sexe, société

Les Anglais et le sexe

par Emma Bullimore

Emma Bullimore

Chaque chose à sa place – les Anglais et le sexe
Je n’oublierai jamais le visage de ma mère lorsque je lui ai montré pour la première fois la couverture du magazine Stern. J’avais en effet fait un stage au siège de cet hebdomadaire allemand à très fort tirage et très respecté.


« Emma », osa-t-elle timidement, « c’est un genre de magazine porno ? ». Je dus la rassurer : « Non Maman, pas d’inquiétude, beaucoup de magazines allemands mettent des femmes nues en couverture. »

 

Certes, le cliché n’était ni gratuit, ni aguicheur, mais c’est le genre de photos qu’on aurait du mal à imaginer dans les pages de The Economist. Pour nous Britanniques, la nudité a une place cantonnée à la yellow press, au Cosmopolitan et aux romans sulfureux de Jackie Collins. Pensez à la panique qui nous gagne à l’idée de montrer le moindre carré de peau dans les vestiaires d’une salle de gym…

 

La vue d’un corps dénudé nous met mal à l’aise, pis, elle a quelque chose d’outrageant qui vient du tréfonds de nos britanniques consciences. Prenez l’exemple de la série de l’année, Sherlock, qui fait un triomphe sur la BBC.

 

Cette série prend d’énormes libertés avec le vénéré Sherlock Holmes créé par Sir Arthur Conan Doyle. Ici, le détective adore envoyer des SMS à ses adversaires. Spirituel ! Watson lui demande ouvertement s’il est homo ? Bien senti ! Mais devant l’hypersexualisation de sa relation avec Irene Adler, nous bloquons. Impardonnable !

Dans l’épisode incriminé, A Scandal in Belgravia, Irene, incarnée par la délicieuse Lara Pulver, est filmée dans le plus simple appareil (même si les angles de la caméra sont choisis avec goût). Son personnage est revisité en domina sélect pour clients haut de gamme. Quelle honte !

 

100 personnes ont pris leur plume pour se plaindre à la BBC, pendant que la majorité silencieuse maugréait le lendemain matin devant les machines à café. Un article du Guardian qualifia même la série d’antiféministe. La BBC de répondre que la série est un programme de divertissement irrévérencieux, et qu’en clair, il ne faut pas en faire un fromage. Evolution des mœurs ?

 

Quelle est la nature de l’offense qui nous est faite ? Comparés à nos voisins européens, nous avons un taux élevé de grossesses chez les adolescentes, ce qui semble indiquer que coucher ne pose pas de problème, même à un âge précoce. Mais parler de sexe est une autre paire de manches (ce qui, ironiquement, pourrait expliquer ces statistiques). Nous nous gelons dans des mini-jupes à la limite du symbolique et fréquentons assidûment les toilettes le samedi soir, mais à la lumière glaçante du jour, nous affichons, nous Britanniques, une réelle pudibonderie.

 

Un facteur indéniablement aggravant est notre tendance prononcée à l’autocritique. L’humour anglais est surtout un exercice d’autodérision, ou qui consiste à chambrer les copains jusqu’à ce qu’ils renâclent – à tel point que nous éprouvons de réelles difficultés à ressentir de la fierté. En Allemagne, demander combien gagne quelqu’un est un indicateur social précieux. Chez nous, dans les îles britanniques, cette question est jugée « vulgaire » (curieusement, un adjectif presque exclusivement réservé à ce contexte précis).

 

 

De même que nous peinons à vanter nos mérites, de même il nous est impossible de faire exulter notre corps ou notre sexualité. Une étude publiée en 2010 avait estomaqué les jeunes femmes d’outre-Manche : les Françaises dépenseraient 20 % de leur budget en lingerie ! Un furtif coup d’œil sur les sous-vêtements de n’importe quelle jeune Anglaise suffit à expliquer notre émoi !

 

Dans la quête de libération sexuelle, New York nous montre Carrie Bradshaw, la délurée de Sex and the City se répandre sur ses dernières conquêtes. Londres, elle, a Bridget Jones, championne de l’autodérision, et, plus récemment, la reine de la sitcom Miranda Hart, sainte nitouche à marier qui hésite à prononcer le mot « sexe », l’horrible chose. Même si je suis avec intérêt les exploits de Carrie, je préfère nettement les gaines de Bridget (sorry Mesdemoiselles !) et la peur panique de Miranda avant les rendez-vous galants. Eh oui, on est british ou on ne l’est pas !

 

Bien sûr que nous avons envie de faire l’amour, mais pour une raison ou une autre, nous avons toutes le fantasme que l’acte reste illicite et, pour tout dire, un peu vil. Les Hollandais, eux, voient la prostitution et les peepshows avec décontraction. De même, assister à un spectacle de striptease sur la Reeperbahn à Hambourg équivaut quasiment à une sortie en boîte. C’est vrai, le quartier londonien de Soho offre lui aussi les charmes de la suggestion, mais ils restent secrets, cachés à la vue de tous, ce qui renforce encore le mysticisme qui existe autour du plaisir de la chair.

 

En définitive, quels que soient ses excès dans une nuit endiablée, le plus goulu des séducteurs britanniques comprend qu’il vit dans un pays régi par l’étiquette. Ce pays est une nation fière de sa capacité à former une file d’attente digne de ce nom, pendant que l’Allemagne remporte des médailles d’or et que la France donne au monde des leçons de couture…

 

Préserver les apparences, tel est le sacro-saint précepte, peu importe notre comportement dans les alcôves qui sentent la sueur et l’alcool ou dans la sphère privée de notre chambre à coucher. Si nous ne parlons pas de sexe, c’est que nos parents n’ont en jamais parlé. Jamais non plus nous ne demanderions son âge à une dame sans verser dans la plaisanterie. Les discussions sur le sexe sont réservées aux hommes bavant au-dessus d’un calendrier d’Angelina Jolie ou aux filles désinhibées par quelques verres de Chardonnay en trop.
Que ce soit bien ou non, voilà comment nous fonctionnons. Le reste de l’Europe se sent-il bien dans son corps ? Très bien, nous, nous préférons en rire. Et si le sexe est tabou, cela ne le rend-il pas d’autant plus fougueux ? Comme quoi nous n’aurions pas si tort…

 

Emma Bullimore a fait des études d’allemand à Oxford avant d’entamer une carrière de journaliste. Elle a appris son métier en Grande-Bretagne et en Allemagne et écrit pour le TV Times à Londres.

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