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Langues étrangères en GB

par Andrjez Korzeniowski
 

Andrzej Korzeniowski

L’expérience que l’on a eue de l’école laisse une trace indélébile sur la vision que l’on a de l’éducation. Ceux qui sont nés au Royaume-Uni dans les années 1950 ou 1960 ont probablement appris une langue étrangère en passant par la traduction de phrases dépourvues de sens mais choisies pour leur « intérêt » grammatical : La plume de ma tante est sur le bureau de mon oncle.

Les élèves doués d’imagination et capables de se motiver s’en sont sortis. Mais les autres, ceux qui ont souffert de ne pas pouvoir exprimer ce qui les intéressaient, déboussolés par des exercices de grammaire à n’en plus finir, ont souvent quitté l’école en gardant de mauvais souvenirs et une détestation à vie de l’allemand ou du français. Et même ceux qui avaient eu le plus de facilités en cours de langue étaient souvent incapables de converser avec une vendeuse sur le marché de Boulogne, retrouvant tout au plus quelques repères quand ils tentaient de déchiffrer un menu dans un restaurant.
Une langue est avant tout affaire de communication verbale. Ce constat s’imposant, il a petit à petit entraîné des changements dans les méthodes d’enseignement à partir des années 1970. Les professeurs étaient encouragés à faire le cours dans la langue étrangère et à inciter les élèves à parler de sujets qui les intéressaient : leurs loisirs, les films et les musiques qu’ils aiment, etc. J’avais onze ans quand j’ai commencé à apprendre l’allemand ; c’était en 1995, et cette approche s’était imposée à partir de là. Mais mon professeur était aussi un fervent défenseur de la grammaire, partant du principe que dès lors qu’on en connaît la structure, on peut manipuler une langue et dire des choses qui font sens. Maintenant que j’enseigne à mon tour, je me rends compte à quel point cet enseignant faisait partie d’une espèce rare. Mais l’éducation a tellement changé : jadis toute puissante, la grammaire est presque devenue un gros mot.
Je comprends que les élèves que j’ai eu la chance d’avoir jusque-là étaient, pour la plupart d’entre eux, peu intéressés par l’apprentissage d’une langue étrangère. Dans les autres pays d’Europe, il y a une dynamique qui pousse à apprendre cette langue majeure qu’est l’anglais. Emailler sa conversation de mots anglais passe pour cool (les exemples ne manquent pas, aussi bien en France qu’en Allemagne) et la culture anglophone est omniprésente. Pour les Britanniques, aucun équivalent en la matière, ils parlent déjà cette langue et les mots étrangers sont tout sauf cool (en anglais, presque sans exception, ils ont tous une connotation intello). Traditionnellement, dans la plupart des écoles, la langue de choix est le français, suivi de près par l’allemand et l’espagnol. Ces langues représentent toutes, à leur manière, un défi lorsqu’il s’agit de les apprendre. Et pourtant, j’ai l’impression que les élèves n’apprennent pas réellement la langue à laquelle ils se destinent, ce qui peut générer de la frustration, aussi bien pour eux que pour les enseignants.
Souvent, il existe une telle pression pour bien réussir son GCSE, le certificat de fin d’études secondaires (les écoles rivalisant les unes avec les autres en raison des classements nationaux), que les professeurs sont obligés d’enseigner dans l’optique de l’examen, sans pouvoir approfondir. Les élèves apprennent les bases d’une langue pour être en mesure d’identifier des mots et des phrases lors de l’examen (cela dit, ils s’en sortent plutôt bien). Mais leur vocabulaire actif est réduit à la portion congrue et leur connaissance des structures grammaticales est indigente. Bien souvent, ils n’ont pas la moindre idée de ce qu’est un verbe (je me rappelle d’une élève se plaignant car elle ne trouvait pas le mot « était » dans le dictionnaire). Il faut dire que l’emploi du temps ne laisse simplement pas assez de place pour faire un cours de grammaire tout en gardant le cap du programme en vue de l’examen. Une des questions les plus déprimantes que l’on puisse poser à un professeur faisant cours est la suivante « ça sera à l’examen ? » – ce qui peut se traduire littéralement par « faut-il vraiment que je m’embête avec ce truc ? ».
Les sujets qui sont abordés et font l’objet de contrôles, jadis une évolution bienvenue par rapport aux exercices ennuyeux de version et de thème, sont en train de perdre de leur pertinence. De plus, ils sont répétés année après année jusqu’au GCSE. Quoi de plus barbant pour un adolescent que d’expliquer à son binôme quelles sont les fournitures scolaires qu’il a dans son sac, alors que dans d’autres cours il discute de la Révolution russe ou des Droits de l’homme ? De même, un élève a-t-il besoin de savoir comment réserver une chambre d’hôtel avec balcon et un billet retour en seconde classe à destination de Francfort ? L’important, c’est d’élargir leur horizon et de ne pas cantonner les leçons à un éventail limité d’expériences. Il doit y avoir quelque chose de plus captivant que tout ça.
Le principal argument avancé par les écoles pour encourager les élèves à choisir une langue étrangère est qu’elle augmentera leurs chances de trouver un travail. Ce qui ne marche pas pour la majorité des élèves. Souvent, les enfants ne sont pas en mesure de voir l’avantage et se disent « tout le monde parle anglais, alors à quoi bon ? ». Je leur donnerais presque raison. Et pourtant, il faudrait apprendre une langue comme une fin en soi : tout le monde en est plus ou moins capable, et quel que soit le niveau de compétence, cet apprentissage vous ouvre aux similarités et aux différences qui existent entre vous et votre homologue dans une autre culture.
Il reste de l’espoir pour les langues au Royaume-Uni. A mes yeux, une des solutions consisterait à accorder autant d’importance à l’apprentissage d’une langue que de la lecture, de l’écriture et du calcul. En sachant comment fonctionne réellement une langue, tous les élèves peuvent en tirer un bénéfice – même s’il n’est pas facile de rendre vivant l’enseignement de la grammaire, je crois que les enfants sont naturellement intéressés par les langues et qu’ils ont une compréhension de la manière dont s’articule une phrase. Mon propre professeur d’allemand en avait reconnu l’importance, ce qui veut dire que nous étions capables de nous exprimer et de participer. Son enseignement allait au-delà de ce qui est nécessaire. Enseigner dans l’optique de l’examen tout en abordant une langue avec des sujets d’un autre âge en imaginant que, comme par magie, les élèves retiendront des règles de grammaire et sauront s’en servir correctement est loin de faire ses preuves. Ne demandons pas à des adolescents de 14 ans d’évoquer les meubles qui se trouvent dans leur chambre. Faisons en sorte qu’ils quittent l’école avec une connaissance et une compréhension de la langue, une conscience de la grandeur du monde passant par des sujets pertinents et motivants. Car sans cela, la plume de ma tante risque tout bonnement de se voir remplacée par le stylo dans mon sac.

Andrzej Korzeniowski a étudié l’allemand à Oxford, il prépare actuellement un diplôme spécialisé dans l’enseignement, il donne des cours d’allemand et de français dans une école secondaire.

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