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Michael Knodt : « L’information sur le cannabis est trop peu basée sur des faits réels »


Michael Knodt est rédacteur en chef du Hanfjournal (journal du chanvre) allemand et présentateur d’ Exzessiv, un magazine vidéo sur le web. Militant pour la légalisation, il déclare fonder sa pensée uniquement sur des arguments rationnels. Pour le Blogueur, il fait le point sur la stigmatisation des consommateurs, les avantages de la légalisation et la prévention insuffisante dans les écoles.

Hallo Herr Knodt ! A la différence de l’alcool, le cannabis a été diabolisé depuis toujours en Europe. Pour quelles raisons ?

Deux raisons principales expliquent ce phénomène. La première remonte à très loin : Depuis des millénaires, l’Église catholique a privilégié l’alcool au détriment des autres drogues. La deuxième raison est plus récente. À l’aube de la Convention internationale de l’opium signée en 1912 à La Haye, les États-Unis ont entamé une large campagne contre le chanvre qui a duré jusqu’aux années 1960. Le point culminant fut le film Reefer Madness dans lequel des étudiants sages s’entretuent après avoir fumé des pétards.

En réalité, cette campagne était motivée par des intérêts privés. Les années 1920 et 1930 ont été marquées par de nombreuses créations de journaux. Le papier était fourni par l’industrie du bois et commençait, de plus en plus, à l’être par celle du chanvre. Or, le protagoniste de la diabolisation du cannabis, le politicien Harry Anslinger, avait des liens familiaux avec un producteur de bois. Il souhaitait donc que la production de chanvre soit complètement interdite…

La diabolisation du cannabis prit fin en 1968, lors de l’apogée du mouvement flower power. Depuis, le stéréotype des hippies est étroitement lié aux fumeurs de joints. Les consommateurs de cannabis sont-ils des fumistes ?

A mes yeux, près de 100 % des clichés sur les fumeurs de joints sont faux. Mais il faut dire que ce constat ne vaut pas que pour aujourd’hui. Il est vrai que les hippies ont rendu la consommation de cannabis à peu près acceptable. Mais ils n’ont pas développé une vraie culture du cannabis. Ce n’est que la deuxième et la troisième génération après 1968 qui s’en est occupée. Les hippies ont mélangé les différentes drogues sans en connaître les risques. Ils ont tout essayé mais ils connaissaient mal les effets de ce qu’ils prenaient. Ils ont contribué à l’amalgame entre le cannabis et les autres drogues par une consommation exagérée de celles-ci. Depuis ce temps, le cannabis et ses fumeurs ont une très mauvaise réputation.

Mais quand on s’entretient avec des consommateurs de cannabis, très peu de stéréotypes sont avérés, sauf lorsque l’on parle avec des gens ayant des problèmes  de dépendance. C’est comme la différence entre quelqu’un qui aime boire un verre de temps en temps et un alcoolique. Seuls 2 % des gens qui ont essayé le cannabis auront de tels problèmes.

Ça veut dire que les médias parlent trop de ces 2 % ?

Oui. Car c’est plus simple. J’habite à Berlin, une capitale médiatique, et je connais beaucoup de journalistes qui fument eux-mêmes parfois des joints. Malgré tout, ils ne peuvent pas se permettre d’écrire différemment sur l’usage du cannabis car ils doivent suivre les lignes éditoriales de leurs journaux.

Est-ce que cette désinformation est due aussi à l’ignorance des journalistes sur la question ?

Oui. Malheureusement, l’information sur le cannabis dans les médias traditionnels est trop peu basée sur des faits réels. Les faits objectifs sont uniquement consultables sur Internet.

Vous êtes vous-même père de quatre enfants. Comment les éclairez-vous sur les drogues ?

Lorsque mes enfants sont en âge de comprendre ce genre de problématique, j’essaie de leur expliquer ce qu’est la consommation de drogue abusive – indépendamment du type de drogue. Le reste va de soi. Mes enfants posent plein de questions, car comme nous habitons dans une grande ville, ils voient beaucoup de junkies, des fumeurs de marijuana, des picoleurs… Je ne prône pas une éducation autoritaire.

Et qu’est-ce que vous pensez de la prévention de drogues à l’école ?

La prévention dans les écoles allemandes est très insatisfaisante car elle n’accepte aucune forme de consommation. Elle prône une abstinence totale – sauf pour l’alcool où la consommation modérée est tolérée. Mais en ce qui concerne le cannabis, il n’y a pas de vraie consultation, les jeunes sont juste sommés d’éviter. Or, les jeunes ne peuvent pas prendre le message au sérieux parce qu’il est trop loin de leur réalité.

Souvent, on leur transmet même des fausses informations. Dans la classe de ma fille aînée, le prof a affirmé que le cannabis causerait des trous dans le cerveau ! Afin de le prouver, il leur a montré une illustration d’un journal de caniveaux. Quand les jeunes sont exposés à de telles contrevérités, ils ne savent plus juger de la véritable dangerosité des drogues. Quand la prévention ne fait que diaboliser toutes les drogues au lieu d’alerter les jeunes sur les vrais risques, elle produit le contraire de son objectif. Pour changer cela, il devrait y avoir des travailleurs sociaux, des personnes proches des jeunes pour les instruire.

On a beaucoup parlé des jeunes. On imagine tout de suite un jeune homme de 15 à 30 ans quand on parle d’un fumeur de cannabis. Est-ce que c’est bien justifié ?

En aucun cas. En Allemagne, à la différence de la France d’ailleurs, il n’y a aucun sondage qui prend en compte les consommateurs de cannabis de plus de 30 ans. L’observatoire allemand des drogues et des toxicomanies a effectué une enquête dans le Land de Hesse l’année dernière. Sur 5 500 consommateurs de cannabis, 3 000 personnes ont déclaré avoir 40 ans ou plus. Cette tranche d’âge n’est pas incluse dans les statistiques officielles qui estiment à 4 millions (sur 80 millions d’Allemands) le nombre de fumeurs de joints. L’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies a condamné cette mauvaise volonté de la part des Allemands.

Pourtant, on ne commande pas d’études qui incluent les vieux fumeurs car le résultat en serait qu’il y a un grand nombre de consommateurs de cannabis qui ne se font pas remarquer, qui ont un comportement très sain et qui aiment juste fumer un joint de temps en temps au lieu de boire une bière. Il n’est pas souhaité politiquement que cette réalité soit établie car ça apporterait de l’eau au moulin des gens en faveur la légalisation.

La légalisation est un sujet polémique. Mais est-ce que c’est aussi un bon sujet de campagne ? Qu’en disent les partis politiques en Allemagne ?

Les discussions politiques se sont multipliées ces dernières années grâce à une attention médiatique plus importante. Internet a redonné de l’élan à la communauté du chanvre. Les petits partis – les Verts, les Pirates et la Gauche – ont pris une position claire par rapport à ce sujet depuis trois ans (la dernière élection législative au niveau fédéral). Malheureusement, l’Allemagne et la France sont les deux derniers pays en Europe où les deux grands partis pratiquent la politique de l’autruche. La politique de drogue du SPD (parti social-démocrate) me fait penser à la période tardive de la RDA. Alors que dans tant d’autres pays – l’Autriche, la Suisse, l’Espagne, la République tchèque et les Pays-Bas – les partis de centre-gauche défendent une approche libérale face aux drogues, en Allemagne, le SPD se l’interdit encore. Mais il y a de légers espoirs.

La communauté du chanvre gagne constamment en nombre de supporteurs et en poids politique. Cette année, elle a obtenu deux interviews en live avec la chancelière sur Youtube. Lors du « Zukunftsdialog » (« dialogue sur l’avenir ») de Mme Merkel, le sujet de la légalisation du cannabis a été numéro 2 en termes de votes populaires. Par la suite, lors des entretiens privés avec Mme Merkel, nous avons été pris très au sérieux. Ce fut un grand succès très inattendu. Nous avons pu démontrer que nous ne sommes pas des cinglés et que nous nous basons sur des vrais arguments.

Pourtant, l’Allemagne est loin derrière les autres pays  en ce qui concerne la libéralisation du cannabis…

Oui, définitivement. Récemment, l’Allemagne a même quitté le groupe Pompidou, un rassemblement créé en 1971 lors d’un sommet européen. Ses membres réfléchissent sur des approches de politique de drogues qui acceptent la consommation. L’Allemagne est sortie du groupe après avoir été membre pendant plus que 40 ans et sans en informer les citoyens. Le gouvernement actuel bloque toutes les approches de libéralisation et s’y oppose même activement au niveau européen. Il s’isole sur le plan international.

Quelles évolutions souhaitez-vous pour l’Allemagne et pour l’Europe ?

J’espère que l’Allemagne prendra la voie de la libéralisation après un éventuel changement de gouvernement auquel participera le SPD lors des élections législatives, l’année prochaine. Je souhaite que le modèle suédois ne s’exporte pas. En Suède, même les social-démocrates ont mené une politique extrêmement répressive pendant des décennies avec des thérapies forcées pour des consommateurs de cannabis ! L’Union Européenne a condamné cette politique. Sinon, je touche du bois pour la libéralisation se poursuive en République Tchèque et au Portugal, même avec un gouvernement conservateur. Je suis très optimiste.

En bref :

Est-ce que le cannabis rend vraiment bête ?

Non, c’est une faute de traduction. La dépêche originale dit simplement : le cannabis est sûr pour les adultes mais déconseillé aux mineurs. Ce n’est qu’un exemple de la guerre médiatique qui est menée contre les amateurs du cannabis.

Est-ce que vous prônez le cannabis thérapeutique ?

Ça dépend de la maladie. Surtout aux États-Unis et en Allemagne, les chercheurs connaissent de formidables succès. Je pense qu’il faut les laisser faire leur travail sans les en empêcher si ça sert la bonne cause.

Qu’est-ce que vous pensez du cannabis synthétique ?

Il y en a de plus en plus et je trouve ce développement préoccupant. Le nombre de substances est quasi illimité, car on peut les recombiner en laboratoire. En ce moment, on connaît une vingtaine de substances en Allemagne qui sont légalement accessibles. En fin de compte, j’espère que cette tendance va même accélérer la légalisation du cannabis, car les politiciens vont enfin comprendre que leur approche restrictive est mauvaise. Avec la légalisation, la problématique du cannabis synthétique partirait en fumée.

 

 

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