erasmus

Les Européens s?emparent de l?Europe : les conséquences sociales des migrations européennes.

Les mouvements migratoires transeuropéens, qui ne se limitent pas aux seuls travailleurs, sont à même de transformer la structure sociale de nombreuses régions. Cette manifestation de « l”Europe réelle » devrait être davantage prise en compte lors de l”élaboration des politiques européennes.

Photo : slideshow bob / flickr
Deux trains Eurostar en gare de St Pancras à Londres : la libre circulation est facilitée par l’amélioration des connexions européennes.
 
La professeure Triandafyllidou écrivait récemment sur ce blog que les sociétés européennes présentent des attitudes contrastées dans leur rapport à la migration. Certains pays comme la Bulgarie voudraient voir leurs jeunes émigrés rentrer au pays pour combler des besoins criants de main d”œuvre. Mais la mobilité des Européens dans le continent ne se limite pas aux actifs. D”autres catégories socioprofessionnelles sont également concernées, qu”il s”agisse des étudiants qui effectuent une partie de leur scolarité à l”étranger ou encore des retraités qui s”installent sur le littoral méditerranéen ou dans des villages des Carpates. Malgré l”indigence de la recherche sociologique sur le sujet, il est probable que la présence de ces migrants affecte en profondeur les sociétés d”accueil, ce qui laisse à penser qu”une discrète mais importante transformation sociale est en cours : l”émergence d”une société européenne.
 
Cette transformation ne découle pas d”un constat quantitatif : seuls 2% des Européens vivent dans un pays différent de celui de leur nationalité, une proportion qui n”a finalement guère augmenté ces dernières décennies. Cependant, les migrants européens ont un rapport à l”espace européen, à la mobilité et à l”intégration qui peut transformer radicalement les « modèles » d”intégration des étrangers et la structure démographique de certaines sociétés. D”une part, nous sommes face à des citoyens qui disposent des mêmes droits que ceux des citoyens du pays d”accueil, en vertu du principe communautaire de non-discrimination. D”autre part, et plus fondamentalement encore, ce sont des citoyens qui perçoivent l”Europe comme une source d”opportunités et qui s”approprient l”espace européen par leur migration. Qui sont ces migrants européens et quelles sont les conséquences sociales de la mobilité européenne ? Faisons un rapide tour d”horizon chez les étudiants, les actifs et les retraités.
 
Parler de la mobilité des étudiants en Europe revient en réalité à parler du programme ERASMUS. Ce programme est aujourd”hui critiqué par certains médias, qui le présentent comme une sympathique aventure touristique sans réelle plus-value académique, notamment du fait de la faiblesse des universités européennes par rapport à leurs consœurs américaines. Pourtant, beaucoup de ces visions sont erronées : le programme ERASMUS permet aux étudiants de se doter d”un profil européen et souvent de compétences linguistiques particulièrement recherchées sur le marché du travail. En termes sociologiques, le programme ERASMUS constitue une première socialisation à l”Europe, permettant aux jeunes étudiants de tisser des réseaux qui pourront par la suite être utilement activés. Il est en outre une phénoménale incitation à la mobilité professionnelle en Europe.
 
Le débat sur la migration en Europe fera sans doute ressurgir dans l”esprit du lecteur l”image du « plombier polonais », supposé mettre à bas la protection sociale. Pourtant, la migration professionnelle n”est pas le seul fait des travailleurs peu qualifiés ; elle concerne également les professions libérales et les cadres. Ainsi, la presse britannique qui regorge ces derniers mois d”articles couvrant le départ des immigrés polonais peu qualifiés, passe largement sous silence l”exode massif des cadres de la finance, français notamment, qui abandonnent la City par centaines chaque semaine Mais nombre d”Européens ayant fait le choix de la mobilité resteront sur place malgré la crise actuelle. L”analyse ethnographique d”Adrian Favell révèle, par exemple, que la mobilité, si elle est en premier lieu le fruit d”une stratégie économique, revêt pour une partie des actifs concernés une dimension plus profonde et identitaire, celle d”un « style de vie ».
 
Arrivons à ces retraités qui sont en train de transformer le visage de nombreuses régions européennes. Les différentiels des prix de l”immobilier, la possibilité de percevoir sa retraite dans un autre pays européen et la facilité d”accès au système de soins d”un autre État membre ont poussé des centaines de milliers de retraités issus des contrées riches mais froides du Nord de l”Europe à choisir de passer leur retraite au soleil, sur les plages des Îles Canaries, voire pour les plus hédonistes d”entre eux dans les collines de la Toscane ou les villages pittoresques de Transylvanie. Cette migration peut poser des problèmes : elle crée une pression sur le marché immobilier local et alourdit la tendance au vieillissement des pays d”accueil, qui doivent tenir compte, dans la dotation d”équipements sociaux, de la présence d”une « population flottante » de retraités qui ne prennent pas nécessairement le soin de formaliser leur résidence, sans même évoquer la franche résistance de nombreux retraités vis-à-vis de la langue locale… Pourtant, beaucoup ont largué les amarres de leur pays natal et, quand bien même durement frappés par la crise économique, sont décidés à rester sur leur terre d”accueil.
 
Il est probable que les migrations européennes conduisent à une forme d”européanisation des sociétés nationales, voire à l”émergence d”une véritable société européenne. Ce phénomène social demeure largement ignoré par la recherche sociologique et délaissé par les politiques publiques s”occupant des mouvements démographiques. Pourtant, dans la mesure où il a des conséquences à travers toute l”Europe (sur les pays d”origine, sur les pays d”accueil et sur les migrants eux-mêmes), il devrait être au cœur de toute réflexion politique se posant la question du rapprochement de l”Europe et de ses citoyens.
 
Luis Bouza García et Mathieu Rousselin
 
Pour aller plus loin
 
Sur le programme Erasmus :
 
  • La note de veille du Centre d”analyse stratégiquesur la mobilité des jeunes Européens de novembre 2008, préconise que les États s”impliquent davantage pour encourager la mobilité.
Sur la vie des migrants européens dans leur pays d”accueil :
 
  • Adrian Favell, Eurostars and Eurocities.Free movement and mobility in an integrating Europe, Oxford : Blacwell, 2008
  • The Economist (28/08/08) titre « Les Polonais s”en vont » pour signaler que la vague d”immigration en provenance des nouveaux États membres toucherait à sa fin, mais qu”elle aura laissé des traces dans la société britannique.
  • Alain Lamassoure parle de son rapport remis en juin 2008 au président Sarkozy qui montre que beaucoup reste à faire en termes légaux pour faciliter la vie des Européens mobiles.
Sur les retraités:
 
La côte espagnole est devenue une terre de prédilection pour des nombreux retraités. Les Britanniques traversent un moment particulièrement dur en raison de la chute de la livre. Mais ils sont là pour y rester :
 
  • Age Concern España est une organisation britannique qui offre un soutien à des retraités britanniques habitant en Espagne. Voici leurs conseils pour s”y installer.
Le Figaro parle d”un « Paradis retrouvé au pays de Dracula »
Les retraités peuvent aussi jouer un rôle dans la réactivation économique d”une région : voir l”article du Figaro.
 

Catégories : Archives · Démographie et politiques publiques en Europe