Après la crise, quel avenir stratégique pour l’Europe ?

 

 

Les crises récentes ont mis l”Union européenne (UE) à rude épreuve. Dans un tel contexte, l”UE doit certes renforcer sa cohésion interne, sauver la monnaie unique et réussir la négociation du nouveau budget européen 2014-2020, etc. Mais l”Union doit aussi se tourner vers le monde « globalisé » qui change rapidement, et s”adapter à la gouvernance mondiale en mutation. Or, maints acteurs et observateurs font aujourd”hui le constat inquiet d”une tentation européenne à l”impuissance et du risque d”un « désarmement structurel » corollaire de ce qui serait un « rétrécissement stratégique » (Michel Foucher) de l”UE et de ses Etats membres dans le monde en « grande transformation ».

 

Dans une telle situation, deux options semblent se dessiner : d”un côté, le développement de nouvelles formes d”isolationnisme et de protectionnisme portées par les forces politiques populistes défendant une vision défensive et fermée des sociétés nationales européennes ;  de l”autre, la volonté de faire advenir une Union qui soit un acteur d”influence dans le monde, projet qui exige de l’Union et de ses Etats membres une communauté de vision et d’action vis-à-vis du monde extérieur – autrement dit, une véritable politique étrangère commune. Un tel programme suppose un certain nombre de conditions. Nous en donnerons ici quelques-unes.

 

D”abord, opérer un changement de logiciel en passant d”une vision parfois naïve à une vision plus réaliste et plus lucide de la situation de l”UE et de l”état du monde post-crise. Pour l”UE, renforcer sa diplomatie doit signifier construire un agenda plus systématique autour de la définition d”intérêts communs qui lui sont propres et spécifiques ; cela doit signifier aussi s”exprimer de façon unie sur l”ensemble des sujets internationaux afin d”être capable d”utiliser l”effet de levier de sa puissance actuelle  – notamment économique. C”est la condition sine qua non pour développer une vision stratégique européenne du monde.

 

Ensuite, développer le réflexe européen en matière de diplomatie comme de défense, même sur la base de coopérations interétatiques (France / Royaume-Uni ; Triangle de Weimar, etc.), sans exclure naturellement aucun des Etats membres souhaitant s”associer à telle ou telle initiative commune. Or, il est fréquent que les Etats membres prennent individuellement des décisions dans ces matières sans concertation préalable avec leurs partenaires. Dans cette perspective, la clé du succès de la future diplomatie européenne réside dans la capacité de quelques Etats membres, dans un premier temps, à faire converger leur approche avec moins d”initiatives unilatérales, plus de concertation avec leurs partenaires et plus de travail en commun à Bruxelles, en liaison avec les équipes de la Haute Représentante, dont le rôle doit consister à produire le consensus en favorisant le rapprochement des lignes entre les diplomaties nationales et européenne, condition d”une réponse collective aux problèmes internationaux.

 

En dernier lieu, et cette fois sur le plan des moyens, c”est un fait connu, la défense européenne est handicapée par des lacunes en termes de capacités : celle-ci représente 10% des capacités américaines pour 40% de leurs dépenses… Or, on le sait, les budgets de défense constituent souvent une variable d”ajustement tentante dans le contexte actuel de chasse aux déficits et de réduction de l”endettement public des Etats européens. Précisément, est-il inimaginable dans un tel contexte de « transformer la crise financière et ses conséquences pour les budgets nationaux en une chance à saisir, le but étant de donner un nouvel élan au développement des capacités militaires européennes (…) et de préserver les capacités de défense requises pour soutenir la Politique de Sécurité et de Défense Commune » (Ministres de la défense de l”UE – 09.12.2010) ?

 

Trop souvent, l”Union européenne ne pense pas en termes stratégiques et s”interdit par là même d”avoir en tant que telle une influence plus grande sur la scène internationale en se cantonnant à une approche technique souvent utile, parfois efficace mais rarement décisive. Elle est habituée à la délibération du « forum » ; elle doit désormais accepter d”entrer dans l” « arène » si elle veut passer de la référence à l”influence !

 


Thierry Chopin

Professeur au Collège d”Europe (Bruges) et à Sciences Po Paris

 

 

Pour aller plus loin

 

Schuman Report on Europe. State of the Union 2011 (Springer, 2011)

http://www.springer.com/economics/policy/book/978-2-8178-0221-3

 

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