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Un magazine de Claire Doutriaux

Tous les dimanches à 20h00 Karambolage se penche sur les particularités de la culture quotidienne française et allemande.

> Émission du 15 janvier 2012 > le rite : les trois coups

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Karambolage 256 - 15/01/12

le rite : les trois coups

Allez-vous parfois au théâtre ? En France ? Alors vous connaissez le rituel des trois coups. Caroline Raynaud nous en explique l’origine.

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Si vous allez au théâtre en France, il se peut qu’une fois la lumière éteinte, alors qu’un silence religieux se fait dans la salle, vous entendiez frapper d’abord toute une série de coups rapprochés, puis trois coups distincts.

Frapper les trois coups est une tradition du théâtre français. Et le bâton qui sert à les frapper a même un nom : le brigadier. C’est dire si l’on prend la chose au sérieux. D'ailleurs, si vous y prêtez attention, bon nombre de cafés ou restaurants à côté des théâtres s’appellent Les trois coups.

Certains pensent que cette pratique aurait débuté au Moyen Âge. Elle aurait eu pour but de chasser les mauvais esprits - voire le diable lui-même - des théâtres, lieux assez peu fréquentables. On aurait d’abord frappé onze ou douze coups, un pour chaque apôtre avec ou sans Judas, puis trois coups pour évoquer la trinité.

Pour d’autres, cela remonterait à Louis XV et aux spectacles de cours. Louis XV, grand amateur de femmes, s’était fait construire une loge à part afin, dit-on, d’être plus à son aise pour contempler les actrices. Quant à la reine, elle était installée en face. Depuis lors, les spectacles se terminaient par trois saluts : un à droite vers le roi, un à gauche vers la reine, et un au milieu pour le public. Raison pour laquelle on aurait aussi débuté en frappant trois coups : un pour le roi, un pour la reine, et enfin un pour le public, en symétrie.

Une autre explication se voudrait plus pragmatique. Au XIXe, les machinistes n’avaient aucun moyen de savoir ce qu’il se passait sur la scène. À cela s’ajoutait que le plateau était très encombré : de figurants, de comédiens, bien plus que de nos jours. Le régisseur frappait toute une série de coups pour signifier qu’il fallait vider le plateau. À cet avertissement, un machiniste sous la scène répondait par un coup, puis un autre coup était frappé en haut des décors et un dernier coup depuis les coulisses. Ces trois coups indiquaient que chacun était bien à son poste, le spectacle pouvait commencer.

Et comme nous, Français, n’aimons rien de plus que les exceptions qui confirment la règle, la Comédie française, le grand théâtre public dont la création remonte au 17e siècle, est le seul théâtre de France où l’on ne frappe pas trois, mais six coups. En effet, cette vénérable institution est née en 1680 de la réunion de deux troupes : la troupe de l’Hôtel de Guénégaud et la troupe de l’Hôtel de Bourgogne. Ainsi la tradition, là non plus pas totalement vérifiée, voudrait que l’on frappe trois coups pour chacune des troupes, donc six coups en tout.

Vous l’aurez compris, l’origine de ces trois coups s’est perdue dans le temps. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’historiquement, le théâtre se jouait dehors, en pleine rue, sur une place par exemple. Et il fallait bien faire silence dans le brouhaha afin que la pièce débute. Frapper des coups sur le sol était très certainement une pratique courante pour faire taire le public.

De nos jours, les trois coups ne sont presque plus frappés. Il n’y a guère que le théâtre de boulevard pour maintenir cette tradition. Il faut bien le dire, les trois coups font aujourd’hui un peu ringards.

Mais un autre rituel est en train de les remplacer, cette petite phrase qu’on entend immanquablement avant chaque spectacle : "Mesdames et messieurs, veillez à éteindre vos téléphones portables".


Texte : Caroline Raynaud
Image : Marc Chevalier

Edité le : 13-01-12
Dernière mise à jour le : 23-01-12