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Interview avec Hubert Sauper, réalisateur

La mondialisation d’un cauchemar
 
Hubert Sauper« Le cauchemar de Darwin » démonte les mécanismes de la mondialisation dans toute leur brutalité. Son auteur, Hubert Sauper, a été vilipendé… mais son documentaire a été sélectionné pour les Oscars. Un film provocateur.

La perche du Nil est un poisson carnivore de la taille d’un veau. Depuis qu’elle a été introduite dans les eaux du lac Victoria, dans les années 1960, elle a éliminé la plupart des espèces indigènes. Appréciée pour sa chair dans les pays industrialisés où elle est exportée, elle a une action déterminante sur l’existence des riverains. Le documentaire d’Hubert Sauper, « Le cauchemar de Darwin », est un témoignage de leurs conditions de vie, qui évoque aussi le trafic des armes alimentant les conflits sur le sol africain – et la flambée des prix du poisson sur les marchés occidentaux, grâce précisément à ce trafic. Le documentariste autrichien déclare au cours de son interview pour ARTE Magazin qu’il aimerait que son film, dont les images sont souvent à la limite du supportable, incitent les gens à réfléchir.
 
 
  • ARTE : « Le cauchemar de Darwin » décrit une situation fatale à laquelle il serait théoriquement possible de remédier, selon vous. Mais vous ne fournissez aucune solution. On pourrait vous reprocher la facilité …
 
Hubert Sauper : Mon film traite de la mondialisation, un sujet éminemment complexe qui touche six milliards et demi de gens. Comment voulez-vous que je dise : « voilà, j’ai cerné le problème et je vous livre la solution clé en main » ? D’ailleurs il n’y a pas une solution mais plusieurs – et il faudrait qu’un grand nombre d’esprits prennent la question au sérieux et cherchent des réponses. Je ne suis ni homme politique ni prophète, j’aimerais que mon film déclenche un débat, agisse sur l’opinion publique, incite les gens à s’impliquer, mais en tant que cinéaste, je ne suis pas là pour leur dire : « s’il vous plait, arrêtez d’envoyez des bombes, envoyez plutôt des vivres ». 
 
 
  • ARTE : Dès que votre film est sorti dans les salles allemandes, en mars 2005, des voix se sont élevées pour vous reprocher d’exagérer, d’être trop suggestif. Et voilà que juste avant les Oscars, il a fait en France l’objet d’une controverse : on vous accuse d’avoir déformé les faits, de n’avoir pas fourni de preuves, à propos notamment des armes exportées vers les pays africains en guerre...
 
Hubert Sauper : Mon propos n’est pas de prouver quoi que ce soit. Mon travail, ce n’est pas de fournir des preuves. Je suis cinéaste, et je veux utiliser ce média qu’est le cinéma pour mettre à nu les rouages d’un système. Avec « Le cauchemar de Darwin », j’ai réalisé un film très personnel, qui n’est ni une investigation ni une enquête sur le poisson et le trafic d’armes. Je montre ce qu’il me paraît juste et bien de montrer. L’extrême pauvreté, les maladies, la famine, et aussi les exportations d’armes vers l’Afrique sont des faits patents. Or il y a des gens qui ne supportent pas qu’on leur parle de ce qui va de travers. Qui préfèrent visiter Disneyland. Et si vous leur délivrez de mauvaises nouvelles, ils réagissent comme au Moyen Age, ils ont envie de tuer le messager.
 
 
  • ARTE : Les « mauvaises nouvelles » dont vous parlez ont un rapport avec l’économie mondialisée. Etes-vous altermondialiste ?
 
Hubert Sauper : Ce serait trop simpliste de présenter les choses ainsi. La mondialisation est une réalité, celle dans laquelle nous vivons, et elle recèle aussi des avantages inouïs. Mais je trouve très dangereux ce capitalisme mondialisé, libéralisé, qui est à l’origine d’un déploiement de crédits énormes investis dans des pays pauvres sans réfléchir aux conséquences complexes sur les individus qui vivent là-bas. Je ne suis pas seul à le penser. Et peut-être qu’avec le cinéma, qui est l’art par lequel je m’exprime, je peux faire comprendre, rendre palpables quelques-uns de ces risques. J’espère que certains voient dans mon film une arche reliant d’un côté ce que l’on « sait » depuis longtemps, et de l’autre ce que l’on nomme la conscience politique. En quelque sorte une passerelle jetée entre science et conscience.
 
 
  • ARTE : Vous montrez que ceux-là même qui souffrent le plus sont aussi ceux qui perpétuent ce cycle infernal, parce qu’ils en sont tributaires …
 
Hubert Sauper : On ne peut pas modifier le système du jour au lendemain, mais on pourrait le faire évoluer. Bien sûr qu’un petit paysan est heureux de gagner quelques dollars dans les usines de conditionnement du poisson, mais pendant qu’il vit dans une communauté de pêcheurs, il ne cultive pas ses champs, situés loin du lac. Ils tombent à l’abandon, et son épouse, resté seule avec ses enfants, sombre dans une pauvreté insoutenable. Actuellement, en Tanzanie, la famine touche trois millions de personnes et beaucoup d’entre elles ne pourraient survivre sans l’aide humanitaire. Et si ces gens souffrent de malnutrition, ce n’est pas seulement à cause de l’exportation des ressources du pays, filets de poisson et fruits, mais aussi et surtout parce que l’industrie mondialisée a détruit les structures locales.
 
 
  • ARTE : Vous avez passé quatre ans de votre vie sur « Le cauchemar de Darwin », vous vous êtes faits des amis dont certains sont morts, vous avez appris que de bonnes relations à vous étaient directement impliquées dans ce désastre.  Comment supportez-vous toutes ces vicissitudes ?
 
Hubert Sauper : C’est souvent dur, mais les injustices, il y en a depuis que les hommes existent. J’arrive à vivre avec ma colère parce que je sais que je ne suis pas seul. Le privilège de mon métier, c’est de pouvoir partager ce que je sais avec des millions d’autres.
 
 
  • ARTE : Aux Oscars, votre documentaire était en concurrence avec celui de Luc Jacquet « La marche de l’empereur », et vous avez perdu. Etes-vous déçu ?
 
Hubert Sauper : Oui, un peu, sur le plan politique : j’espérais qu’avec un Oscar, mon film bénéficierait d’une distribution encore plus importante. Je ne suis pas étonné outre mesure ; la décision ultime n’est pas prise, comme la nomination, par des documentaristes, mais par un jury hollywoodien composé d’anciens acteurs, producteurs, etc. Les gentils manchots font meilleur effet à Hollywood que les arêtes de poisson.
 
Propos recueillis par Maike van Schwamen pour ARTE Magazin début mars 2006.

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LE CAUCHEMAR DE DARWIN
Lundi 24 avril 2006
à 20h40
Grand format
Documentaire
Réalisé par Hubert Sauper
Production : Mille et une Productions,
Coop99 Film Produktion, Saga Films,
en association avec WDR/ARTE
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Edité le : 21-04-06
Dernière mise à jour le : 21-04-06