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Syrie, le souffle de la révolte

Pour marquer les deux ans du début de la révolte civile dans le pays, ARTE offre une réelle visibilité au travail de réalisateurs syriens.

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Syrie, le souffle de la révolte

Pour marquer les deux ans du début de la révolte civile dans le pays, ARTE offre une réelle visibilité au travail de réalisateurs syriens.

Syrie, le souffle de la révolte

14/03/13

Le collectif Abou Naddara

Les images dans la révolution syrienne : CRÉER


Chaque vendredi, Abou Naddara, un collectif de jeunes cinéastes syriens, passionnés de documentaire de création, mettent en ligne sur Internet un court-métrage d'une à cinq minutes. Autant qu'une démarche artistique nouvelle dans le paysage audiovisuel syrien, c'est une participation à la révolution. Les courts-métrages portent un message complexe, ouvert, libre à chacun de les interpréter suivant sa sensibilité. On ne sait pas ce qui y relève de la réalité et de la fiction. Charif Kiwan, porte-parole d'Abou Naddara, nous explique sa démarche.

L’art peut soulager les souffrances de ceux qui vivent avec la mort aux trousses.






  • Tout le monde filme désormais en Syrie. Qu'est-ce qui vous distingue des vidéos amateur ?

    Le collectif Abou Naddara est né du besoin de représenter les Syriens autrement. Nous voulions réhabiliter l’image des nôtres qui sont généralement considérés à travers le prisme de la géopolitique et de la religion. Telle était l’intention de notre première série de courts métrages réalisés en 2010 (www.abounaddara.com). Et tel est l’état d’esprit dans lequel nous réalisons un très court métrage chaque vendredi depuis avril 2011.
    Mais ce parti-pris, nous l’exprimons avec les outils du cinéma qui est un art de la représentation. Nous faisons des choix de narration, de cadrage ou de montage qui permettent d’introduire une certaine distance avec l’actualité. Nous nous adressons au spectateur en tant qu’individu universel et non pas en tant que citoyen concerné par cette actualité. Et nous lui demandons de juger chaque film en tant que tel, c’est-à-dire en tant qu’œuvre de création artistique exprimant le savoir-faire et l’éthique de son auteur.
    Quant aux vidéos amateur diffusées par des militants anonymes, elles interpellent le spectateur en tant que citoyen, et sollicitent son soutien politique ou moral. Elles se présentent comme autant de reportages ou de témoignages en relation directe avec l’actualité, ce qui rend difficile ou déplacé tout jugement esthétique à leur encontre. Elles tendent enfin à se conformer aux codes de la télévision qui a intégré ces vidéos amateur dans sa programmation (les chaînes satellitaires arabes diffusent quotidiennement une sélection de ces vidéos qu’elles recueillent sur Internet ou achètent à des militants).


  • Que vous inspire cette profusion d'images où les Syriens mettent en scène leur vie et leurs opinions ?
    Les Syriens sortent d’un demi-siècle d’état d’urgence durant lequel ils étaient condamnés à l’invisibilité. Il est donc normal qu’ils cherchent à se faire voir, qu’ils défendent autant que faire se peut leur droit à l’existence médiatique. Il n’en demeure pas moins que les images qu’ils tournent et diffusent plus ou moins spontanément sont problématiques. Certaines d’entre elles pourraient constituer des pièces à verser au dossier du régime de Bachar al-Assad en vue de sa condamnation par un tribunal international. D’autres sont plus difficiles à apprécier. Mais toutes sont précieuses dans la mesure où elles nous informent sur la situation en Syrie malgré le blackout décrété par le régime. Elles constituent des documents d’archives et doivent être traitées comme tels.
    Ce qui nous choque, c’est l’attitude de ceux qui diffusent abusivement ces images ou leur confèrent a priori le statut de cinéma direct ou cinéma vérité. Car ces images ne sont pas lisibles sans un important travail de mise en perspective ou de montage. En les montrant sans faire ce travail préalable, on enfonce davantage encore les Syriens dans l’invisibilité dont ils s’efforcent de sortir. On donne d’eux une image indigne alors qu’ils livrent un combat homérique. À ce propos, il serait temps que les instances de contrôle de l’audiovisuel interviennent pour défendre le droit à l’image des Syriens, bafoué pour de bonnes ou mauvaises raisons par certains médias européens.


  • Utilisez-vous des images tournées par des amateurs ? De quelle manière et dans quel but ?

    Il nous arrive d’emprunter des images et des sons aux vidéos amateur diffusées anonymement sur Internet. Cela peut être des éléments ponctuels ou bien des séquences substantielles.
    Apocalypse Here constitue le premier film que nous avons réalisé à partir d’images de vidéos amateurs. En l’occurrence, il s’agit de vidéos tournées suite à des massacres commis par l’armée de Bachar al-Assad dans trois localités au sud et au centre de la Syrie. Les images d’origine sont insupportables, illisibles, incroyables (voir l'enterrement des victimes du massacre de Houla ; et les images des funérailles d'un « martyr » à Qouseir). Il a fallu en retirer les corps meurtris au profit des vivants, couvrir les gémissements d’affliction par un chant de résurrection, introduire des ellipses et des mots d’espoir sur fond d’apocalypse... Bref, il a fallu beaucoup d’artifices pour montrer l’horreur avec un minimum de dignité.

  • On ne sait jamais, dans vos films, ce qui relève du réel et ce qui relève de la fiction, par exemple dans Le soldat inconnu*. N'est-ce pas source de confusion ?

    Le cinéma que nous aimons est du côté de la subversion et de la chienlit. Et nos films parlent d’un moment de brouillage généralisé qu’on appelle la révolution. À part ça, les choses sont très claires : notre travail s’inscrit dans la tradition du cinéma documentaire d’auteur, mais nous jouons volontiers des codes de la fiction, du clip, du ciné-tract ou du dessin animé.
    Le Soldat inconnu* peut paraître troublant en raison de son esthétique qui évoque les films d’animation. Mais il s’agit là d’un parti pris destiné à masquer les traits du personnage pour des impératifs de sécurité, tout en instaurant une certaine distance avec son récit. Sans soute est-il aussi troublant de se trouver face à un homme ordinaire qui parle de sa propre barbarie avec autant d’humanité. Mais il n’y a pas de confusion là-dedans. Pas de notre fait, en tout cas.


  • Faire de l'art alors que la Syrie est déchirée et endeuillée par la guerre, est-ce possible ?

    Les artistes n’ont pas à se poser ce genre de question. Ils doivent mettre leur art au service de la société qui les a formés, au même titre que les médecins qui soignent dans les hôpitaux d’urgence. Car l’art peut soulager les souffrances de ceux qui vivent avec la mort aux trousses. Et la société syrienne apprécie l’engagement de ses artistes, comme l’atteste la grande popularité des chanteurs révolutionnaires à Hama et Homs (Ibrahim Kachouch et Abdel Basset Sarout) ou celle des dessinateurs et graffeurs subversifs dans la province d’Idlib. Encore faut-il ne pas transiger sur l’éthique artistique et refuser le populisme ou l’esthétisation de l’horreur à laquelle recourt une certaine propagande révolutionnaire.

  • Comment le monde du cinéma et de la télévision syriens ont réagi à la révolution ?
    Lorsque la révolution a éclaté, la télévision avait déjà tué le cinéma avec le soutien actif du régime qui monopolisait la production cinématographique et parrainait une florissante industrie du feuilleton télévisé. Des dizaines de feuilletons étaient ainsi produits et diffusés chaque année sur les chaînes syriennes ou panarabes, tandis que l’Office national du cinéma produisait deux ou trois films, plutôt téléfilms, diffusés dans quelques salles à travers le pays.
    On parle beaucoup des cinéastes qui se sont engagés dans la révolution et de ceux qui y ont laissé la vie, comme notre magnifique camarade Bassel Shehadeh, tué à Homs. Mais ce qu’on ne dit pas, c’est que les stars du petit écran comptent bien plus que les cinéastes dans la bataille de l’opinion en Syrie. Or ces stars-là ont été majoritairement du côté du régime. L’un d’eux sert même de conseiller à la télévision en matière de propagande. Et un grand nombre continuent à travailler normalement en Syrie ou dans les pays arabes. Car il a été décidé en haut lieu que l’industrie du feuilleton télévisé devait continuer malgré la révolution.

L’art doit corriger la disproportion entre l’expérience que vivent les Syriens et les images qui en sont données.







  • Il y a eu, au début du soulèvement, un engouement pour « l'art de la révolution ». Quelle réflexion cela vous inspire-t-il ?
    Ce qu’on appelle l’art de la révolution, c’est une manière d’esthétiser la révolution en la vidant de sa substance politique. C’est un peu comme l’art populaire qu’on honore dans les musées tout en éloignant les classes populaires du pouvoir.
    Il semble que de plus en plus d’organisations ou fondations étrangères, notamment européennes, cherchent à financer des projets artistiques en lien avec la révolution syrienne. Cela ne nous étonne pas que la « société du spectacle » cherche ainsi à réduire le combat de notre peuple à une sorte de folklore. Mais nous craignons que les artistes syriens qui manquent cruellement de reconnaissance finissent par tomber dans ce piège.
    Pour être légitime à parler de la révolution, l’art doit corriger la disproportion entre l’expérience que vivent les Syriens et les images qui en sont données. Car les Syriens vivent une expérience digne d’Ulysse, de L’Iliade et des Communards de Paris, et on les représente comme des figurants dans un spectacle médiatique conçu pour la ménagère de moins de 50 ans.


  • Dans l'un de vos films, Aux armes citoyens-reporters, vous questionnez le dilemme des citoyens journalistes, mis sous pression par les médias étrangers. Cette expérience est-elle un échec ?
    Le citoyen journaliste en question travaillait dans la ville assiégée de Homs où il filmait pour le compte de chaînes satellitaires arabes tout en assistant des journalistes occidentaux de passage dans sa ville. Il est devenu très critique envers les médias auxquels il reproche de « couvrir » les massacres pour augmenter leur audience. Mais il ne semble pas avoir trouvé le moyen de faire œuvre d’information alternative. Est-ce pour autant un échec ? Il est trop tôt pour le dire. Car la révolution ne fait que commencer. Et notre citoyen journaliste n’est pas le seul à se poser des questions.
    Cela étant dit, la situation ne semble pas très encourageante. Car les médias traditionnels, notamment la télévision, continuent à imposer leurs codes aux médias alternatifs qui se multiplient sur Internet. Et les vidéos postées sur YouTube tendent à se ressembler quant au choix des sujets et à leur traitement.


Propos recueillis par Christophe Ayad

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* Le Soldat inconu : quatre films dont deux diffusés sur ARTE le 12/03/2013 (Le Soldat inconu 1 - Le Soldat inconnu 2 - Le Soldat inconnu 3 - Le Soldat inconnu 4).



Comment on passe de la vidéo brute au court-métrage de création

  • L'EXEMPLE DE THE EAGLES OF SYRIA ("LES AIGLES DE SYRIE"), UN COURT MÉTRAGE D'ABOU NADDARA
Le court-métrage The Eagles of Syria, qui ridiculise la propagande du régime sur sa glorieuse armée de l'air employée essentiellement à bombarder les civils, a été réalisé principalement à partir de la vidéo suivante, qui est aussi commentée dans notre partie DÉCRYPTAGE (vidéo n° 4). Cette vidéo détournée ("moussarab") montre des soldats en train de jeter des barils de TNT sur un village de la province d'Idlib, Kafr Sejena.
Dans le premier plan du film, le réalisateur a inséré un extrait d'un spot publicitaire de l'armée diffusé à la télévision. La chanson patriotique qui l'accompagne dit : « Nous, les aigles... Les aigles arabes de Syrie... Nos missiles sont destructeurs, nos coups sont ravageurs et notre ciel est inviolable. Nous, les aigles... Les aigles arabes de la Syrie. »
Il faut savoir que Hafez Al-Assad, le père du président actuel Bachar, qui a régné sur la Syrie de 1970 à 2000, était issu de l'armée de l'air. Il a particulièrement choyé son corps d'origine, créant même un service de renseignement dédié, le plus cruel et le plus redouté des Syriens. « Notre enfance a été bercée de ce genre de spots édifiants, réalisés par la “Direction de la guidance morale” », explique Chérif Kiwan, porte-parole du collectif Abou Naddara.
Les derniers plans du film sont composés d'images amateur montrant les conséquences terribles sur la population d'un bombardement aérien.
Christophe Ayad



Edité le : 07-03-13
Dernière mise à jour le : 14-03-13