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Journée gastronomie

ARTE vous a concocté une journée pleine de parfums et de saveurs...

> L'impossible Noël franco-allemand

Journée gastronomie

ARTE vous a concocté une journée pleine de parfums et de saveurs...

Journée gastronomie

21/12/12

L'impossible Noël franco-allemand

Un petit conte franco-allemand


« On ne ment pas la bouche pleine », disait Claude Chabrol, grand peintre français du repas de famille. On le sait, les repas carabinés ont cet étrange pouvoir de faire émerger excès et dissensions.

 
Avant de se mettre à table, tout va bien : Maman resserre sa belle ceinture dorée, Tonton écoute du Tino Rossi seul dans le salon, sœurette dresse les entrées dans la cuisine, bref, l’illusion de l’entente est maintenue. Le repas commence. Maman picole un peu trop, Tonton dispense ses leçons de vie, on se reparle de ce qu’on doit faire des meubles de Mamie et ça finit mal. L’alcool aidant, on s’agace des sempiternelles discussions, des réflexes et du mode de vie incongrus des gens qui ont le même sang. On finit par se dire « au revoir » devant la couronne suspendue à la porte et on s’engouffre dans une voiture gelée avec la boule au ventre. Imaginez un peu que la France et l’Allemagne s’attablent autour du même repas de Noël. Que ceux qui souhaitent l’éclatement définitif de l’Union Européenne y songent sérieusement.




 

Entre la France et l’Allemagne, les choses commencent mal dès le 24 au soir. Pratique et prévoyante, l’Allemagne sait depuis toujours que ce jour n’est pas férié. Elle a travaillé toute la journée, fait quelques achats in extremis et quand elle rentre, le programme est simple : elle ira éventuellement à la messe pendant que le Christkind, l'enfant Jésus, dépose les cadeaux (Nikolaus, équivalent du Père Noël, est déjà venu le 6 décembre : il passe son tour sur ce coup-là).  Avant cela, elle s’attablera en famille, vers 19h comme d’habitude, autour d’un menu aussi raffiné que : « Kartoffelsalat und Würstchen », « salade de pommes de terre et saucisses de Francfort ». – « Pardon ? », s’étrangle la France. « Oui, répond l’Allemagne, avec une grande chope de bière ». La France est bouche bée. L’Allemagne reprend : « L’essentiel, c’est d’être ensemble, non ? ».

Loin de cette modestie protestante au goût de trash-food, elle avait d’autres plans en tête : Rentrer du travail les bras chargés. Faire les derniers paquets en tartinant des blinis de tarama de l’apéro. Préparer un bouillon de canard et ravioles de foie gras, des papillotes de Saint-Jacques aux kumquats, du pigeon farci de truffes noires et des timbales de petits légumes oubliés. D’un geste concomitant, mettre le champagne au congélateur tout en retirant la bûche Picard. « La quoi ? » demande l’Allemagne excédée. Elle ne connaît ni la bûche de Noël, ni Picard Surgelés, et ne comprend pas pourquoi la France, après tant de zèle gastronomique, ne pousse pas jusqu’à la fabrication d’un incroyable dessert-maison. La France ne sait pas quoi pas répondre. Piquée dans son orgueil, elle finit par rétorquer que « c’est un gain de temps incroyable, que c’est sympa, une bûche, mais que de toute façon, on sera repus, donc mieux vaut quelque chose de frais et léger ». L’Allemagne va se coucher sans écouter la fin.

Le lendemain, l’Allemagne, vainqueur du camp de la prévoyance, se réveille fraîche et dispose. La France, vainqueur de la catégorie gastronomie, est un peu ballonnée. Le 25 au midi va se jouer la grande battle de la tradition.


La France et l’Allemagne sortent ensemble les rallonges. On sera plus nombreux à table. Elles plient les serviettes le plus artistiquement possible et enfoncent des bougies dans les chandeliers oxydés. Tout va bien. C’est dans la cuisine que les choses se gâtent.  L’Allemagne veut enfourner son « Gänsebraten », son oie rôtie de 5kg, mais le four est squatté par une énorme dinde aux marrons. Dans le même temps, tous les brûleurs de gaz sont occupés par l’Allemagne : Une marmite contient des Knödel et une cocotte, du Rotkohl. La France se penche vers les casseroles. « C’est suspect », lance-t-elle à l’Allemagne, avant de demander d’un air dégoûté : « Qu’est-ce que c’est ? ». L’Allemagne répond que les Knödel, ce sont des boules de pommes de terre et de mie de pain bouillies (LIEN), que le Rotkohl, c’est du chou rouge cuit avec du sucre et du vinaigre, et que ça va très bien ensemble. Puis elle ajoute : « De toute façon, c’est comme ça qu’on accompagne les viandes donc je ne vois pas pourquoi on changerait. Tiens, tu te pousses ? Il faut que je fasse la sauce au vin».

Pour se venger de ne pas pouvoir cuire ses propres accompagnements, la France lance la contre-offensive dite « de l’huître ». Elle ameute tous les hommes de la maison et leur montre l’immense bourriche entreposée dans le bas du frigo. Tous s’arment d’un couteau, d’un chiffon, et se plantent en ligne devant le plan de travail. Un verre de champagne posé non loin d’eux, ils ouvrent les mollusques en faisant des blagues graveleuses. C’est un moment chargé de testostérone. L’Allemagne est excédée et décide de commencer le repas sans attendre la France. « C’est qu’il est 13h passées ! », s’exclame-t-elle paniquée. Trente minutes plus tard, l’oie crue, les Knödel, le Rotkohl et quelques verres de Schnaps sont engloutis. La France rejoint la table avec son plateau d’huîtres et son foie gras. Les jeunes sont regroupés au bout et parlent fort (on s’y croirait). Suivent la dinde aux marrons sans accompagnement, le fromage et une bûche non pas glacée, mais achetée chez le pâtissier (cette année, je fais la bûche). A base de crème au beurre, de biscuit roulé et de ganache, elle alourdit un brin le festin.


L’Allemagne n’a pas mangé de dessert. A la place de cela, elle migre au salon, met en boucle „Stille Nacht, Heilige Nacht ». Puis elle s’installe autour de la table basse, sur laquelle trône un saladier rempli de Plätzchen. La France, à peine sortie de table, se traîne lamentablement vers le séjour. La porte est fermée, l’Allemagne lui fait la tronche. Par la serrure, la France voit alors des mains se jeter sur des petits gâteaux sablés en forme d’étoiles, de sapins, de lunes et de cœurs. La France, entre nausée et jalousie, se retire faire la vaisselle. Sa vaisselle.

Le 26, la rupture est consommée. La France est alitée avec une crise de foie, une maladie nationale inconnue de l’Allemagne et de l’ensemble de la communauté scientifique d'ailleurs. Pendant ce temps-là, l’Allemagne entame son « Zweiter Weihnachtstag », son deuxième jour de Noël. Une injustice flagrante en vigueur depuis des siècles, dont profitent aussi les Alsaciens. Dans le four, une carpe cuit doucement, et puisque « c’est comme ça qu’on accompagne les poissons et qu’il n’y a aucune raison que ça change », Knödel et Rotkohl mijotent à nouveau dans deux grosses marmites. L’ambiance est beaucoup plus détendue sans la France. A l’étage, on l'entend se gémir bruyamment. En bas, l’Allemagne et sa famille papotent. Après les 79 avalés la veille, tous sont un peu lassés des Plätzchen. Cela tombe bien, il y aussi du Stollen, ce pain de Noël garni de fruits confits et recouvert de glaçage, et du Marzipan, une délicieuse pâte d’amande originaire de Lübeck. "Qui veut une petite traaaaaanche ?"

Au moment où les endurants Germains s’apprêtent à entamer leur nouvelle ration de calories, la France tente de se lever pour rejoindre les festivités du rez-de-chaussée. Mais à peine sur le palier, elle perd connaissance. Dans ses derniers souvenirs, elle égorgeait une oie allemande en lui chantant « Douce Nuit ».

Isabelle Foucrier

 

 


Edité le : 05-04-11
Dernière mise à jour le : 21-12-12