherche généralement dans tout ouvrage de cuisine, mais Marguerite Duras n’est pas Françoise Bernard. Les autres se délecteront, et apprendront que la clé pour réussir une soupe aux poireaux, c’est de la faire cuire vingt minutes et non deux heures. Comme toute excellente cuisinière, Duras avait compris que la gastronomie, ce n’est rien de moins qu’une histoire de temps.

RECETTE DE DE L’OMELETTE VIETNAMIENNE, écrite avec son style si reconnaissable :

“C’est difficile. Il faut un feu très doux et du temps. Le secret c’est la patience. Il faut faire ce plat dans une poêle avec en dessous un diffuseur. Faites revenir des lardons ou du porc gras non salé. Coupez en touts petits morceaux. On peut ajouter la moitié d’une gousse d’ail râpée. Quand le porc est bien revenu, ajoutez des poireaux émincés très fin. Poivrez. Ne pas saler. Quand les morceaux et le lard sont bien amalgamés, ajoutez les champignons noirs trempés dans l’eau bouillante (très bien nettoyés auparavant), du vermicelle chinois et des germes de soja. Avant les oeufs mettre le nuoc-mâm, une bonne rasade, mais attention, le nuoc-mâm est très salé. Ne pas mettre de sel ou très peu. Goûtez. »

Il m’est arrivé de rater ce plat et je n’ai pas compris pourquoi. Les oeufs devaient avoir trop cuit. Il m’est arrivé de le réussir au-delà de ce que j’avais cru possible, je ne sais pas non plus pourquoi”.

En cuisine comme en littérature, il y a des choses qui ne s’expliquent pas.

* Marguerite Duras était une grande admiratrice d’Une chambre à soi, de Virginia Woolf.

Johanna Luyssen

 

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