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Campagne : la vie rêvée des Allemands

Vendre son appart berlinois, fuir la capitale bruyante (et les Français qui s’y sont installés) et mener une vie contemplative à la campagne –Ce rêve est partagé par de nombreux citadins allemands. Mais la plupart n’osent pas assumer leur désir jusqu’au bout. Explications.

Landlust est un joli mot allemand, un peu poussiéreux, utilisé pour décrire l’envie de vivre à la campagne. Il désigne aussi le nouvel engouement des citadins allemands pour la vie « simple » au milieu des vaches et des cochons. Et c’est également le titre d’un magazine qui prône une existence en harmonie avec la nature.

Paru pour la première fois en 2005, ce bimensuel vit une véritable success story : plus d’un million de lecteurs en avril 2012. Un tirage légèrement plus important que celui du très renommé Der Spiegel. C’est aussi l’un des rares titres de la presse écrite allemande qui a augmenté son tirage depuis l’an 2000. Du coup, d’autres magazines et des émissions de télé ont essayé de suivre cette marche médiatique triomphale.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Le succès inattendu de Landlust n’est que l’exemple le plus frappant de tout un mouvement nostalgique de la vie à la ferme, comme le montrent les très bonnes audiences (autour des 25 %) de « Bauer sucht Frau », l’équivalent allemand de la téléréalité « L’amour est dans le pré », ainsi que le succès d’une application iPhone qui propose de rouler sur un champ virtuel avec un tracteur virtuel (la plus vendue pendant plusieurs semaines).

Les Allemands, rêvent-ils vraiment d’un retour à l’état de nature tel que décrit par Rousseau ? Loin de là. S’ils achètent de plus en plus de « Dirndl » (costumes traditionnels de la Bavière) et passent de plus en plus souvent leurs vacances à la campagne, cela ne veut dire que les villes doivent craindre un exode massif, bien au contraire : malgré la diminution de la population allemande, le taux d’urbanisation reste positif. Pourquoi donc les Allemands fantasment-ils sur un nouveau départ à la campagne, mais n’osent pas aller jusqu’au bout ?

Avec en moyenne 231 habitants par kilomètre carré, l’Allemagne est, derrière la Belgique et la Grande-Bretagne, l’État le plus densément peuplé d’Europe (hors ville-États et États insulaires). Dans les centres urbains comme Munich ou la région de la Ruhr, la densité est même jusqu’à 20 fois plus grande que la moyenne allemande. Or, plus les gens sont serrés, plus ils ont aussi besoin d’air (comme dit Jean-Paul, « L’enfer c’est les autres »). Mais lorsqu’il leur faut prendre la décision de quitter la ville pour de vrai, ils découvrent que les infrastructures socioculturelles sont beaucoup moins développées qu’en ville.

Par ailleurs, l’envie de campagne n’est qu’un aspect d’un courant plus vaste, le mouvement de la simplicité qui s’est propagé après l’éclatement de la bulle de la New Economy, avec l’appui de certains people célèbrant dans leurs ouvrages la sortie du consumérisme, de la ville, et de la vie connectée à Internet.

Finalement, ce n’est pas pour la première fois dans leur histoire que les Allemands succombent à la nostalgie de la campagne. Le romantisme allemand fait partie de l’imaginaire du peuple depuis deux siècles. C’est à l’auteur Ludwig Tieck (1773-1853) qu’on doit des néologismes comme « Waldeinsamkeit » (solitude forestière) et le dévouement à la « gütige natur » (nature bénigne). Joseph von Eichendorff (1788-1857), le roi du romantisme, a écrit une des plus belles déclarations d’amour à la nature avec son poème Mondnacht ( Nuit sous la lune). En voici un extrait :

« La brise passait à travers champs,
Les épis ondulaient doucement,
Et bruissaient doucement les bois,
Tant la nuit était claire d’étoiles ».

Ce romantisme se heurte parfois à une dure réalité. Récemment, le journaliste Martin Reichert a fait une expérience. Il a quitté Berlin pour vivre au fin fond du Brandebourg, province rurale du nord-est de l’Allemagne. Alors qu’il s’attendait à un paysage idyllique, fait de fleurs, de poules en liberté et d’épis ondoyants, il a surtout rencontré des centres d’engraissement, des monocultures et autres ravages de l’industrie agro-alimentaire. La vie à la campagne, ce n’est pas toujours la vie en rose. D’ailleurs, il a ironiquement intitulé son livre Landlust.

 

Catégories : paysans

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