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Audiences, la machine sur qui ne pas compter ?

Ce sont elles qui font et défont les programmes télévisés. Et les séries, tout naturellement, en sont également dépendantes comme pas permis. Leur impact économique est parfois aussi important que leurs conséquences sur l’équipe créative ou bien même sur l’image de la série. Mais que souhaite-t-on exactement ? Une télévision à la botte d’un système économique ou une télévision au service d’un intérêt plus grand : l’imaginaire ?

Tendance à changer

Depuis des années, je milite contre cette tendance, lancée chez nous par un certain Jean-Marc M. Ce qui m’exaspère, entre autres, c’est ce besoin sociologique de savoir si l’on a vu un programme que beaucoup d’autres téléspectateurs ont également suivi, ou si, à l’inverse, fiers de nous, nous n’avons pas pu tenir devant le dernier navet qui a rassemblé 200 000 téléspectateurs. Ce petit combat est idéologique, tout comme l’idéologie portée par ce cher Jean-Marc M. et que je combats. Car il va définir le lien qu’entretient le téléspectateur avec ses chaînes… et la confiance que l’on accorde à notre imaginaire.

Dans le monde des séries, qui ne s’est jamais enthousiasmé devant une série que personne n’a vue ? Oui, certes, en France, c’est aussi rare que le nombre de nouvelles séries produites chaque année. Mais combien d’entre nous sont tombés amoureux de Community (NBC) avant même qu’elle ne dépeigne l’avant-garde d’une fiction générationnelle des années 2042 ? Et au contraire : qui n’a jamais poussé une gueulante en s’apercevant que 20 millions d’Américains préfèrent regarder American Idol (Fox) plutôt que Veep (HBO), la nouvelle comédie à mourir de rire d’HBO ?

Ok, ce dernier exemple était un troll. Mais également un paradoxe que je souhaite soulever. Le paysage américain est très particulier. A tort aujourd’hui, on a dit que les chaînes américaines étaient les plus créatives du monde… et ce sont pourtant les plus commerciales du monde, les yeux rivés sur les courbes d’audimat, entre les taux et la rétention. Arrêtons ce verbiage tout de suite. La question est la suivante ? L’audience est-elle moteur de la créativité des chaînes US ? A mon sens, elle n’est qu’un facteur ultra-mineur.

Structure de grille : l’exemple américain

Ce qui fait une grande force du PAA (Paysage audiovisuel américain) et d’une bonne partie des télévisions dans le monde, je crois, c’est la structure de la grille des programmes. Toutes les heures ou toutes les demi-heures, un nouveau programme est diffusé, et en général, il s’agit d’une nouvelle série. Rendez-vous bien compte : sur une semaine au mois d’octobre 2011, les 5 chaînes américaines principales diffusaient plus de 70 séries différentes. En France, on n’en produit même pas autant sur toute une année. Mais s’il existe quelques exceptions, le couperet du nombre de téléspectateurs est là-bas inévitable.

Cette saison, en raison d’audience faible, six d’entre-elles se sont arrêtées au début de leur diffusion, et ont été remplacées par des redif’ de séries qui fonctionnent mieux. Parmi elles, deux n’ont même pas diffusé leur quatrième épisode et auront donc tenu trois semaines. Autre tendance, bien que marginale, révélée en cette fin de saison : l’absence de respect des networks et des studios vis-à-vis des créateurs. Le cas Community et le licenciement de son créateur Dan Harmon est très particulier car la série sera de retour la saison prochaine pour 13 épisodes, et probablement la dernière. Mais les “exécutifs” ont préféré le remplacer par deux créatifs peut-être plus malléable au service d’une série dont ils souhaitent que le public soit bien plus élargi que ce que son géniteur ne l’aurait imaginé…

Si la plupart des séries américaines, tout de même, sont entièrement diffusées, ces exemples montrent des limites parfois inquiétantes d’un système économique poussé à son extrême. Un système économique de plus en plus remis en cause ces derniers temps vu son coût – mais qui va être très difficile à déloger vu son impact culturel. Veut-on fonctionner comme ça en France ? Je m’interroge.

Une chance française

On a une chance qu’il faut aujourd’hui saisir : notre service public, France Télévisions, est désormais démuni de publicité après 20 heures. Qu’est-ce que cela permet ? En théorie, que notre créativité s’affranchisse, un peu plus, du système omnipotent de l’audience à tout prix. En gros, ce besoin de s’adresser à une cible fantasmée par des schémas, des études et des graphiques. Mais avez-vous vu une différence depuis la réforme ? Eh bah moi, non.

Car en pratique, rien n’a changé puisque ce sont les départements “programmation” des chaînes qui dictent la conduite à suivre. Ces départements ont en France une influence capitale. Parfois même, ils vont à l’encontre de la politique éditoriale menée par le département fiction. Des frictions internes éclatent ainsi à intervalles régulières. S’étant heurtés à ce mur, c’est ce que nous ont successivement remonté les scénaristes, producteurs et même responsables au sein des chaînes.

Le département programmation, quel est son rôle ? Celui de programmer. Tel programme vise telle cible ? Mettons-le à cet endroit. Tel programme ne nous plaît pas ? Mettons-le dans cette case. Ce département est utile à condition qu’il ne fasse pas cavalier seul et qu’il se mette au service du service public. Ce n’est pourtant pas vraiment le cas.

Le téléspectateur face à des choix, et non à un choix

Il y a une raison à cela : depuis une vingtaine d’années, l’ensemble des chaînes françaises se sont sciemment accordées sur une structure de primetime presque mono-structurelle. Autrement dit : le primetime, en France – et c’est encore plus vrai désormais – se mesure de 20h35/20h45 à 23h/23h30. Qu’est-ce que cela permet, théoriquement ? Empêcher le téléspectateur de zapper à des carrefours horaires, comme c’est le cas chez nos voisins américains ou anglais. Là-bas, ils ont un nouveau programme toutes les heures ou toutes les demi-heures.

Ainsi, la structure à bloc unique comme en France permet théoriquement d’empêcher le téléspectateur d’aller voir ailleurs. Mais en pratique, si la chute globale d’audience des chaînes historiques en faveur des chaînes de la TNT est telle, c’est justement par cette absence de choix. Je ne dis pas qu’on trouve beaucoup de programmes intéressants sur la TNT – c’est un autre et PASSIONNANT sujet – je dis simplement qu’on ne les a pas proposés sur les chaînes hertziennes. Aux Etats-Unis, de 20h à 23h, sont diffusés, et ce sur chaque chaîne, entre 3 et 6 programmes. Donc autant de choix. En France, il n’y en a qu’un.

La chute aussi importante de l’audience dans les chaînes historiques est en grande partie due à cette entente tacite des départements “programmations” favorables au relief mono-forme de la grille des programmes.

L’audience n’est pas forcément opposée à la nécessaire créativité. Mais fonder un système uniquement sur ces valeurs le rendra également incapable de se renouveler. Ce que je dis, c’est qu’un pays qui ne rêve plus, c’est un pays en voie de disparition. Être incapable de se projeter dans la fiction, c’est être incapable de s’affranchir de la réalité pour mieux réussir à la dompter.

La fonction de la fiction, qui est le genre de programme le plus regardé à la télévision dans le monde, est non pas nécessaire mais primordiale. Et le caractère urgent de son besoin de réforme en France nécessite qu’on s’y attarde un peu plus que par le biais, un peu trivial, du changement d’équipe des départements fiction. Ce qui est le cas depuis 2004 sur France Télévisions, tous les deux ou trois ans. Il ne s’agit plus d’une question de personne, il s’agit d’une question de volonté.

Un rêve

Alors que nous venons de changer de présidence – et, susurre-t-on dans les couloirs, à l’approche d’un changement du mode de nomination à la tête de France Télévisions – nous sommes face à un choix : que veut-on pour notre télévision ? Un PAF qui ne saurait rien faire d’autre que de se soumettre au moins pire en déclinant avec plus ou moins de talent ce qu’il fait depuis 20 ans ? Ou un PAF qui promeut notre imaginaire, qui fasse confiance à nos créateurs, qui donne sa chance aux jeunes talents, au risque, parfois, de se planter ?

Aujourd’hui, c’est le projet animant le service public anglais, la BBC, qui me fait rêver – celui où le scénariste est cité avant le réalisateur ; celui où chaque chaîne dispose d’une identité éditoriale propre ; celui où il donne la chance à des créateurs inconnus ; celui où les unitaires ont été réduit drastiquement en faveur des séries et des mini-séries ; celui où la diversité ne s’exprime pas que par la couleur de la peau mais surtout par les couleurs de ton ; celui où il est affranchi entièrement de la publicité avec une redevance presque 60 euros plus chère mais que tu ne rechignes pas à payer quand tu vois le résultat.

J’aimerais qu’un jour ce soit également le cas pour France Télévisions. Et, soyons fous, dans nos chaînes privées.

Manuel Raynaud

Catégories : Point de vue

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