Taille du texte: + -
Accueil > Monde > Philosophie > Synthèse

Philosophie

Cliquez ici...

Philosophie

11/02/13

Une « philosophie de la corrida » est-elle possible ?

Synthèse de débats enflammés


La corrida est-elle une barbarie, un rite, un jeu, un sport, un spectacle, un art ? C'est surtout l'instant de la rencontre entre le puissant taureau de combat et le torero dans son habit de lumière, l'instant où une collision de forces ennemies se convertit en un pivotement dansé, léger, économe. 

La diffusion de l’émission Philosophie dans laquelle Raphaël Enthoven recevait le philosophe Francis Wolff, défenseur de la corrida, a déclenché une salve de réactions passionnées sur les différentes pages web d’Arte. Synthèse de débats enflammés.

Des dizaines de messages, courroucés ou enthousiasmés, affluant sur le site d’Arte, sur celui de Philosophie, sur leurs comptes facebook respectifs... C’est ce qui a suivi la diffusion de l’émission de Raphaël Enthoven de samedi 20 janvier où l’animateur-philosophe recevait Francis Wolff, professeur de philosophie à l’ENS, pour une discussion sur la corrida. Auteur de deux ouvrages sur ce thème, Francis Wolff ne se cache pas d’aimer la tauromachie, et même de la défendre : « J’ai mis ma raison au service de ma passion », reconnaît-il. Nous avons souhaité donner la parole à tous ceux qui ont voulu s'exprimer.
En majorité, les commentaires font état de « déception » devant la programmation, de « désapprobation » et même de promesses de « boycott » de la chaîne dont on attend qu’elle soit « culturelle », « intelligente ». Si bien que Raphaël Enthoven a répondu à cette avalanche de messages : « Regardez l'émission et discutez, si vous le souhaitez, les arguments qui s'y trouvent », écrit-il aux internautes dans une contribution postée sur le site d'Arte.

Conditions d’élevage et anthropomorphisme
Noyés dans un océan d’invectives, certains commentaires se penchent toutefois sur le raisonnement de l'amoureux de la corrida. Clara Montreuil s’intéresse ainsi aux conditions d'élevage des taureaux. Celles-ci, « proches du milieu naturel », d’après Francis Wolff, sont bien meilleures que celles des bêtes promises à l’abattoir. Elles se rapprocheraient même de ce que les écologistes préconisent.
Alors, « ne pouvons-nous pas être accusés d’une forme de malhonnêteté intellectuelle puisque c’est à partir du non-respect des bonnes conditions d’élevage qui peuvent exister qu’on justifie l’intérêt qu’à le taureau à être sélectionné pour une corrida ? », interroge l’internaute dans un texte limpide.
Pour un dénommé PPP, qui s’exprime sur le site replay de l’émission, c'est l'anthropomorphisme de la démarche qui pose problème. Francis Wolff reste pour lui « dans l’erreur qu’il souhaitait éviter : la vision qu'il adopte du taureau est un regard humain. Le taureau est un "combattant" ». Le philosophe prête en effet au bovin trois vertus morales de « héros » : la bravoure – entendue au sens « d’agressivité naturelle », la noblesse, c’est-à-dire la « capacité à charger droit » et le courage, celui de « résister aux effets de la peur ». Pourtant, l’animal n’a pas choisi de combattre, au contraire du torero.

La corrida est-elle un art ?
Sur la même page, Pinotnoir répond à PPP, saluant la dimension artistique de la corrida : « le courage (peut-être relatif) d'un torero, l'assurance et l'excellence d'un homme dans une discipline, et la chorégraphie agréable que produit la succession des charges du taureau - si on lui soustrait les gouttes de sang et le costume folklorique du torero ». Cette tenue, qui, selon Francis Wolff fait que la corrida oscille « entre le pathétique et le sublime ».
Mais, poursuit Pinotnoir, « peut-on utiliser les animaux sans se soucier de leur sensibilité pour satisfaire des besoins humains de divertissement, ou même d'exercice philosophique? ». Sur le site facebook de l'émission, Marie-Reine Graziani cite dans ce sens un texte de François Cavanna. L'éditorialiste y fustige le journaliste Jean Lacouture amateur de « l'art sublime et cruel de la tauromachie ». « Je hais la corrida.
Parce que je hais la mort. La mort n’est pas un spectacle. La mort n’est pas un jeu. Surtout la mort des autres. Les autres : les taureaux, je veux dire », écrit-il.

Pourquoi la mise à mort
Car la mise à mort de l’animal représente bien l'ultime pomme de discorde des pro et des anti. Comme le souligne encore Clara Montreuil, « la corrida implique quand même la mort du taureau qu’elle justifie de manière assez insatisfaisante […].» Francis Wolff admet d’ailleurs dans le bonus de l’émission que « l’éthique de la corrida » veut que le taureau meure et non le torero.
Mais selon le philosophe, le torero ne peut tuer l’animal « respecté » qu’en « mettant sa vie en jeu » - même si, à la faveur d’entraînements intensifs et des progrès chirurgicaux, les drames se font de plus en plus rares. Or, lui répond Clara Montreuil, « s'il est légitime de tuer des taureaux pour se nourrir, l'est-il encore de les exécuter dans des spectacles qui ne sont utiles qu’aux hommes et qui impliquent la mise à mort de l’animal alors que la fin du spectacle est autre que vitale (se nourrir) ? »

Michel Onfray et les autres...
Les internautes ont été nombreux à réclamer la présence d’un contradicteur à Francis Wolff, dont Cynthia, sur le site d’Arte : « Comment cette pratique barbare et cruelle peut-elle faire l'objet d'une discussion "intellectuelle" à une voix... Où est le débat contradictoire ? ». Côté penseurs, ils en appellent à Michel Onfray, Elisabeth de Fontenay, Yves Paccalet, pour faire face à Francis Wolff.
Certains auraient aussi souhaité voir Raphaël Enthoven inviter des activistes anti-corrida comme Jean-Pierre Garrigues du Comité radicalement anti-corrida (Crac) ou encore Jérôme Lescure, réalisateur d’ALF, un film sur la cause animale sorti en novembre 2012.

« Philosophie paradoxale »
Malgré tout, de rares personnes comme Nino Kamps saluent le choix du thème : « vu les réactions, j'estime que c'est le meilleur des sujets qui nous a été proposé depuis la création de l'émission car elle nous pousse à penser contre soi-même […] » Un raisonnement par l’absurde qui ne convainc évidemment pas tout le monde : « Tant qu'à faire de la philosophie paradoxale, il aurait été courageux d'inviter un militant de l'excision des petites filles, un ponte de la NRA, un ami de la mafia russe […] » s’insurge sur facebook Michel Haudry.

Les détracteurs de ce numéro de Philosophie ont largement évoqué le désamour des Français pour la corrida, entrée au patrimoine culturel national il y a bientôt deux ans. Ce rejet supposé n’a toutefois rien de massif. D’après un sondage Ifop de septembre 2012, alors que 48% des Français sont favorables à l’abolition de la tauromachie, 42% souhaitent qu’elle continue à être autorisée.


Sarah Collin

Corrida - Philosophie

samedi, 26 janvier à 07h15

Raphaël Enthoven reçoit Francis Wolff, professeur de philosophie, pour une corrida philosophique.


Edité le : 29-06-09
Dernière mise à jour le : 11-02-13