Loïc : “Cinq putain de nuits et un premier film”

Très chère Ioudgine,

C’est marrant, finalement, cette histoire. Quand on s’est vu à Paris avant de partir, je ne sais pas si tu te souviens, on s’était dit un truc du genre : “Mais ouais, et en fait, la clef de voûte de ce blog reposerait sur un running gag consistant à faire semblant de ne jamais se croiser, ça deviendrait comme un fil rouge au long de nos échanges…”, puis on s’était resservi un verre de rouge, heureux de cette trouvaille littéraire bon marché. Mais là où on est super bon, c’est qu’on a même plus à faire semblant qu’on ne se voit jamais, selon les principes d’une scénarisation établie à la va-vite en vue de “donner des repères” au lecteur. Non, comme toujours dans ces cas-là, la réalité a dépassé la fiction. Résultat : pas la moindre trace de ta gueule depuis cinq jours.

Alors, j’ai lu attentivement ta dernière note et j’ai bien relevé que si on est passé maître de ne pas se voir, ça n’empêche pas pour autant qu’on te raconte des “anecdotes (me) concernant dans une soirée de la veille”. Plutôt qu’on ne te rapporte n’importe quoi plus longtemps à mon sujet, je ferais peut-être mieux de te déballer ces histoires moi-même.

Je suis donc arrivé mardi dans ce trou à rats, et dans la mesure où nous sommes dimanche à l’heure où je t’écris, cela fait donc six jours et cinq nuits que je suis retenu en otage ici. Cinq nuits, Ioudg. Cinq putain de nuits. Cinq putain de nuits à descendre des hectolitres gratos de mauvais alcools et d’infâmes sodas qui me foutent le bide en vrac. Je te jure, je n’ai pas pu prendre la moindre nuit de repos jusque-là, il y a toujours un casse-burnes ou un mec de passage qui menace de se foutre en l’air si on ne se boit pas un petit verre ensemble. Et à chaque fois, le cheminement est irrémédiablement le même : on passe de clubs en clubs comme on change de chaussettes ou de calebars le matin, on mélange les saveurs, on rigole aux bons mots des uns et des autres, et à l’occasion, on a même la chance de vivre quelques instants suspendus qui viennent briser la monotonie de ce qui ressemble de plus en plus au quotidien d’un être sur la voie de la déchéance.

Hier soir par exemple, il y avait ce bon Sébastien Tellier qui – en échange d’un sacré paquet de pognon visiblement – donnait un concert sur la terrasse privée d’un alcoolier italien. J’ai l’impression que les engeances ont passé plus de temps à faire des vidéos avec des filtres artificiels dégueux depuis leur portable qu’elles n’ont véritablement écouté les petits délires de l’élégant chanteur hirsute, mais c’est tellement symptomatique de l’époque que c’est presque enfoncer des portes ouvertes que de le mentionner. Enfin qu’importe.

A part ça, rien du tout, on retombe en permanence sur les mêmes têtes. A force, je suis même devenu pote avec l’autre jeune rébou de Plus Belle La Vie dont je te parlais déjà dans ma précédente lettre ; quand je vais raconter ça à ma mère, elle va me trouver trop cool je pense.

Je ne saurais dire si tu ressens ça toi, mais moi, ça y est, je suis en boucle, là. A quelques bonnes surprises près, je croise systématiquement les mêmes ganaches tous les soirs. En poussant un peu ce constat, disons qu’on peut séparer ces individus en deux sous-groupes distincts : il y a ceux qu’on croise normalement à Paris, et qui sont à Cannes exclusivement pour piller tout ce qui peut l’être le temps d’un week-end et puis il y a aussi tous ceux que je n’avais jamais vus de ma vie il y a cinq jours, mais que j’ai croisé environ quarante-sept fois depuis.

Je pourrais tenter d’esquisser un début d’analyse bidon sur la question, mais je crois qu’il serait vain de se lancer dans une pseudo-analyse sociale du festival international des gens qui boivent mais ne voient pas de films, avec des variantes – cela dit – entre les gens de la nuit parisienne qui, finalement, ne font qu’aller là où ça se passe, et les raclures arrosées par les marques qui réussissent l’exploit d’abandonner encore plus de dignité que le reste du monde dans l’affaire.

Cela dit, la réalité n’est pas si simple puisque les gens qui font des films boivent également, ce qui engendre parfois des situations cocasses, comme ce moment gênant où tu surprends Xavier Beauvois dans un état pire que toi, difficilement soutenu par son acolyte Bertrand Bonello, en train d’hurler des incantations cryptiques proches de “L’Aaaaaaaaaaaaapollonide, le Prix de la mise en scène, c’est un scandale, buuuurp, OÙ EST EDOUAAAAARD BAER ?” au détour d’un couloir dans un club selectif parisien – délocalisé à Cannes le temps de la petite sauterie du film.

Alors, je ne sais pas ce qu’on te raconte à mon propos ma Ioudg, mais sache que je fais front tant que bien mal. Je dois convenir que j’ai quelques rougeurs en permanence sur les paumettes, des petites montées de chaleur ponctuelles à peu près dans la même zone du visage et le sentiment une minute sur deux que mon cerveau est un résidu de combustible nucléaire plongé dans une piscine qui tente, tant que faire se peut, de refroidir le bordel.

Bref, ce n’est pas facile à tous les instants, je raconte un paquet de conneries en soirée, je dois régulièrement m’excuser auprès de certains intéressés le lendemain, mais je n’ai pas encore vomi depuis le début du festival et je me rappelle à peu près de tout au réveil.

Mais, j’en ai un peu marre de ce rythme de patachon. Alors du coup, ce matin, j’ai pris le taureau par les cornes : je me suis levé à 9h30 pour aller voir un film. Ouais, ouais, je ne déconne pas, je suis allé caler ma carcasse décharnée dans une salle de projection du Palais. Je ne vais pas te mentir, ça n’a pas été facile de se lever, j’étais rentré à 6h30 hier soir, enfin ce matin, et j’ai eu beau chopper un croissant sur le chemin du retour en espérant que ça éponge tout l’enfer liquide que j’avais fait subir à mon être, ça n’y a rien fait.

Alors je n’étais pas frais, mais paradoxalement, ça m’a fait un bien fou de voir un film. Un long métrage sur des migrants africains qui jouent leur vie pour caresser un pathétique rêve d’Europe. Ouais, forcément, j’avais pas choisi le film au hasard : les migrants africains, c’est comme le PMU, c’est une autre de mes petites passions. J’étais tellement éclaté psychologiquement que j’ai été à deux doigts de chialer au moins deux fois pendant le film, alors que d’habitude, je ne verse jamais ma larme devant du cinéma.

Ensuite, quand les lumières se sont rallumées, le réalisateur et son équipe ont eu droit à une longue ovation debout et un des acteurs principaux du film s’est mis à pleurer fort. Très fort. Il semblait inconsolable, ça ressemblait vraiment plus à de la peine que de la joie, la décharge émotionnelle qui le traversait avait vraiment l’air insondable et du coup, par effet de ricochet, il a contaminé une autre actrice du film qui s’est également mise à pleurer. C’était super émouvant. Plus que n’importe quel autre moment jusque-là, en fait.

Loïc

Catégories : On se voit à Cannes ?

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