Après l’Allemagne, l’Autriche s’interroge également sur sa politique d’intégration

La journée turque à Vienne, source : Wikimedia commons

 

Mise en perspective – Autriche

« Vous voulez que je vous réponde en tant que diplomate ? Cela va être ennuyeux… » Cette phrase ouvre une interview que l”ambassadeur turc en Autriche, Kadri Ecved Tezcan, a donné début novembre au journal de centre droit Die Presse. Il a finalement choisi de parler à titre privé. Et, avec ses propos très directs, il a secoué l”establishment politique autrichien.

Environ 250 000 personnes d”origine turque vivent actuellement en Autriche. 110 000 membres de cette minorité nationale, la plus nombreuse du pays, possèdent encore la nationalité turque ; 140 000 sont Autrichiens. Pourtant, même ces derniers « ont souvent l”impression de ne pas être chez eux », s”offusque d”entrée de jeu l”ambassadeur Tezcan. Car « l”intégration n”est pas un problème sécuritaire, mais un problème culturel et social ». Or, « les Autrichiens ne s”intéressent aux autres cultures que pendant leurs vacances ». D”autres populations, comme par exemple les Croates, sont cependant mieux intégrés…« C”est normal », rétorque Tezcan. « Ce sont des chrétiens. Ils sont les bienvenus dans la société autrichienne. Les Turcs ne le sont pas. » De plus, trouve le haut représentant du ministère des Affaires étrangères d”Ankara : « Les Turcs, dans leur majorité, sont contents. Ils n’attendent rien de vous. Ils veulent juste ne pas être traités comme un virus. »

Ces propos virulents ne pouvaient que provoquer une très forte réaction dans tous les partis politiques autrichiens, adeptes assidus du politiquement correct. Les conservateurs, notamment la ministre de l”Intérieur Maria Fekter, personnellement visée par l”ambassadeur, ont manifesté « du dégoût ». Tous les autres partis politiques présents au Parlement, hormis les Verts, se sont également montrés scandalisés : les sociaux-démocrates ont parlé d”une « insulte aux Autrichiens », les deux partis d”extrême droite BZÖ et FPÖ « d”impérialisme ottoman ».

Une vaque d”indignation exagérée, trouvent de nombreux journalistes comme Joachim Riedl de l”édition autrichienne de Die Zeit. Car la société civile a réagi de façon positive : des artistes d”origine turque mais aussi des Autrichiens « de souche » ont exprimé leur soutien à l”ambassadeur. Tout comme les organisations catholiques, qui entretiennent traditionnellement de bonnes relations avec la communauté turque. 

Pour beaucoup d”observateurs internationaux, la comparaison avec l”affaire Sarrazin en Allemagne s”impose. Et, en effet, on retrouve la même ambigüité de départ : deux hommes de la sphère publique qui s”expriment en tant que « personnes privées » – tout en utilisant la notoriété que leur confèrent leurs postes respectifs pour le faire. Avec leur intervention, ils provoquent un véritable tollé et bousculent un compromis social mou, en place depuis des décennies. Mais les similitudes s”arrêtent là : alors que le livre de Thilo Sarrazin sur « l”Allemagne qui court à sa perdition » se bornait au simple commentaire (de surcroît populiste) de chiffres, les propos tenus par l”ambassadeur Tezcan offrent une mise en perspective : d”un côté, une classe politique qui, au nom du « Multi-Kulti », n”a jamais réellement pris du temps d’évaluer les mesures prises pour intégrer des cultures très différentes. De l”autre, de nombreux immigrants qui doivent objectivement faire beaucoup plus d”efforts pour s”intégrer.

Ce débat déclenché par un représentant officiel qui voulait parler « comme un Turc de plus » pourrait donc amener un débat contradictoire, acharné et salutaire sur la politique d”intégration autrichienne. Et cela dans un pays trop souvent habitué au consensus à tout prix.

 
Alexander Knetig

 

Pour aller plus loin

 

L”intégralité de l”interview de l”ambassadeur Kadri Ecved Tezcan sur diepresse.com (en allemand)

 

L”affaire et les réactions, vue et commentée par le réseau européen Euractiv

http://www.euractiv.de/soziales-europa/artikel/sterreichs-trkischer-sarrazin-003931

 

Les Turcs en Autriche : quelques statistiques (en allemand)

http://diepresse.com/home/politik/innenpolitik/609154/Tuerken-in-Oesterreich_Zahlen-und-Fakten

 

 

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