Ioudgine : “C’est gourmand, c’est gonzo”

Cher Loïc,

J’ai été ravie d’apprendre que nous partagerions le blog Cannes cette année. Rassure-toi, je ne le vis pas du tout comme une rétrogradation, et même si personne ne m’a demandé mon avis quant à notre collaboration, je suis certaine que toutes les choses dégueulasses que j’ai entendu à ton propos ne sont que des mensonges.

Je profite de cette première note pour faire le point avec toi sur notre ligne éditoriale. Déjà, je trouve fort appréciable qu’ARTE nous présente comme des gonzo-blogueurs, parce que je suis à peu près certaine que ce terme ne veut rien dire et que par conséquent cela signifie que nous n’aurons pas besoin de justifier le néant informatif que sera le blog. Même si le mot “gonzo” n’est pas très clair pour moi, il semble impliquer le fait que nous buvions énormément d’alcool et que personne n’attende de nous que nous nous levions avant 14 heures. Je dois te confesser qu’aujourd’hui, j’ai fait une entorse à cette règle et suis tombée du lit à 8 heures, mais j’ai été discrète, je pense que personne d’ARTE n’a remarqué ce dynamisme matinal qui les aurait conduits à me prêter des intentions professionnelles, genre aller aux projections presse de la compétition officielle de 8h30.

Quant au mot “blogueur”, encore une fois, il nous offre une confortable position : nous allons pouvoir nous laisser aller aux fautes de frappe et autres incohérences syntaxiques, confondre le conditionnel et le futur simple, parler de beauté et de produits high-tech, diffuser de fausses informations et nous vautrer dans le name-dropping ; le tout complètement torchés, et depuis notre pieu.

Je sais ce que tu te demandes : “Mais s’il ne se passe rien, qu’est ce qu’on va bien pouvoir raconter ?” En effet, je me doute bien que mon excuse “Non mais là, c’est le jour 1, y a pas de matière” ne survivra pas au jour 1, et que parfois, la simple vérité est d’un ennui sans nom. Par exemple : hier. “J’ai pris le train, je me suis retrouvée en voiture-bar avec un mec de Technikart et une madame inconnue qui nous a raconté qu’elle prenait son café à 10h30, ce à quoi j’ai rétorqué que moi c’était plutôt 8h15. Le mec de Technikart nous a annoncé qu’il était plutôt thé, sauf parfois. Ensuite, en retournant m’assoir, j’ai croisé un ancien ministre de la Jeunesse qui a dit “merde” en manquant de se faire couper en deux par une porte coulissante, puis je suis arrivée à Cannes, j’ai pris un coup de soleil sur le nez, et le soir, en rentrant, j’ai croisé un mec qui de face ressemblait à Tim Burton de dos. Ce matin, j’ai pris un jus d’orange, pour la vitamine C, car j’ai le nez bouché, et que je crains que ce soit le rhume.”

C’est chiant, je te l’accorde, aussi s’agit-il de revisiter subtilement cette pénible réalité afin de parvenir à un résultat un peu plus “gonzo”, qui nous évitera de nous faire virer avant la fin du festoche. Cela donne : “Hier, j’ai participé à une réunion secrète organisée dans un wagon privé du TGV avec un journaliste de Technikart et une guest que je ne peux pas nommer. Lors de cet entretien qui a tourné au débat assez violent, j’ai appris certains faits scandaleux concernant certaines personnalités bien connues, faits sur lesquels je reviendrai dès que mes sources me les auront confirmés. En rejoignant ma place, j’ai eu une altercation avec un ancien Président de la République qui m’a insultée avec virulence dans des termes que la décence m’empêche de retranscrire. Suite à cela, à peine arrivée sur la croisette, j’ai été victime d’un accident, lequel ne m’a pas empêchée de me taper Tim Burton le soir-même. Du coup, au petit-déj, j’ai pris de la coke.”

Voilà, c’est relevé, c’est gourmand, c’est gonzo.

Avant de te laisser, je me permets de te distiller quelques conseils histoire de t’éviter un faux pas cannois. Ce n’est pas de la condescendance, c’est de l’amitié, Loïc. Lorsque tu parles d’un film, ne l’appelle surtout jamais par son titre, mais par le nom du réalisateur. Tu ne diras donc pas “J’ai trouvé Vous n’avez encore rien vu très plaisant”, mais “Je suis énormément déçu par le Resnais”. (Ignorant si on dit “l’Haneke” ou “le Haneke”, je te conseille de faire comme moi et ne pas aller le voir).

N’oublie jamais de teinter ta prononciation de mépris et d’ajouter une petite remarque piquante et rigolotte à ta critique afin de la rendre constructive. Au pire, si vraiment t’as rien à dire, joue le silence ; regard au lointain, très léger haussement des épaules, et soupir profond, ça fait très pro. De toute façon, il est de bon ton de faire croire que t’as déjà vu tous les films de la compétition en projections très privées à Paris (ce qui est interdit donc cool donc gonzo). Être vu en train de faire la queue à une projo, c’est être un loser qui est pas invité aux projections très privées, donc fais comme moi ; ne va pas aux projections et conserve ta dignité.

Si néanmoins tu n’en avais rien à foutre de rester digne (mais enfin encore une fois, ce sont des ouïes-dire auxquels je ne prête aucun crédit, cher Loïc), demain, ce serait bien que tu t’occupes de couvrir le Audiard, De rouille et d’os ; c’est l’histoire d’une meuf qui se fait bouffer un peu par une orque. Moi j’y vais pas, ça sert à rien, j’ai déjà vu Intouchables, Sauvez Willy et La Môme.

Bisous,

ioudg

PS : on se voit ce soir ?

Catégories : On se voit à Cannes ?

commentaires