Ioudgine : “Hier, j’étais une professionnelle”

Salut Loïc,

J’ai bien reçu ton message. D’ailleurs, ça m’a un peu énervée de pas avoir eu l’idée d’aller me saouler dans un bar PMU en preum’s, aussi j’ai décidé de faire un truc de dingue ; prendre le contre-pied de l’essence même de ce blog et passer une journée 100% sérieuse, adulte et professionnelle.

C’était hier. Je commence dès le petit-déjeuner, où je fais comme les gens sérieux : prendre un thé vert à la place du café et un jus de pamplemousse à la place de l’orange. J’ai toujours été fascinée par ces gens qui choisissent le jus de pamplemousse, d’une parce que c’est dégueulasse, de deux parce que c’est vraiment dégueulasse. Mais c’est un truc de pro, un choix difficile qui en impose ; si t’arrives à le boire sans grimacer et sans te jeter sur le Malox, c’est que t’es prêt pour affronter le monde du travail.

J’ai bien organisé ma journée en notant tout dans mon Blackberry. Midi : inauguration du Pavillon international des scénaristes ; 13h : déjeuner ; 15h : projection ; 17h : projection ; 18h45 : changement en tenue glamour ; 19h : rendez-vous pro ; 20h15 : dîner pro.

Je descends sur la Croisette, armée d’un calepin, d’un stylo qui fonctionne, de mon ordinateur, de mon chargeur d’ordinateur et chaussée de pompes de femelle un peu élégantes. Au bout de cinquante mètres, j’ai mal à l’épaule et je commence à boiter, rapport à mes chaussures qui sont pas étudiées pour les déplacements pédestres, la tête dans le cul à cause du thé qui est une grosse arnaque et des remontées acides de pamplemousse. Mais je serre les dents, et file droit vers le pavillon 126.

J’arrive au pavillon 126 pile à l’heure, telle une pro. Là, je découvre que je ne suis pas du tout au pavillon des scénaristes mais à celui de l’Argentine, à cause du manque de café qui me rend dyslexique. Néanmoins, le pavillon argentin étant blindé d’Argentins canons, j’y fais une pause, le temps d’étaler ma science linguistique : vamos a la discoteca ? Bide. Je trace au pavillon 216, lequel se trouve bien évidemment à l’opposé du Palais. Je suis donc désormais très en retard, j’ai l’épaule au niveau de la hanche et je me demande si y a une commission qui décrète qu’un ordinateur est “portable” après en avoir testé la portabilité sur un haltérophile. Je débarque, les pieds en sang, il est midi, le soleil cogne, une vingtaine (ou trentaine, j’ai toujours été nulle en estimations) de gens papote en picolant, ça a l’air bonne ambiance, je me mêle. Une première personne s’approche de moi pour me saluer.

“- Bonjour.
- Bonjour, je réponds.
- Vous faites partie de la guilde ?
- Oh vous savez, moi, World of Warcraft, j’ai jamais accroché.”

La personne s’éloigne. Une autre s’approche et me demande :

“- Bonjour, vous faites partie de la guilde ?”

Puis une troisième, et une quatrième, puis je commence à paniquer et à me dire que je suis tombée dans une sorte de secte du jeu vidéo en ligne, et que si ça se trouve, y a une poignée de main secrète et surtout, surtout, j’ai aucune idée de si ces gens font partie de l’Alliance ou de la Horde. Du coup, je décide de boire pour oublier ces histoires de Meuporg. Champagne, plein soleil, seule, j’observe les gens pour choper le coup de la poignée de main secrète, mais ils sont hyper discrets.

Je suis un peu pétée, mais je tape quand même un peu la causette avec Stéphane Marsaudon, le cofondateur de la Maison des scénaristes – l’association à l’origine de l’apparition de ce Pavillon des scénaristes – pour qu’il m’explique le quoi du qu’est-ce. Il se trouve que l’initiative est vraiment chouette, ils accueillent les scénaristes durant le festival, organisent des tables rondes, leur offrent un point de rencontre et une happy hour quotidienne (je l’ai souligné de trois traits joyeux dans mon calepin), en logent certains, et leur chopent des accréditations. Car figure-toi, cher Loïc, que quand t’es scénariste, tu peux te gratter l’os pour choper une accréd’ pro pour le festival, chose que je trouve hallucinante. Aussi, je m’égosille :

“- C’est quand même dingue que les mecs qui écrivent des films puissent pas être accrédités, alors que ces connards de blogueurs, si.
- Vous êtes pas blogueuse ?
- Si.”

Le soleil tape fort, je viens de m’auto-traiter de connasse, regarde les gens, je me dis que c’est sadique de faire picoler des scénaristes en plein soleil étant donné que ces derniers sont plutôt habitués à la lumière d’un écran d’ordinateur. C’est comme demander à un vampire de suçoter une gousse d’ail dans une cabine UV. Après une autre coupette, je me casse, non sans avoir demandé une ultime fois à un scénariste s’il fait partie de la Horde ou de l’Alliance, mais il semble que la réponse soit taboue.

Je décide de déjeuner équilibré, aussi je choisis le poisson vapeur-haricots verts, que j’assaisonne d’une assiette de frites-mayo, d’une bière et d’un fondant au chocolat. La conversation est sérieuse : la relation distributeur/exploitant, mais dévie rapidement sur “Les femmes ont-elles un scrotum ?” Encore une fois, nous sommes en plein soleil, mais comme je suis maligne et que je sais que mon nez est cramé, je lui tourne le dos ; j’écope donc d’un coup de soleil géant sur la nuque.

J’ai mal aux pieds, mal au nez, mal à la tête, mal aux cheveux, mal au cou, je fais l’impasse sur la projection de 15h pour remonter à l’appartement m’offrir une sieste réparatrice de vingt minutes. Sur le chemin, je m’arrête rejoindre des camarades pour une petite tisane, laquelle se transforme en vin blanc.

Sieste réparatrice de vingt minutes de 15h30 à 17h30.

Je rêve que je loupe le film de 17h.

17h45. 178 420 SMS : “Tu viens au concert de Gossip à la villa Inrocks ?! PS : t’as pas une invit’ ?” Kamoulox. J’aime pas trop Gossip au-delà de quatre minutes d’écoute, et j’ai développé une méfiance naturelle envers les lieux dont ton départ dépend d’une navette aléatoire. Donc non, je reste fidèle à mon programme.

Je me déguise en femme ; robe sexy, talons hauts, c’est très joli, mais je me donne six mètres avant de me gaufrer et trente minutes avant de choper une pneumonie. Je me change : jean, Converse, manteau, écharpe, bonnet, parapluie. C’est un chouïa moins racoleur, mais j’ai assorti mon vernis à ongles à mes coups de soleil, ce qui est très classe.

Petit crochet par la pharmacie. Y a une queue pas possible, je poireaute en ronchonnant qu’au lieu de nous battre pour des pass Villa Lada, Bateau Télé Melody ou Terrasse Cacolac Light, on ferait mieux de militer pour avoir des pass VIP Pharmacie. Je remarque que durant le festoche, les pharmacies embauchent des grosses pointures, genre des chirurgiens cardio-thoraciques pour tenir les caisses. Les mecs, à peine ils te voient, qu’ils te posent un diagnostic. Enfin c’est mon tour, le mec me toise et dit :

“- De haut en bas : paracétamol codéiné, Biafine, silicone, Malox, pansements, et… re Biafine. Et vitamine C.
- Je peux avoir une boîte de préservatifs aussi ?
- Hahaha ! Non, croyez-moi, vous n’en aurez pas besoin.”

Un peu vexée, je me rends à mon rendez-vous de 19h, avec un producteur qui voudrait me parler d’un projet web. Il prononce plein de phrases compliquées et parfois, il laisse des blancs : c’est le moment où je dois être intelligente, impactante et professionnelle, je me fends donc régulièrement d’un :

“- Ah ouais, c’est cool.”

“C’est cool” : mon argument le plus cool et élaboré. Cela dit, comme on m’a appris qu’il était hype ici de dire “c’est une oeuvre mineure”, je me suis promis de le caler, pour faire pro. Je n’écoute plus ce que dit le producteur, j’attends le silence pour pouvoir caser mon “c’est mineur”. Soudain, je me jette dans une brèche :

“- C’est mineur !
- Votre compagnon est mineur ?”

Ah voilà, je savais que j’aurais dû écouter la question, mais je veux pas perdre la face donc je reste sur ma position.

“- Oui, mon mec est mineur. C’est cool.”

Le rendez-vous s’achève. Je m’apprête à vérifier l’adresse de mon dîner sur mon Blackberry de meuf professionnelle et organisée, je découvre que ce putain de téléphone n’a plus de batterie, j’envisage de pleurer mais me ressaisis pour appeler d’une cabine d’où je contacte une copine dont je connais le numéro par coeur afin de lui donner le mot de passe de ma boîte mail afin qu’elle me donne le 0-6 du mec que je dois rejoindre afin que miammiam glouglou blabla glouglouglou. Je lui fais jurer de ne pas aller voir le contenu de mon dossier “perso”.

Durant les trois heures de dîner, je me demande pourquoi je suis là. Resto branchouille sans âme, tout le monde parle comme s’il avait inventé le cinéma, tout le monde est blasé, tout le monde sait tout, tout le monde est plus intelligent que tout le monde, tout le monde ferait mieux, personne ne fait rien. Je passe un pacte avec la bouteille de rouge, ce sera elle, moi, le Malox et le paracétamol. Et ma vessie.

Après vingt-six minutes de queue pour accéder aux toilettes, alors que je commence à sérieusement envisager l’option d’uriner dans mon sac à main, j’ai cette idée de génie : en plus de la Villa Malox, du Bateau Biafine, de la Terrasse Bultex, de l’Espace Nibards express, et du pass VIP Pharmacie, ce serait bien de créer une Plage Chiottes. Un lieu convivial où on creuserait des trous dans le sable avec une pelle Swarowski pour faire nos besoins.

En parlant de plage, je finis la soirée sur l’une d’elle. Me demande pas laquelle, j’en sais rien. Deux camarades reluquent une nana super méga bonne, sans coups de soleil, ni pansements aux pieds, ni manque de seins, ni surplus de cul. L’un deux lance dans un soupir :

“- Laisse tomber, c’est une professionnelle.
- Ah comme moi”, je rétorque.

Ils me regardent bizarrement. Finalement, tard dans la nuit, je rentre à l’appartement, je passe quinze minutes sur le digicode à taper mon code de carte bleue, à cause de l’abus de vin qui me rend dyslexique, puis le trou noir.

Ce matin lorsque je me réveille, ma toute fin de soirée est un peu floue, j’ouvre mon ordinateur sur lequel je me souviens m’être connectée avant de dormir et parcours l’historique. Je découvre quatre requêtes Google.

- “Femme + Scrotum” dans Google Images.
- “Poignet de main secrète + gilde + scénariste + meuporg + canne”
- “Poignée de main secrète + gilde + scénariste + meuporg + cannes”
- “Poignée de main secrète + guilde + scénariste + meuporg + cannes”
- “Femme professionnelle, signification ?”
- “Comment faire passer une envie de vomir”

Donc, cher Loïc, je te l’annonce, je renonce au professionnalisme, c’est trop douloureux.

Poutous,

Ioudg

PS : ce soir, je suis sur le bateau Arte, à faire la queue aux toilettes, au fond à droite après le bar. On se voit là-bas ?

Catégories : On se voit à Cannes ?

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