Cycle Stanley Kubrick
Le mystère Stanley Kubrick
d'Angéline Delfandre
Cinéaste mythique et révolutionnaire, réalisateur et producteur de films à succès, artiste indépendant, intellectuel provocateur, travailleur acharné… Qui se cache derrière Kubrick ?
"Kubrick est un emmerdeur bourré de talents", disait Kirk Douglas, qui tenta vainement de le domestiquer lors du tournage de Spartacus dont il était producteur. La dévotion totale de Kubrick à son art le rendait mystérieusement intransigeant et exigeant. Mystérieuse également, son œuvre, hors normes, qui a épousé tous les genres et trouvé sa place dans l’impitoyable industrie cinématographique. Admirateur de la première heure, Martin Scorsese se souvient : "Avec Docteur Folamour, Kubrick a quasiment inventé un genre, celui de la comédie noire. Avec 2001 : l’Odyssée de l’espace, il a jeté à lui seul les bases du film de science-fiction moderne. Avec Orange mécanique, il a pressenti l’esthétique punk. Avec Barry Lyndon, il est parvenu à créer quelque chose de si extraordinaire que je me demande si ce chef-d’œuvre a bien été perçu pour ce qu’il est. Avec chaque film, Kubrick se redéfinissait et redéfinissait le cinéma et l’étendue de ses possibilités." Jean-Luc Godard, lui, se dit agacé par "l'agile matuvuisme" de Kubrick, son goût du spectaculaire, sa manière d’embrasser successivement des sujets ronflants - la guerre, l’espace, les dysfonctionnements de l’humain et de ses machines… Sans l’orgueilleuse audace qui le caractérisait, Kubrick n’aurait pas poussé si loin son entreprise de réinvention du septième art.
Le gosse qui voulait faire des films
Kubrick naît en 1928 dans le Bronx. L’école, "ça ne m’intéresse pas", dit-il très naturellement à son professeur. Il devient photographe à 16 ans puis documentariste. Incollable cinéphile, il rêve de devenir auteur-réalisateur. Son premier long métrage, Fear and Desire (1953), film de guerre métaphysique financé par sa famille, lui permet de trouver des fonds pour le suivant, le Baiser du tueur (1955), d’inspiration hitchcockienne et expressionniste dans le jeu des lumières. Le jeune ambitieux montre déjà une volonté inébranlable de maîtriser tous les aspects du film : le scénario, les techniques qu’il s’empresse d’assimiler, l’esthétique et, bien sûr, la production. Pour échapper au système des studios hollywoodiens, il fonde la Harris-Kubrick-Pictures, qui produit l’Ultime razzia (1956), thriller complexe et original. Sa réputation grandit. Il emprunte et réalise les Sentiers de la gloire (1958), film provocateur sur la Première Guerre mondiale produit par Kirk Douglas. Nouveau succès critique, mais catastrophe économique pour ce film largement censuré en France et en Europe. En 1960, gloire rime enfin avec succès pour le jeune Kubrick : il remplace en catastrophe le réalisateur de Spartacus et tourne, pour la première fois, en Technicolor devant des hordes de stars et de figurants.
Le bulldozer tranquille
"Maintenant, je peux filmer une histoire que j’aime." Fort de son succès, Kubrick peut devenir ce qu’il veut être : un artiste libre. Il part vivre en Angleterre. Lolita, d'après le sulfureux roman de Nabokov, sort en 1962. Malgré le scandale, le succès est au rendez-vous, ce qui sera désormais une constante excepté pour Barry Lyndon. En pleine guerre froide, Kubrick décide d’aborder un sujet d’actualité, la guerre atomique, dans une fable délirante qui ridiculise tous les états-majors. Docteur Folamour (1963) est son seul film tourné en moins d’un an. La réputation de Kubrick est à la hauteur de l’indignation qu’il suscite chez certains critiques. Il peut se permettre toutes les folies. Il en profite. 2001 : l’odyssée de l’espace (1968) est inspiré par les projets de conquête spatiale. Le réalisme révolutionnaire des images a pu être atteint grâce de nombreux effets spéciaux inventés pour l'occasion qui élèvent le coût du film à 10 millions de dollars. Orange mécanique sort en 1971 : nouveau scandale. Kubrick, cette fois jugé "fasciste" par certains médias, reçoit des menaces de mort pour cause d'incitation à "l’ultraviolence"… Il fait stopper la diffusion du film en Angleterre. Son nouveau défi, Barry Lyndon (1975), consiste à restituer la lumière du XVIIIe siècle, à contre-courant de Hollywood qui se régale de films d’action.
L'homme reclus
Suivent Shining (1980), sommet du film d’angoisse, Full Metal Jacket (1987), sur la guerre du Viêt-nam et, enfin, Eyes Wide Shut (1999), drame érotique. Son dernier film sort après douze ans de silence, pendant lesquels Kubrick s’abstient de toute apparition publique et refuse de dévoiler ses projets. De quoi alimenter la légende… L’homme, qui fuyait les moyens de transport et craignait les meurtres, était-il un "paranoïaque reclus" et un "mégalomane tyrannique" ? Ou simplement le personnage "secret, perfectionniste" décrit par son entourage ? Kubrick s’est éteint le 7 mars 1999. Le mystère persiste.
Angéline Deflandre
Edité le : 22-04-04
Dernière mise à jour le : 01-03-03