D’autres vies que la nôtre, celle d’Edouard Limonov. On dit souvent qu’il en a eu mille, voyou et poète dans ses jeunes années à Kharkov, majordome d’un milliardaire à Manhattan, écrivain dandy et journaliste à Paris, compagnon d’armes des Serbes lors du siège de Sarajevo, fondateur du parti national bolchévique à Moscou et aujourd’hui l’un des plus farouches opposants à Vladimir Poutine. Et bien sûr, héros du roman éponyme d’Emmanuel Carrère. Tout cela ferait presque oublier que, depuis son adolescence, l’homme écrit.
"J’aime la folie, toute ma vie en est un exemple" (
Journal d’un raté)
C’est sans doute tout cela que nous avions envie de rencontrer et aussi le Limonov d’aujourd’hui, l’homme en guerre contre le pouvoir à la veille de l’élection présidentielle du 4 mars.
Deux gardes du corps nous accueillent, ils sont là en permanence pour le protéger. Lui nous attend dans son bureau, dans la proche banlieue de Moscou, visiblement anxieux de ce qui l’attend, une pièce de 1 kopeck dans une main. Il la conservera pendant toute la journée, creusant avec, presque en permanence, la paume de son autre main. Si ce n’est quelques photos de lui accrochées au mur à différentes périodes de sa vie, le reste de l’appartement est vide.
"Un appartement meublé, ça me fait trembler." Soit.
Nous y passerons un peu plus d’une heure, à parler de lui, de l’écriture, de ses combats, de ses prisons, et de la gloire, cette gloire qu’il a cherché toute sa vie et qu’il cherche encore.
L’autre partie de l’entretien se passe au cœur de Moscou, à deux pas du Kremlin, à la galerie Tretiakov. Nous nous y rendons en voiture, lui dans une vieille
Volga, ces modèles hérités de l’ère soviétique. Dans les salles du musée, il nous parle de l’état de la Russie aujourd’hui. Interdit de se présenter à l’élection présidentielle en décembre, il observe le jeu d’un Poutine usurpateur et d’une opposition officielle, tolérée parce qu’aux ordres. Limonov entend continuer le combat démocratique, même après l’élection. Il en appelle à
"une révolution pacifique" jusqu’à ce que le peuple russe ait enfin droit à des élections libres.
Enfin, dans une des salles du musée, il nous fait découvrir son artiste russe préféré, Mikhaïl Vroubel (1856-1910). Peintre symboliste à la gloire controversée. Evidemment, il n’est pas étonnant qu’il se sente proche de lui. Après tout, c’est une autre vie que la nôtre.