Taille du texte: + -
Accueil > Mang'Arte > Planète Manga > Les acteurs du manga > Dominique Véret, éditeur

08/02/05

Dominique Véret, éditeur

Rencontre avec Dominique Véret, directeur des éditions Delcourt/Akata

Mang'Arte : Vous dirigez la collection « Akata » aux éditions Delcourt, pouvez-vous nous dire ce que ce terme signifie et depuis quand elle existe ?
"Akata" est le nom de la structure animée par Sylvie Chang et moi. "Akata" est responsable de la collection manga des Editions Delcourt. "Akata" est un mot sanskrit dont la phonétique a été modifiée. Son sens n’a donc pas d’importance car ce sont les sonorités de ce mot que l’on a cherché à faire mémoriser.

Mang'Arte : Quelle est la ligne éditoriale d’Akata ? Quel manga privilégiez-vous ?

Nous avons d’abord le souci de toujours pouvoir être capable d’expliquer et de convaincre la presse et nos lecteurs des raisons qui nous font publier un titre. Nos mangas doivent avoir une raison d’être car il paraît maintenant entre quarante et cinquante titres différents par mois. Notre souci est de participer au succès de la vie économique d’une entreprise mais aussi de prendre régulièrement des risques en proposant des mangas qui nous paraissent refléter l’air du temps. Evoquer des préoccupations qui nous concernent tous. Souvent inconnus au départ, ils peuvent alors plaire au plus grand nombre. Nous devons être ou opportuniste ou en avance sur notre époque. Nous sommes en général plus motivés par la seconde démarche, tout en restant attentif à la première. Nous osons plus que les autres éditeurs, publier des œuvres pouvant passer pour provocatrices à leur sortie ou qui ne sont pas comprises immédiatement mais s’imposent plus ou moins vite par le sujet qu’elles traitent. Notre attitude peut favoriser l’émergence de best seller incontournables car la culture japonaise ne perçoit pas toujours les choses comme nous. Notre challenge est intéressant car c’est de cette façon qu’un éditeur acquiert une image de marque et fidélise un lectorat.

Il y a deux tendances qui nous intéressent : la publication de mangas traitant de préoccupations sociales ou relationnelles universelles qui ne sont pas encore abordées par la BD, et les mangas qui nous font découvrir la culture japonaise contemporaine ou traditionnelle. Il faut oser certaines oeuvres face au phénomène manga et l’importance qu’il est en train de prendre : ce n’est plus le marché qui produit sa dynamique.

De plus en plus de gens, de tranches d’âges différentes représentant aussi différentes couches sociales consomment avec avidité la littérature populaire d’une race et d’une culture qui nous étaient complètement étrangère et exotique, il y a dix ans. Nous travaillons sur une réalité de la mondialisation qui dépasse maintenant son seul aspect économique : nos contemporains deviennent boulimiques d’une culture qui n’a rien de commun avec la notre. Cela pose question, on essaie des réponses.

Nous nous permettons à travers nos choix éditoriaux de démontrer qu’au-delà du manga de consommation courante, d’autres titres peuvent nourrir nos réflexions sur nos propres valeurs de société, nous communiquer aussi du sens à un moment où des valeurs qui nous étaient propres nous satisfont moins ou sont décrédibilisées. Ce n’est pas une démarche confortable et tranquille car nous travaillons à contre-courant de la tendance éditoriale générale dans le manga.
Les Français ne sont d’ailleurs pas très prêts à accepter que d’autres formes de pensée puissent être aussi satisfaisantes que la leur et même se permettre de les influencer. Notre ethnocentrisme vient de connaître quatre siècles d’hégémonie planétaire et c’est difficile d’accepter que la situation doive changer et qu’il va falloir se mélanger avec d’autres cultures. Dans un premier temps, la seule récompense que l’on puisse attendre de notre façon de travailler c’est l’assurance que le livre, la bande dessinée, sont toujours des médias qui peuvent favoriser une rencontre culturelle et des échanges.


Mang'Arte : Vous êtes le fondateur des éditions Tonkam, un des premiers éditeurs en France à avoir « misé » sur le manga. Pouvez-vous nous raconter votre parcours ? Comment avez-vous découvert le manga ?
C’est avec Sylvie Chang qu’a été créé Tonkam. J’ai commencé à travailler dans la BD en 1976 en tant que libraire d’occasion et de retours d’éditeurs sur le marchés des Puces de Montreuil. J’ai vendu des BD du nord au sud de la France, l’été, au hasard des foires et marchés dans les années 70. J’ai été aussi libraire de BD neuves, grossiste en solde de BD, éditeur (Furioso). Ma génération a été influencée par mai 68 et le mouvement hippie mais les voyages m’ont toujours semblé beaucoup plus profonds et riches de redécouvertes que le militantisme et les modes. Je me suis pris Bruce Lee dans la gueule autant qu’Hendrix. J’ai découvert le manga avec "Le Cri qui tue" et "Albator" vers 79. Avec tout ce mélange, je me suis donc retrouvé en Thaïlande pour la boxe thaï en 81 mais aussi parce qu’il fallait que je voyage en Asie. J’avais des choses à découvrir. A cette époque, beaucoup de mes proches sombraient dans l’héroïne. J’ai préféré apprendre à shooter l’adversité que mes veines pour survivre. Depuis, je vis culturellement entre deux continents et plusieurs pays d’Asie où je me rends tous les ans.

Avec Sylvie Chang, qui est de père chinois, nous avons inventé Tonkam et orienté nos activités vers le manga car nous avons compris très rapidement et cela dès l’essor du phénomène "Dragon Ball" à la fin des années 80 qu’il était en train de se passer quelque chose qui nous correspondait et nous parlait. Pour nous, cela n’a jamais été artificiel, ni un effort, de s’investir dans le phénomène manga dès son apparition, l’état d’esprit de la culture pop japonaise nous convenait très bien.
De plus, on pouvait voyager facilement en Asie avec notre travail. On pouvait se perfectionner sur tous les plans avec les mangas. Il n’y a rien de plus satisfaisant qu’un travail qui vous permet de vivre ce que vous êtes. Nos activités et les mangas, nous ont toujours beaucoup fourni d’informations qui permettent de mieux décoder beaucoup de choses que l’on a pu vivre en voyageant en Asie ou avec des asiatiques ou que l’on avait envie d’apprendre. La découverte la plus intéressante que j’ai eu avec le manga, c’est celle de la puissance d’un média populaire comme il n’y en a pas en France. Pour moi le manga a une capacité de préservation, d’entretien, de favoriser l’adaptation et de participer à l’évolution d’une culture sans équivalence. En comparaison, notre BD est un genre otage d’intellectuels coupés de la société et du peuple. C’est devenu un produit de luxe qui ne fait pas face à ce qu’un pays attend de ses artistes, de ses artisans. Cela commence pourtant à changer et le manga y est pour beaucoup.
Travailler dans le manga c’est aussi pour moi, travailler pour des changements inévitables dans la culture française. Le monde est en transformation.

Mang'Arte : Quel est le prochain titre de Osamu Tezuka, l’auteur de « Ayako » que vous allez publier ?
Il y en aura quatre ou trois dont "Dororo". Nous attendons des réponses. Pour ce qui concerne Osamu Tezuka, c’est avec Tonkam que nous avons commencé à le faire connaître mais ce sont les Editions Delcourt qui l’ont fait reconnaître avec "Ayako". D’autres titres sont en traduction maintenant chez d’autres éditeurs. Le souci c’est qu’un artiste qui fait partie du patrimoine culturel de son pays soit toujours traduit et adapté avec le même intérêt pour les qualités de l’œuvre.

Mang'Arte : Quel est votre auteur de manga préféré ?

Il n’y en a pas car je ne pourrais plus avoir de coups de cœur et cela ternirait mon plaisir de découvrir et faire découvrir des artistes aux lecteurs. Osamu Tezuka m’impressionne pourtant beaucoup et j’ai tendance à penser que sans tenir compte de sa façon de dessiner et qu’elle ne peut pas plaire à tout le monde, il se pourrait bien qu’il soit l’auteur de BD le plus important de la BD mondiale. Il a tout exploré, tout inventé. C’est un des génies du 20ème siècle.
De toute façon, il y a trop d’auteurs incontournables dans le manga. Cela ne me dérange pas d’écrire que finalement je ne connais rien de cette BD, elle est trop riche. Il y a trop de titres et d’auteurs. On ne peut que participer avec d’autres au désir de mieux la faire connaître et s’occuper des titres que l’on sait défendre.

Mang'Arte : Avez-vous en projet de publier des auteurs féminins ?
De plus en plus, d’ailleurs nous avons déjà commencé avec Ai Yazawa ("Nana"), Saki Hiwatari ("Global Garden"), Natsuki Takaya ("Fruits Basket") et Kei Toume (Sing « Yesterday » for me). Je pense que les femmes artistes japonaises ont beaucoup de choses à nous apprendre et à nous faire redécouvrir. Il me semble que notre féminisme a sombré dans le rapport de force, le consumérisme et la vanité. Il pourrait bien se faire influencer par la femme orientale qui a conservé plus de choses traditionnelles dans sa nature de femme ainsi que moins de complexes dans l’expression de sa féminité.
Nous préparons la publication d’un manga de Haruko Kashiwagi dont le titre français sera "Initiation". Ce sera une série en cinq volumes s’adressant à un public adulte (pas que par l’âge bien entendu). C’est l’histoire de la découverte et de l’initiation d’un adolescent de quinze ans, dans un village vivant encore à l’écart du Japon moderne, de pratiques sexuelles anciennes. Elles ont commencé à disparaître quand ce pays s’est ouvert à l’Occident à la fin du 19ème siècle. "Initiation" fera découvrir les liens qui ont pu exister dans la culture japonaise entre la sexualité, la terre et le sacré et c’est raconté par une femme. C’est particulièrement intéressant d’éditer une BD qui ne parle que de sexe et avec des scènes très explicites alors que les lecteurs vont être très captivés par ce qu’ils vont découvrir et apprendre. Il y a dans le manga des titres de femmes (josei) qui abordent la sexualité et leur sexualité sans volonté pornographique mais crûment et librement. Le Japon a toujours été moins coincé sur la sexualité que l’Occident. Il y a une vague en ce moment qui est d’ailleurs réactive à une hypocrisie puritaine influencée par la culture américaine.

Avec Mari Okazaki, une jeune artiste que nous voulons faire connaître, c’est beaucoup plus la sensualité des jeunes filles japonaises qui va être abordé. Nous commençons à la publier en sortant ses titres pour jeunes adultes, ""Déclic amoureux", BX et trois autres titres. Mais nous sommes aussi intéressés par ses titres plus érotiques. Je pense que les dessinatrices japonaises qui parlent de sexualité vont séduire les lectrices françaises pour d’autres raisons que le voyeurisme.
Pour ce qui concerne le shojo manga qui s’adresse aux adolescentes, nous allons continuer à en publier. Pendant que les jeunes filles rêveront du prince charmant, nous éditerons aussi des shonen manga pour que les adolescents redeviennent de preux chevalier. Amusant ce métier.

Mang'Arte : Avec « Coq de combat » et « Ki-Itchi » vous mettez en avant le côté social du manga. Est-ce pour vous une priorité et un choix ou un hasard de rencontres avec des auteurs qui vous ont attiré ?

La priorité était de publier des mangas réagissant à la prise d’otage qu’était en train de subir cette BD avec la « génération manga ». Le manga méritait plus que d’être une tendance générationnelle et les lecteurs des autres BD commençaient à s’y intéresser. On a voulu modifier et influencer le cours de choses. Il nous fallait aussi des titres forts, des titres d’auteurs car nous voulions commencer à publier des mangas capables de concurrencer le roman car les BD japonaises peuvent y prétendre très facilement. Même si pour l’instant, nous ne sommes pas encore tout à fait prêt à le prouver.
Pour "Coq de Combat", son graphisme réaliste était idéal pour séduire les amateurs de BD franco-belge. "Ki-itchi" avait tout pour plaire dès le départ aux lecteurs raffinés de BD. Ceux qui aiment découvrir les titres graphiquement difficiles qui pourtant ont des choses fortes à raconter, et de quelques origines qu’elles soient. Les Editions Delcourt ont de plus une image et une réputation très favorable pour ce genre d’aventure éditoriale.

Nous vivons dans un climat général sombre et négatif. A moins de s’overdoser de conneries avec la télé ou de ne faire que l’autruche, on sait tous que l’ambiance n’est pas top. Les jeunes qui se goinfrent avec des mangas de série B (je suis gentil) méritaient de se prendre une baffe et d’être secouer dans leur indifférence. "Coq de Combat" avait la patate pour ça. Je pense qu’il y aura un avant et un après "Coq de Combat" car en le publiant nous avons aussi signifié que : "Attention le Japon peut vous remuer le cul et l’esprit avec des histoires qui ne se voilent pas la face pendant quand le monde part en couilles!" Avec ce titre c’est de l’énergie positive, un électrochoc sortant des poubelles que nous avons communiqué à plein de gens. Même si le héros n’est pas du tout recommandable, il sort toutes ses tripes pour remonter vers une surface dont il ne cherche même pas à imaginer la nature. Il se bat en s’appuyant quant même au fur et à mesure sur une tradition qui fait aussi office de garde-fou à encore plus d’extrême. A part avec ses parents (rien n’est excusable), Ryô est d’une extrême violence qu’avec des gens vivant comme lui, et c’est la loi de la jungle. Il se bat aussi avec des personnes qui ont choisi de pratiquer les arts martiaux.
"Coq de Combat" met en scène des désordres intérieurs qui se réorganisent lentement, les lecteurs sont aussi perdus que Ryô. "Coq de Combat" est un titre maîtrisé par ses auteurs, ils savent où ils veulent en venir et il y a toujours de l’éducation dans l’air autour des tatamis. Des images de bouddha, assez amochées commencent à apparaître dans certains décors. Mais continuons à suivre Ryô car les auteurs savent très bien où ils veulent en venir. En fait "Coq de Combat" peut être lu par des personnes issues d’un tas de milieux différents. Cela valait le coup d’oser le traduire.

"Ki-itchi", nous est tombé entre les mains en cherchant un titre évoquant le 11 septembre. Sahé Cibot qui travaillait avec Akata, devait partir au Japon six mois après l’évènement. Je lui ai alors demandé de me trouver des mangas évoquant déjà cet événement car la BD japonaise est extrêmement réactive. Elle a feuilleté beaucoup de titres récents dans les librairies pour finir par découvrir les pages 52 et 53 du volume 2 de "Ki-itchi". J’avais supposé que les auteurs ayant pu réagir aussi vite auraient des choses intéressantes à raconter. Et "Ki-itchi" est en effet un titre qui ne peut pas laisser indifférent.
"Ki-itchi" c’est le retour en force d’une littérature caustique, sévère et désespérée. Il n’y a plus de politiquement correct. C’est un roman qui décrit très bien les gens paumés qui composent les sociétés urbanisées actuelles. "Ki-itchi" c’est une histoire avec pleins de personnages qui sont comme toutes ces personnes perdues que l’ont croisent tous les jours. C’est l’hystérie, les relations humaines sont fausses et tout le monde essaie de continuer à jouer un rôle. Un petit garçon, bien viril, doit trouver son chemin dans tout ça. "Ki-itchi" c’est plus qu’un manga social. Dans ce livre la société ne fonctionne déjà plus, tout le monde est perdu dans les décors de la ville, dans un monde bruyant qui broie les êtres.


Mang'Arte : Comment voyez-vous l’évolution du manga en France ?
A perte de vue. L’Asie occupe une place économique de plus en plus importante. En nombre, nous sommes peu par rapport aux asiatiques. Nous vivons une mondialisation économique mais aussi culturelle. Par sa diffusion et sa richesse, le manga est pour l’instant le meilleur média pour apprendre les cultures pop asiatiques. L’intérêt pour les mangas va concerner de plus en plus de catégories sociales différentes à cause des changements dans le monde.

Propos recueillis par Nathalie van den Broeck et Emmanuel Raillard, juillet 2004.

..........................................................
Mang'Arte, le magazine de l'autre manga
Mangas & dossiers complets
en ligne tous les mois
www.arte-tv.com/mangarte

Edité le : 09-07-04
Dernière mise à jour le : 08-02-05