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Briques et mortier : l’art britannique et ses lieux

par Tom Jeffreys

Tom Jeffreys

La scène artistique londonienne a de nombreuses ramifications, si bien que les avis sur la culture britannique au sens large sont au mieux confus, au pire contradictoires. Mais s’il est bien un lieu capable d’offrir un instantané de l’époque actuelle (au risque que ce soit une évidence), c’est East London. Son histoire est à l’unisson avec celle de l’époque, elle en a fixé l’agenda et répondu à ses appels. Alors que la capitale est engoncée dans les préparatifs des Jeux Olympiques les plus lourdement commercialisés de tous les temps, Londres jette un œil assez distrait sur son héritage. Quel avenir pour la Grande-Bretagne ? Qu’en est-il d’East London à l’heure actuelle ?

L’histoire récente de ce quartier est indissociable d’une tendance qui a vu émerger la capitale comme l’étendard de la scène artistique internationale. En 1984, Maureen Paley ouvrait une galerie dans sa maison de l’East End. Puis, en 1988, Damien Hirst organisait l’exposition Freeze dans un entrepôt désaffecté des docks. Rébellion contre l’avide mêlée générale des années Thatcher tout en en proposant une adroite incarnation, le mouvement des Young British Artists (YBAs) est né d’un hurlement rageur venu de l’East End.

Vinrent ensuite Tony Blair et le New Labour. Hirst, Emin et les frères Chapman surfaient sur la vague Cool Britannia. Les quartiers de Hoxton et Shoreditch n’en finissaient pas de croître, se gavant des subventions du Arts Council tandis que les banquiers flambaient leurs bonus en coke, culture et art conceptuel. Des années fastes…

Au milieu des années 2000, c’est toute la scène artistique qui se retrouve bouffie d’orgueil, introvertie, satisfaite d’elle-même, et, encore pire, ennuyeuse. Un tournant majeur eut lieu fin 2008, lorsqu’une vente aux enchères de Damien Hirst chez Sotheby’s rapporta 111 millions de livres. Alors que le reste du monde faisait face à la récession, nombreux furent ceux qui, rapidement, tournèrent le dos à l’artiste, bien souvent ceux qui l’avaient défendu depuis longtemps. Son exposition suivante, dans l’épouvantable grandeur de la Wallace Collection, essuya le feu des critiques.

A présent, l’exposition muséale de Hirst à la Tate Modern a sonné le glas des YBA. Shoreditch se cramponne, mais il y a belle lurette que la vraie « créativité » a migré. Le quartier de Hackney Wick a émergé comme une pépinière (certes inégale) d’activité artistique, de même que Peckham au sud ou encore Deptford. Puis ce fut l’heure des coupes budgétaires.

On assiste aujourd’hui à une sorte de scission. D’un côté, ce que l’on pourrait qualifier d’art venu d’en-haut. Ce qui englobe un déploiement de manifestations financées par les deniers publics – l’Olympiade culturelle, le London Festival 2012, CREATE, LDA, Design for London – qui comptent toutes bien profiter des retombées des Jeux olympiques avec tout un tas de sornettes socioculturelles parmi lesquels un comité consultatif pour la jeunesse et des installations artistiques publiques de second rang. L’absence cette année du Hackney WickED arts festival est la preuve criante que les priorités ne sont pas les bonnes. Une tendance qui englobe aussi une mentalité mêlant initiatives publiques et privées, et une forme d’internationalisme sans ancrage. Des institutions majeures comme la National Portrait Gallery et la Tate se dévalorisent au profit de BP, Shell ou Vodafone, alors que Boxpark et son concept de magasin éphémère à l’emporte-pièce vampirise l’âme de Shoreditch, et que des épouses de marchands d’armes tiennent des galeries. Roman Abramovich est à la Frieze (ainsi qu’à Venise, Bâle, Cannes, Miami…), les enchères battent des records chez Christie’s (à New York, Londres, Hong Kong, Dubaï…) et Damien Hirst est présent dans les onze galeries de Larry Gagosian réparties dans le monde entier.

Et puis, comme toujours, il y a quelque chose d’autre. Même si l’art n’a jamais pu être aussi aisément récupéré par la politique ou les affaires, il n’en continue pas moins de déborder et de se répandre. Des artistes comme Laura Oldfield Ford, Robin Bale, Mark McGowan, Marcus Coates et Henrietta Williams s’obstinent à faire preuve d’un étrange esprit mouvant de résistance. De même que des écrivains comme Iain Sinclair et Stewart Home. Et ceux de la trempe de Sam Nightingale ou Alasdair Hopwood érigent des archives d’instabilité auxquelles nul ne saurait se fier. Voilà ce qu’on pourrait qualifier d’art d’en-bas.

Une tendance que personne ne saurait mieux incarner que Stephen Gill, lequel vit à East London depuis le milieu des années 1990. L’artiste est l’un des chroniqueurs les plus introspectifs du quartier. Il est l’auteur d’une œuvre incroyablement variée où il se fait le témoin de la disparition du marché de Hackney Wick quand il ne regarde pas l’arrière des panneaux d’affichage.

Récemment, peu d’événements auront autant ébranlé Londres que les émeutes d’août 2011. La réponse de Gill – les « Off Ground series » – en appellent à une sensibilité dont l’importance ne cesse de grandir. Alors que les grands journaux et les réseaux sociaux répétaient à l’envi le même flot de panique et de rumeur, Gill ramassait des pierres et des morceaux de briques ou de macadam utilisés comme projectiles par les émeutiers. A plusieurs reprises, il avait pu voir à la télévision à quel endroit un projectile était tombé pour ensuite sortir et le ramasser. Les débris ainsi collectés furent ensuite photographiés pendant trois nuits consécutives en studio avec un objectif médical d’une valeur de 3 000 livres.

Un procédé minutieux, chronophage, répétitif, qui refuse le désir d’immédiateté des médias et engendre des images dont la texture regorge de détails étranges et fascinants. C’est ainsi que quelques pierres ayant servi de projectiles deviennent un moyen de court-circuiter un média international instantané. Entretemps, le tissu urbain d’East London se transforme non pas en arme (rôle déjà joué à la perfection) mais en une sorte de symbole. Un jour, même le Shard, ce gratte-ciel en forme de pyramide qui dessine la skyline londonienne s’effondrera et se brisera en morceaux, et la tour d’observation ArcelorMittal du parc olympique finira elle aussi en débris, et ces débris seront ramassé et lancés avec rage. Pour être ensuite paisiblement rapportés à la maison. Et photographiés.

Diplômé d’Oxford en littérature anglaise, Tom Jeffreys fait partie de l’équipe de Spoonfed.co.uk, un site consacré à la scène artistique londonienne où il tient une rubrique. Il est par ailleurs commissaire d’exposition et journaliste indépendant.

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