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ARTE Journal - 29/06/13

Interview : "Les coureurs du Tour de France ne rouleront jamais à l’eau claire"

Hans-Joachim Seppelt travaille pour la première chaine allemande ARD. Il y réalise régulièrement des reportages sur le dangereux mariage du dopage et du sport dans le cadre des Jeux Olympiques d’hiver et d’été. Suite à ses recherches dans le milieu du cyclisme, il découvre la présence d’un médecin allemand en marge du réseau de dopage espagnol. C’est d'ailleurs grâce à ce réseau qu’Alberto Contador aurait gagné le Tour de France, titre qui lui a été retiré depuis. A la veille de la 100e édition de la Grande boucle, ARTE Journal a demandé à Hans-Joachim Seppelt combien le dopage a marqué cette grande épreuve sportive.

Franck Dürr, ARTE Journal : C’est l’hécatombe parmi les vainqueurs du Tour. L’un après l’autre, ils sont rattrapés par les affaires de dopage : après Lance Armstrong, c’est au tour de Jan Ullrich d’avouer le dopage.... et maintenant, Laurent Jalabert est suspecté d’avoir pris de l’EPO… Est-il possible de gagner le Tour sans aide chimique ?

Hans-Joachim Seppelt : Oui, c’est tout à fait possible… à condition que les autres concurrents ne soient pas tous dopés. Donc concrètement, c’est pratiquement impossible : je ne crois pas que le Tour de France sera un jour sans dopage. Et même si on devait tout arrêter maintenant, les effets à long terme du dopage continueraient à se faire sentir.

Mais alors, l’histoire du dopage est-elle aussi ancienne que la course elle-même ? Quand est-ce que tout cela a commencé ?

Hans-Joachim Seppelt : On sait que dès les années 20 et 30, les coureurs prenaient des substances susceptibles d’optimiser leurs performances : des témoignages de l’époque parlent de récipients suspects qui circulaient. A l’époque, c’était surtout des euphorisants. On peut donc dire que le dopage est un grand classique du Tour de France.

Est-ce que le dopage est plus présent dans le cyclisme que dans d’autres sports ?

Hans-Joachim Seppelt : Je crois que le dopage est particulièrement marqué dans le cyclisme parce qu’il permet d’avoir réellement de meilleurs résultats : c’est un sport d’extrême endurance pour lequel les athlètes doivent fournir d’énormes efforts pendant un temps très prolongé. Il est donc presque logique que des substances comme l’érythropoïétine (l’EPO) soit le premier choix des coureurs : sa capacité à booster le transport d’oxygène dans le sang est très efficace. Mais nous avons aussi le dopage sanguin dit "classique" : c’est ce qu’on appelle l’autotransfusion qui permet d’augmenter le nombre de globules rouges dans le sang du coureur dopé. Là-aussi, les performances des coureurs sont nettement améliorées. Pour un coureur, le résultat est très probant : au lieu de terminer 20e du Tour, il pourra peut-être briguer le Maillot jaune sur les Champs Elysées. Et vous imaginez la différence entre une 20e place et une place de vainqueur : le montant des contrats de sponsoring n’est pas du tout le même. C’est donc une question de business.

Qui sont les acteurs des affaires de dopage révélées au grand public ?

Hans-Joachim Seppelt : Je crois pouvoir dire que les coureurs eux-mêmes portent une certaine responsabilité. Ils ne sont pas que les victimes innocentes de leur entourage et de leur équipe. Mais d’autre part, le coureur n’est qu’un élément du puzzle. Le dopage, c’est un système complexe de corruption mêlé de biotechnologie. Cela nécessite la coopération de nombreux intervenants… et chacun se sert au passage. Il y a les coureurs, les médecins qui jouent un rôle important, soit un rôle actif, soit un rôle passif – c'est-à-dire qu’ils tolèrent ces pratiques. Puis il y a les directeurs sportifs qui sont souvent les mieux informés sur ce qui se passe dans leurs équipes. Ce sont des managers qui connaissent très bien l’équation dopage = performances = meilleurs chronos = plus d’argent. Pour eux, c’est souvent devenu une évidence parce que chacun profite du succès financier des coureurs, tout le monde touche son pourcentage. Et puis ce n’est pas tout : au-dessus des directeurs sportifs, il y a les sponsors qui profitent d’une meilleure visibilité dans les medias, et puis bien sûr les medias eux-mêmes qui cherchent à réaliser des taux d’audience plus élevés. Tout au bout de la chaine, on retrouve également les fédérations sportives qui profitent de la médiatisation de ce sport et peuvent ainsi demander plus de crédits auprès des décideurs politiques. Vous voyez qu’il s’agit donc d’une situation "gagnant-gagnant"... ce qui explique qu’il soit si difficile d’enrayer cette mécanique bien huilée, de véritablement mettre tous les éléments sur la table quand on parle du dopage. Par contre, il est certain que les évènements des dernières années ont beaucoup fait bouger les choses : tous les mensonges sont en train d’apparaître au grand jour et ce système est en train de s’écrouler comme un jeu de domino.

Que faudrait-il faire pour que le Tour redevienne enfin propre ?

Hans-Joachim Seppelt : Soyons réalistes : les coureurs du Tour ne marcheront jamais à l’eau claire. La course cycliste et le dopage sont deux phénomènes consubstantiels, un peu comme l’économie et la corruption, ou la circulation routière et les accidents de la route. Le sport ne sera jamais à 100% propre parce qu'il y aura toujours des tricheurs. Ce qui est possible, c’est de faire plus de prévention et de faire peur aux tricheurs potentiels. Il faut aussi se demander si on doit laisser la spirale de la commercialisation tourner de plus en plus vite, sans fin. On a également besoin de personnes responsables et d’un véritable sens éthique au niveau des fédérations sportives. Enfin, le milieu de la politique doit se rendre compte de son importante responsabilité dans le domaine sportif, que ce soit en France, en Allemagne ou dans d’autres pays.

Le 100e Tour de France débute le 29 juin. Que reste-t-il de la belle image de marque de la Grande Boucle ?

Hans-Joachim Seppelt : Le Tour de France reste un événement sportif et culturel de premier ordre. Le Tour, c’est pour la France une formidable vitrine publicitaire, on pourrait même dire que c’est la carte de visite de ce pays. Malheureusement, il y a toujours quelques profiteurs irresponsables pour venir gâcher la fête.

Et vous, personnellement, est-ce que vous aimez regarder passer le Tour de France ?

Hans-Joachim Seppelt : Vous savez, je suis journaliste sportif. Le Tour de France fait partie de mon métier comme d’autres épreuves sportives. Mon rôle est d’informer mes lecteurs et mes auditeurs. Je ne sais pas si les journalistes politiques aiment forcément la politique. C’est un thème qui les intéresse et sur lequel ils travaillent. C’est comme ça que je vois mon rôle.

Propos recueillis par Franck Dürr

Edité le : Thu Jun 27 12:00:00 CEST 2013
Dernière mise à jour le : Sat Jun 29 15:30:23 CEST 2013