Les Terres Recouvrées : patrie des migrants

source Wikipedia, à l’Ouest en rose, les Terres recouvrées, à l’Est en gris, Kresy.

Les terres occidentales ont été ‘recouvrées” par les Polonais (selon le discours communiste) en 1945, sur les Allemands. C”était une compensation pour les pertes territoriales à l”Est de la Pologne (Kresy), qui ont été incorporés par l”URSS à ses républiques lithuanienne, biélorusse et ukrainienne. Ces échanges territoriaux ont été discutés lors de la conférence des Trois Grands à Yalta en février 1945, et entérinés pendant la conférence suivante, à Potsdam en août 1945.

La reprise de ces territoires a été un fait important pour la « mythologie du nouvel État » (Tighe 1990 : 226) et leur incorporation a été présentée comme « retour à la Mère patrie » (Powrót do Macierzy), selon le slogan communiste de l”époque. Non seulement ces terres devaient refléter la frontière historique de Pologne (du temps de la dynastie Piast du Xe au XIIIe siècle), mais elles étaient aussi peuplées par les Polonais. En apparence. C”était le point de vue  de WBadysBaw GomuBka, ministre des territoires recouvrés entre 1945 et 1949. Il a soutenu que seuls les Polonais et les Allemands y habitaient. Ainsi, tant que les Polonais devaient rester, les Allemands devaient partir. Au Congrès des Autochtones, organisé en 1946, il a constaté que « nous n”allons pas rendre un seul Polonais aux Allemands – ainsi que nous ne voulons pas d”un seul Allemand, parmi nous Polonais » (Tighe 1990 : 221).

La vérification de la nationalité des habitants des territoires recouvré s”en suivit. Avant la guerre, on y comptait 8,8 millions d”habitants (7,1 millions d”Allemands et 1,3 millions de Polonais). Après la guerre, il ne restait plus que 4,6 millions. Parmi ces derniers, 1,2 millions ont été reconnus en tant que Polonais. Ce chiffre élevé peut découler du fait que les communistes « ne voulaient pas donner un seul Polonais aux Allemands » : ils ont donc accepté de garder certains Polonais qui ont été ‘superficiellement -germanisés”, pour les ‘poloniser” à nouveau. Dans le processus de vérification de nationalité, il y avait juste deux choix possibles : Polonais ou Allemand, car aucune des identités régionales n”a pas été reconnue. (Kulczycki 2001 : 211).

Ainsi commencèrent les transferts de populations. Selon le premier recensement officiel de 1946, il y avait 5 millions d”habitants en terres recouvrées (2,7 millions d”Allemands et 2 millions de Polonais). En 1948, un recensement spécifique des Terres Recouvrées a donné une population de 5,6 millions (5,5 millions Polonais et 100.000 Allemands) (RybiDski 1997 : 30).

Ainsi, la proportion des Polonais augmente de manière exponentielle. Mais malgré un mythe promu par les communistes comme quoi les Terres Recouvrées étaient peuplées majoritairement par les personnes rapatriées des Kresy, le groupe des colons était beaucoup plus hétérogène que cela. Il se composait de migrants de la Pologne centrale, de réfugiés et expulsés des Kresy (aussi non-Polonais), de travailleurs forcés et prisonniers des camps de concentration retournant en Pologne, des revenants polonais (rentrant notamment de France, de Yougoslavie etc.), voire de réfugiés politiques de la guerre civile grecque de 1946-49 (Kulczycki 2001 : 205). Toutes ces populations disparates devaient se fondre dans une population polonaise. Durant toute la période communiste, aucun discours identitaire dissident (régional) n”a été admis. Pourtant, une identité silésienne a survécu même aux 40 ans du silence forcé imposés par le communisme.

 

Dorota Szeligowska


Pour aller plus loin

Références académiques, utilisées dans le texte :

John J. Kulczycki, “The National Identity of the ‘ Natives’ of Poland’s ‘Recovered Lands,'” in National Identities 3, no. 3 (2001).

Rajmund RybiDski, Ziemie Zachodnie i PóBnocne Polski w póBwieczu 1945-1995, Wydawnictwo Adam MarszaBek, 1997.

Carl Tighe, Gdansk. National Identity in the Polish-German Borderlands London: Pluto Press, 1990.

Une analyse récente, publiée sur Nouvelle Europe :

Véronique Antoinette “Être Polonais en Ukraine et au Bélarus aujourd’hui“, 13.10.2010

Catégories : Citoyenneté, migrations, frontières