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Les tabous de l'histoire - 26/02/07

La guerre contre les compatriotes

Fuite et expulsion 1945


Lorsque le rouleau compresseur de l’Armée rouge écrase la Prusse orientale en janvier 1945, ils sont des centaines de milliers à fuir en direction de la côte balte, mais la Wehrmacht empêche l’évacuation du territoire par la population civile. Après la Seconde Guerre mondiale, les faits sont falsifiés et donnent naissance au mythe selon lequel la marine allemande aurait sauvé les réfugiés en les évacuant via la Baltique.

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Des centaines de milliers d’hommes de femmes et d’enfants auraient pu être sauvés si le commandement général de l’armée de terre et l’amirauté l’avaient voulu. Au lieu de quoi, les troupes allemandes ont bien souvent empêché la fuite des civils. Pourquoi cette folie ?
Après 1945, les militaires prétendirent avoir poursuivi les combats à l’Est dans le but de sauver la population civile. Ces allégations sont mensongères : Hitler avait donné l’ordre de tenir le front sans se soucier des pertes humaines, civiles ou militaires. Sa politique et sa stratégie étaient claires : vaincre à tout prix ou mourir - une ligne que les états-majors ont suivie à la lettre.

Après la fin de la guerre, les généraux ont rejeté la faute sur les « gauleiter » (les chefs politiques des districts) : ceux-ci auraient refusé de donner l’ordre d’évacuer les civils, malgré les suppliques des militaires. C’est faux : au début des combats sur le front de l’Est en 1945, les gauleiter n’avaient déjà plus leur mot à dire. L’autorité émanait du seul commandement général de la Wehrmacht. Si les généraux avaient vraiment voulu tenir le front de l’Est pour évacuer la population, comme ils le prétendirent après 1945, leur stratégie aurait dû être tout autre, et ils auraient dû prendre des mesures adéquates. Au lieu de cela, ordre a été donné de libérer les routes pour laisser passer l’armée. Les images des convois de réfugiés couchés sur le bas-côté sont volontiers associées aux actions de l’Armée rouge, mais dans la plupart des cas, les troupes allemandes elles-mêmes étaient responsables.

Ce n’est évidemment pas ce que rapportait la propagande nazie. Pendant qu’à l’Ouest les troupes allemandes étaient écrasées par les Alliés ou battaient en retraite, à l’Est devant leur avancée, nombre d’unités ont combattu jusqu’au dernier homme, suivant l’ordre du le haut commandement. D’une part, les soldats craignaient d’être faits prisonniers par les Soviétiques – la majorité savait que la Wehrmacht avait mené à l’Est une guerre d’extermination. D’autre part, beaucoup de soldats, faisant confiance à la propagande, croyaient effectivement devoir tenir le front afin de protéger la population civile.

La marine de guerre n’avait pris aucune disposition pour évacuer les réfugiés par la mer Baltique. Son commandant en chef, l’amiral Karl Dönitz, avait promis à Hitler fin janvier 1945 que la marine ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour fournir des munitions, des armes, du carburant, des vivres etc. aux unités encerclées en Prusse orientale, en Lettonie et en Courlande. Et ceci n’était plus possible que par la Baltique.

L’approvisionnement des troupes en Prusse orientale et en Courlande par la mer sollicita d’importantes capacités en tonnage. Sur le retour, les navires emportaient des armes et des véhicules dont on n’avait plus besoin, n’embarquant des réfugiés que s’il restait de la place. Résultat, des centaines de milliers de civils s’entassaient dans les villes portuaires de la Baltique : Danzig, Gdingen et Pillau. Les réfugiés qui encombraient Danzig et ses environs ont été refoulés vers la Poméranie en grands convois, alors qu’on savait qu’une offensive de l’Armée rouge était imminente. Ce fut la catastrophe pour deux à trois millions de personnes.

Il est évident que la priorité n’était pas l’évacuation des civils !


A combien de personnes cette politique coûta-t-elle la vie ?
Le nombre de victimes s’élève certainement à plusieurs centaines de milliers. La Wehrmacht ayant réquisitionné les moyens de transport ferroviaires, il ne restait plus assez de trains pour les réfugiés. La plupart n’eurent d’autre choix que de partir à pied ou avec un attelage de chevaux, nombre d’entre eux n’arrivèrent jamais à destination. Sur des photos, on voit de vieilles femmes avec leurs petits-enfants, tirant une charrette à bras. Des milliers moururent de froid, car les températures se situaient souvent autour de 20 degrés au-dessous de zéro, en ce mois de janvier 1945, à l’Est.


La grande falsification de l’histoire a donc débuté après la guerre. Comment a-t-il été possible de taire les crimes commis par la Wehrmacht à l’encontre des réfugiés et de monter de toutes pièces le mythe du sauvetage via la Baltique ? Les témoins oculaires étaient pourtant nombreux et les associations de personnes déplacées étaient aussi un puissant porte-parole de leur cause…
Une majorité de réfugiés savaient pertinemment que c’étaient des unités de la Wehrmacht, en route vers le front, qui les avait poussés dans les fossés. Mais dans les mémoires, le fait a été interprété comme inévitable pour sauver les civils. C’est un sujet qui n’a pratiquement jamais été abordé par les associations des personnes déplacées. Et lorsque ce fut le cas, on en attribua la responsabilité au parti national-socialiste, par exemple au gauleiter de Prusse orientale, Koch. Et évidemment à l’Armée rouge, responsable d’horribles exactions. Le pire, c’est que l’image des troupes ennemies propagée par Goebbels est effectivement devenue réalité.


Combien de temps ces crimes contre les réfugiés sont-ils restés tabous ? Dans les années 1950-1960, les Allemands se considéraient comme les premières victimes d’Hitler.
En fait, le mythe des réfugiés sauvés par la Baltique n’a été remis en question que par mes dernières recherches. Ce qui me vaut d’ailleurs de recevoir sans cesse des lettres de menaces de la part d’admirateurs de Dönitz.

Mais si on lit attentivement le « journal du Commandement de la guerre navale », on s’aperçoit que l’évacuation des réfugiés via la Baltique n’avait aucunement la plus haute priorité, comme Dönitz aimait à le prétendre après la guerre. De fait, ce n’est que le 6 mai 1945, soit deux jours avant la capitulation du Reich, qu’il déclara prioritaire le sauvetage des populations et qu’il envoya des navires à Hela et en Courlande.

Après la guerre, on a prétendu que 2 à 2,5 millions de réfugiés avaient pu être évacués, mais ces chiffres sont faux. En réalité, il s’agit de 800 000 à 900 000 réfugiés et de 350 000 blessés. Ce dernier chiffre témoigne de la violence des combats dans les zones encerclées au bord de la Baltique puis autour de Danzig.


Pourquoi a-t-il fallu attendre aussi longtemps pour admettre la réalité des crimes commis par l’armée allemande contre ses propres compatriotes ?
C’est sans doute en relation avec le mythe de la « guerre propre » prétendument menée par la Wehrmacht, puisque c’est aux SS que l’on imputait tous les crimes de guerre. Il a fallu attendre très longtemps avant de pouvoir démentir cette légende.


Propos recueillis par Angelika Schindler pour ARTE, avril 2005.

Edité le : 06-05-05
Dernière mise à jour le : 26-02-07


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