L'entretien en intégralité - haut débit(Windows Media Player, 22'17)
L'ENTRETIEN VIDEO EN TROIS PARTIES
Partie 1
Votre parcours d'historienne - haut débit(Windows Media Player, 6'00)
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Partie 2
Les étapes dans la levée de tabous en Russie de 1953 à nos jours - haut débit(Windows Media Player, 9'16)
Partie 3
La vision de l'histoire sous Poutine - haut débit(Windows Media Player, 7'02)
SABINE DULLIN : EXTRAITS DE L'ENTRETIEN
Carole Trébor : Pourquoi avez-vous eu envie de faire de l’histoire de l’URSS ?
Sabine Dullin: J’étais fascinée par la Révolution Russe pour des raisons politiques, j’ai donc fait ma maîtrise d’histoire sur la Russie. J’ai commencé à apprendre le russe et je suis partie en stage linguistique à Moscou pendant l’été 1988. C’était un moment exaltant d’ouverture, même si la vie quotidienne était dure. L’ouverture des archives était extraordinaire pour les historiens qui pouvaient découvrir le continent des archives russes inaccessibles auparavant.
Vous avez appris le russe en travaillant dans les archives ?
J’ai commencé en recopiant les documents du Ministère des Affaires Extérieures ; et mes amis russes se moquaient de mes tournures de phrases, qui ressemblaient à celles des fonctionnaires soviétiques des années 1930 ! L’accès aux archives était compliqué, l’ouverture était très récente. Il n’y avait jamais eu d’étrangers dans les archives : il n’y avait pas de salle de lecture, seulement un petit cabinet à côté de la pièce du directeur où venaient d’habitude des académiciens soviétiques et des pays de l’Est : une petite Française qui débarquait pour voir des documents sur les diplomates soviétiques des années 1930, c’était plutôt incongru ! On nous distribuait un cahier où on devait recopier les documents, le cahier restait dans une petite armoire en fer avec les dossiers consultés, et quand il était rempli, les fonctionnaires vérifiaient s’il ne contenait pas des secrets « à risque » et validaient par un tampon permettant la sortie du cahier.
Vous avez eu l’intelligence d’aller dans les archives au début des années 1990 : l’ouverture des archives concernait-elle tous les documents ?
Le moment de grande ouverture des archives, c’est en 1992 et j’ai vu arriver dans les archives du PCUS les historiens occidentaux. Les documents devaient être regardés avant d’être donnés. Je me souviens d’avoir dû attendre pour des dossiers personnels de diplomates arrêtés pendant les purges de 1937, parce que les dossiers personnels, avec leurs biographies et leurs caractéristiques, contenaient aussi des lettres de dénonciation de collègues et de gens proches parfois vivants : des pages étaient alors retirées du dossier. Plus tard, dans les années 1990, les archivistes donnaient des dossiers avec des enveloppes scellées contenant les documents qu’on ne pouvait pas regarder. Tout dépendait des fonds d’archives : les archives de l’Etat et du Parti étaient plus ouvertes. Les archives de la Défense et du KGB étaient fermées, et les archives diplomatiques ont toujours été difficiles d’accès. A la fin des années 1990, on constate un début de durcissement des règles et même une re-fermeture de certains fonds d’archives.
Y a-t-il des thèmes précis plus censurés que d’autres dans les archives ?
Quand on travaille sur les frontières par exemple, on aimerait avoir accès aux archives des gardes frontières, mais elles dépendent de l’ancien KGB et sont donc impossibles à voir. Et pour les archives diplomatiques, je me suis retrouvée dans la situation absurde de ne plus avoir accès aux archives du ministère des Affaires extérieures, là même où j’avais pu travailler pendant des années, parce que mon nouveau sujet de recherche est considéré comme gênant. En fait, ils refusent de me donner tout ce qui concerne les questions territoriales et de négociation de la ligne frontière entre l’URSS et les pays voisins.
Qu’est-ce qui leur fait peur ?
Ils ont peur de l’utilisation de ces données par des Polonais, des Finlandais ou des Baltes qui pourraient réclamer quelque chose, et remettre en cause la ligne frontière : ce qui est totalement absurde parce que dans les faits, en Europe et même partout dans le monde, il est très rare qu’on remette en cause les lignes frontalières.
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Je me demande comment les tabous ont été mis en place pendant la période soviétique ?
Il y a d’abord l’idée du mensonge d’Etat qui se caractérise par des moments où le pouvoir nie l’événement au moment même de l’événement parce qu’il ne rentre pas dans les principes mis en avant par le régime ou qu’ils gênent la propagande de l’idéologie officielle. Par exemple, la famine de 1933, qui a touché l’Ukraine, le Kazakhstan et la Russie, et fait 6 millions de morts, est un événement qui a été immédiatement nié par le pouvoir. Or la famine de 1921 avait été non seulement médiatisée, mais Lénine avait même réclamé une aide internationale. En 1933, il y a une volonté de mettre sous silence cette famine qui risquerait d’aller à l’encontre de la propagande sur le succès du plan quinquennal mis en place en 1929 par Staline. Le mensonge d’Etat a été aidé par un silence à l’étranger : pour des raisons géopolitiques de lutte contre le nazisme, les Occidentaux préféraient ne pas se fâcher avec l’URSS. Edouard Herriot, radical français en voyage en Ukraine en 1933, n’a rien vu de la famine… Il existe aussi des tabous partagés par la population et l’Etat : les violences des soldats soviétiques à l’encontre des populations libérées dans l’Europe de l’après-guerre par exemple. La population ne veut pas entendre non plus tout ce qui concerne la collaboration avec la police politique, notamment lorsqu’elle concerne des institutions importantes en Russie actuelle comme l’Eglise. Ce thème de la collaboration est beaucoup plus tabou en Russie que dans les autres pays de l’Est.
Est-ce que vous pouvez faire un panorama des étapes dans la levée de tabous en Russie de 1953 à nos jours ?
La première période de levée de tabous a lieu sous Khrouchtchev, lors du 20ème Congrès de 1956. Elle concerne la personne de Staline. Il s’agit alors de montrer que les déviations du régime communiste sont liées à la personnalité de Staline. On dénonce le culte de la personnalité et on lève le silence sur des documents cachés : comme le testament de Lénine qui contient une série de notes dictées par Lénine avant sa mort où il dit que Staline est un homme brutal, dangereux, et qu’il faut le démettre de son poste de secrétaire général.
Il y a aussi un début de levée du tabou sur le goulag, la torture et les victimes du stalinisme de la deuxième partie des années 1930 - des victimes communistes avec la réhabilitation de certains personnages comme Boukharine. Trotski n’est pas réhabilité. La deuxième étape commence à la fin des années 1980 et se poursuit au début des années 1990. Le moment essentiel se situe autour des années 1988-1990, au moment où se crée l’association Mémorial, qui vise à faire connaître l’histoire de la période stalinienne et à créer des monuments en la mémoire des victimes du stalinisme. En particulier, en 1990, Gorbatchev reconnaît officiellement pour la première fois l’existence des protocoles secrets du pacte germano-soviétique, qui étaient occultés depuis 1939 car ils divisaient en deux zones d’influence l’Europe de l’Est entre Hitler et Staline. Ce caractère impérialiste des protocoles est considéré comme une transgression par rapport aux principes mêmes du communisme et du stalinisme et donc est nié jusqu’alors, même si leur contenu est connu en Occident dès 1945. Gorbatchev les reconnaît suite à une campagne dans les Pays Baltes en 1989.
Un autre tabou est levé en 1990 sur le massacre de Katyn - 22.000 officiers Polonais assassinés par le NKVD en 1940 selon un oukaz (ordre) signé par Béria et Staline. Cet oukaz est donné aux Polonais par Eltsine en 1992 afin d’affirmer la culpabilité des Soviétiques dans ce massacre imputé jusqu’alors aux nazis (par les Soviétiques).
Le travail des historiens se développe à partir de la fin des années 1980 avec l’exhumation d’archives. Par exemple, les historiens découvrent dans les années 1990 des ordres secrets signés par Iejov et Staline montrant que la grande Terreur des purges en 1937-1938 est une répression massive à l’égard de la population (ex koulaks, minorités nationales) et ne concerne pas seulement les cadres communistes. Cette réalité était mise sous silence dans l’historiographie, qui suivait jusqu’aux années 1990, la vision mise en place par Krouchtchev, présentant une Terreur s’attaquant seulement aux cadres communistes et aux compagnons de Lénine. Finalement les grands procès de Moscou ont souvent servi « d’événement écran » afin de cacher la réalité de la grande Terreur (selon Nicolas Werth).
Bien sûr, le personnage de Lénine est aussi un tabou : figure emblématique et intouchable, inverse de celle de Trotski qui a disparu de tous documents, Lénine est omniprésent mais montré de manière sacralisée. A la fin des années 1980 et au début des années 1990, on montre des photos de Lénine malade - ce qui le rend humain et va à l’encontre de toute l’iconographie qui avait été celle de Lénine jusque là : c’est la levée d’un tabou.
Pouvez-vous montrer la complexité de la levée des tabous en Russie à travers l’exemple de la Seconde Guerre mondiale ?
La Seconde Guerre mondiale reste une période sacrée dans la Russie actuelle, et donc il reste des tabous à lever - comme la collaboration des populations russes. Des travaux existent sur la collaboration des Ukrainiens et des Baltes, mais pas sur les Russes. La question des viols est connue en Occident, pas en Russie où l’on assiste à un refus d’intégrer la complexité de la Guerre et à une volonté d’occulter les différents rôles des nations à l’intérieur de cette Guerre qui doit rester une guerre russe.
Y a-t-il des historiens pour aller percer le secret aujourd’hui ?
Eux-mêmes sont en but à des problèmes pour accéder à certaines archives, même si parfois ils ont un accès plus facile que des étrangers aujourd’hui.
On revient à une période de retour en force des tabous que s’autorise l’Etat, que les populations acceptent, ce qui peut paraître un peu inquiétant ?
L’année dernière, il y a eu une crispation très forte entre les Pays Baltes et la Russie sur la célébration de la victoire, comme si le pacte germano-soviétique et la collaboration étaient de nouveau passés sous silence par l’Etat russe. Poutine met en place une version simpliste de la Seconde Guerre, axée sur la lutte anti-fasciste et la libération des territoires. L’autre exemple, c’est la discussion sur la publication d’un manuel d’histoire qui viserait à expliquer aux enseignants ce qu’ils doivent enseigner en histoire. Ce diktat idéologique dans l’apprentissage de l’histoire rappelle les manuels des années 1930 et fait très peur aux historiens russes.
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Heureusement pas encore. Il s’agit d’un manuel qui va avoir l’aval du Ministère de l’Enseignement, même si aucun historien n’a participé à sa rédaction. Et ce manuel indiquera le bon chemin aux enseignants. Les ouvrages scolaires utilisés aujourd’hui par les enseignants, rédigés dans les années précédentes, sont dénoncés par le ministère parce qu’écrits « avec l’aide de bourses étrangères ». L’Etat leur jette l’opprobre car ils ne sont pas « 100% national ». On assiste donc à une volonté de montrer à travers l’histoire soviétique la grande continué de la puissance russe.
Que devient la figure de Staline dans cette nouvelle période ?
On interprète de manière très négative la période krouchtchevienne, qui serait remplie d’insécurité totale avec tous les réhabilités qui rentrent des camps etc… La période de Gorbatchev est présentée comme une période de crise absolue. En revanche, ce qui est montré positivement, c’est la période stalinienne - pas de chômage, grosses constructions industrielles. Dans le contexte poutinien, l’image de Staline est modernisée et il est valorisé en tant que « manager efficace ». Il faut faire attention, cette réécriture de l’histoire « russo-centrée » n’est pas suivie par la plupart des historiens russes.
Il existe une grande disparité aujourd’hui entre les historiens scientifiques, intégrés dans la communauté internationale et un Etat qui en revient à une vision idéologique de l’histoire. Et la population, où se situe-t-elle ?
Pour l’instant, Poutine est populaire. Dans les librairies, vous voyez des énormes rayons d’histoires militaires qui mettent en avant la puissance et l’Empire russe et sont des best-sellers. Les travaux scientifiques sont édités à petits tirages et lus dans des petits milieux. La Russie a un véritable problème d’identité qui entraîne une crispation sur des réflexes xénophobes et nationalistes très forts. La presse antisémite et xénophobe anti-caucasienne pose un énorme problème. La Russie manque de tabous, parce que la liberté devient nuisible si elle appelle aux massacres. Un exemple, que j’ai lu dans la presse récemment, montre cette confusion identitaire chez les Russes : d’un côté, on parle de sortir Lénine du mausolée, de l’autre côté, on évoque la réhabilitation du Tsar, et enfin on envisage la réhabilitation de Trotsky… Tout ça avec une note d’humour du directeur de Mémorial qui demande qu’on ne privatise pas le mausolée…











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