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ARTE Reportage

Le magazine d'actualité internationale. Tous les samedis à 19h15. Présenté en alternance par Nathalie Georges et Andrea Fies

> Cette semaine > Bolivie: Morales, le retour de l’Inca

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David Gormezano, Pablo Casal, Gaby Casal, Javier Setta

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Elections en Bolivie : Le retour de l’Inca


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Grève générales à répétition, émeutes, guerre de l’eau, guerre du gaz, guerre de la coca, la Bolivie est en ébullition depuis des années.
  • 2001 : L’entreprise US Bechtel renonce à la concession des eaux de Cochabamba (3ème ville du pays).
  • 0ctobre 2003 : Guerre du Gaz, 80 morts, fuite du président Gonzalo Sanchez de Lozada dit « Goni » à Miami.
  • Mai-Juin 2005 : Blocage de la La PAZ, démission du Président Carlos Mesa
  • 18 décembre 2005: convocation d’élections présidentielles anticipées.
L’indien Aymara Evo Morales est à nouveau candidat à la présidence. Il avait échoué de peu en 2002.
D’ici quelques semaines, il pourrait devenir le premier président issu de la majorité indigène du pays. Pour les Etats-Unis, ce serait une mauvaise nouvelle : un deuxième Chavez en Amérique Latine ?


Aymara Evo Morales - Eléments de biographie
Secrétaire de la section des sports devenu responsable du syndicat des paysans cultivateurs de coca, il est élu président du MAS (Mouvement vers le socialisme, qui veut aussi dire « plus » en espagnol).
Son programme politique repose sur trois piliers : la nationalisation du gaz et du pétrole (les deuxièmes réserves connues en Amérique Latine après le Venezuela), la fin de la politique d’éradication de la coca, la promotion des droits des peuples originels.
Pour Evo Morales, la colonisation européenne a dépossédé les Boliviens de leurs terres, et les a aliénés. Les richesses naturelles appartiennent au peuple et aux générations futures, et non aux multinationales.

Sondages
Evo Morales est actuellement crédité de 32.8% des intentions de vote, contre 27.7% à Jorge Quiroga, candidat de la droite et ex-président en 2000-2001.
C’est un excellent résultat. En 2002, le candidat de droite avait obtenu 22% des suffrages, et son suivant, Evo Morales, 20%.
L'élection présidentielle bolivienne est à deux tours, le premier direct et au suffrage universel, le second indirect. Si aucun des candidats ne passe la barre des 50% au 1er tour, il appartient au Parlement, fraîchement élu à la proportionnelle départementale, de choisir le président entre les deux postulants arrivés en tête.


Bolivie : Le retour de l’Inca

C’est un favori à la présidence qui se présente devant les chamanes. À 3800 mètres d’altitude, sur l’altiplano bolivien qui l’a vu naître, Evo Morales demande à la Pachamama, la terre-mère, sa bénédiction et une victoire retentissante.
En 1968, un autre grand chef latino-américain, Che Guevara, mourrait en guérillero, non loin de ces montagnes. Pour le Che, il était inévitable qu’un jour, le socialisme triompherait en Bolivie. 37 ans plus tard, sa prophétie semble sur le point de s’accomplir : Evo Morales, un socialiste, descendant des Incas est aux portes du pouvoir.

Dans ces campagnes entre ciel et terre, peu importe qu’Evo Morales soit socialiste, syndicaliste, ou cultivateur de coca. Pour les paysans de l’altiplano, ce qui compte c’est qu’Evo soit l’un d’entre eux, un gamin aymara qui mangeait du mais trois fois par jour, et qui a tracé sa route jusqu’au seuil du palais présidentiel :

« Je dois vous dire, que jamais je n’aurais pensé qu’un jour, je me présenterais à une élection présidentielle. Je me souviens être venu ici, sur cette place de village, en 1978, …évidemment personne ne s’en souvient…, j’étais venu jouer avec mon groupe pour la fête du 14 septembre.
À l’époque j’étais très jeune, j’étais musicien, je jouais de la trompette. Je me souviens que j’avais aussi vendu de la bière pour gagner un peu d’argent. Mais à l’époque je ne buvais, j’étais trop jeune. Et notre groupe s’appelait « Impérial » camarades.
Bon j’arrête là, sinon les journalistes vont dire que ne suis pas Evo mais « Ego » Morales… Mais non, je suis bien Evo Morales. »

D’estrade en estrade, Evo Morales est accueilli comme un dieu. L’homme est charismatique. Et l’élection présidentielle semble se résumer à une question : Evo deviendra-t-il le premier indigène Président de la République de Bolivie?
Il y a 5 siècles, sur ses hautes terres, la conquête espagnole mettait fin à l’Empire Inca. Jorge Quiroga, candidat de la droite bolivienne, semble avoir hérité de la raideur et de la couleur de peau des conquistadors.
Avec sa colistière, une ex-présentatrice de la télévision, tous deux donnent parfois l’impression de découvrir un pays qu’ils connaissent mal.
Maria Renée Duchen, candidate Vice présidence :
« Merci de nous accueillir, merci de nous permettre de contempler ces paysages, ces belles montagnes, de voir vos vaches, de voir comment vous vivez et de pouvoir se connaître d’un peu plus près.
L’année prochaine nous parlerons Aymara, c’est promis, mais pour l’instant nous parlerons en Espagnol n’est ce pas. »
Le parti de Tuto Quiroga a adopté le rouge et l’étoile de la révolution. Le discours est social, mais ce brillant technocrate formé aux Etats-Unis à la réputation d’être un conservateur.
Dans les sondages, Tuto est distancé par Evo. Face aux médias, il n’a pas l’aisance de son adversaire.

- Une victoire d’Evo Morales serait-elle une catastrophe pour vous ?
Jorge « Tuto » Quiroga, Candidat à la présidence :
« Nous travaillons pour une Bolivie constructive de progrès et de paix, une Bolivie que nous pourrons gouverner. »
À 42 ans, cet ex-président peine à incarner le changement. Pour les habitants de ce village, au bord du lac Titicaca, Tuto Quiroga représente un système politique déconsidéré.

Carlos, habitant de Tikina :
« Tuto a déjà été au pouvoir, et il n’a rien fait pour nous. Il a certainement fait beaucoup pour les oligarques, mais pour nous, il n’a pas fait grand chose.
À Tikina, on ne veut pas de Tuto, on ne veut pas de la droite. Notre espoir c’est Evo. Lui au moins nous donne l’espoir que quelque chose va changer. »

En Bolivie, 65% de la population gagne moins de 2 dollars par jour. C’est aussi le pays le plus indien d’Amérique Latine. Et ceux que l’on nomme indigènes votent massivement Evo Morales car lui aussi a connu la pauvreté.
Mais pour gagner une élection, il faut aussi compter sur les voix de la classe moyenne. Et pour cela, Evo a une arme : son colistier, Alvaro Garcia Linera, candidat à la vice-présidence. Chouchou des médias, ce sociologue, a la couleur de peau qu’il faut pour rassurer.

Alvaro Garcia Linera, Candidat à la Vice présidence :
« C’est peut-être difficile à saisir, mais il faut comprendre que la société bolivienne est profondément raciste. Il n’y a pas de lois racistes ici, mais il existe un apartheid au quotidien. C’est vraiment terrible. Dans les mentalités, un Indien est forcément un paysan, un nègre, ou un mendiant. Personne ne veut admettre que les Indiens sont majoritaires et qu’ils peuvent gouverner ce pays.
Il est évident que ma présence aux côtés d’Evo Morales représente un compromis culturel. En ce qui me concerne, j’ai le sentiment d’être un intermédiaire entre une culture indigène qui réclame le pouvoir et des élites métisses, ou créoles, qui ont toujours eu le pouvoir et qui aujourd’hui ont peur de le perdre. Moi je veux leur faire comprendre qu’ils ne vont pas perdre le pouvoir, mais qu’ils vont devoir le partager."

À l’image du pays, La Paz, est divisée suivant des frontières assez nettes. En bas de la cuvette les institutions et les quartiers résidentiels. En haut, les quartiers pauvres.
Chaque jour, le parti d’Evo Morales et d’Alvaro Garcia Linera organise des marches qui partent du haut pour rejoindre le bas. « Ça se sent, ça se sent, Evo Président ». Ces slogans suscitent chez la classe moyenne de la crainte mais aussi une certaine résignation.
Cette peur , les partis de droite, en ont fait un élément central de leur campagne. Cette candidate à un siège de député répète 100 fois par jour qu’Evo Morales n’a aucune expérience du pouvoir et qu’il nationalisera les richesses du pays pour les répartir de façon égalitaire.
C’est effectivement ce qu’il propose, et pour Ayda Acha, les Boliviens doivent trancher entre deux modèles de sociétés.

Ayda Acha, Candidate Podemos :
« Cette élection est vraiment décisive. Elle aura des conséquences pour les 20 ans à venir. Ce qu’il faut pour ce pays c’est moins de grèves et plus de dialogue. Nous voulons des solutions pacifiques aux problèmes car nous n’en pouvons plus des blocages, du chaos et de l’anarchie. »
De l’ordre, c’est ce que souhaite avant tout Santa Cruz de las Sierras, la riche capitale économique de la Bolivie. Nous sommes à 600 Km de La Paz, dans un autre monde : climat tropical et croissance économique spectaculaire.
En 10 ans, la région de Santa Cruz s’est transformée en eldorado : son sous-sol recèle les deuxième réserves de gaz d’Amérique Latine. Un véritable trésor et peut-être le véritable enjeu de cette élection présidentielle.
La bonne société locale ne veut pas entendre parler de l’altiplano, des indiens révoltés et de leurs revendications ethniques. Elle soutient massivement une liste autonomiste qui souhaite que La Paz se tienne à l’écart de sa prospérité.

Ruben Costa, Candidat autonomiste :
« Nous sommes d’accord avec les mouvements sociaux quand il réclame l’industrialisation du gaz extrait de notre sous sol. Et nous sommes disposés à ce que les revenus du gaz contribuent à réduire la pauvreté qui existe dans ce pays. Mais il ne faut pas nationaliser l’industrie du gaz comme le proposent les fondamentalistes et les faux prophètes d’une gauche archaïque qui profite de l’ignorance des gens simples. Les Européens comme les médias pensent qu’ici, la situation est identique à celle de l’Afrique du sud sous l’apartheid, qu’il existe une poignée de blancs qui exploitent les indigènes, mais c’est totalement faux. »
Ruben Costa sera vraisemblablement le prochain gouverneur de Santa Cruz.
Pour ses partisans, il existe une véritable frontière qui coupe le pays en deux. À l’est, le monde des terres basses, qui vote massivement pour les listes de droite et pour l’autonomie. À l’ouest, les hauts plateaux andins peuplés de descendants des Incas et qui soutiennent Evo Morales.

Pour certains militants, l’autonomie réclamée n’est qu’un premier pas.
Erick Fernandez, Militant autonomiste :
- Pour vous le futur, c’est l’indépendance ?
« Pour moi la réponse est Oui. Si nous ne parvenons pas à faire fonctionner ce pays avec un système d’autonomie régionale, alors je crois qu’il faudra chercher un autre chemin.
Il faut bien comprendre que nous n’avons pas la même culture que les gens de l’ouest, ni la même formation. Nous ne sommes pas de la même race, nous n’avons pas les mêmes habitudes, nous n’avons rien en commun.
Nous les habitants de Santa Cruz, nous n’attaquerons pas les premiers. Mais si Evo Morales est élu il doit savoir que nous nous défendrons. Si Evo Morales est élu président, il devra nous respecter. S’il s’attaque à nos intérêts, il y aura une confrontation, et elle se transformera en guerre civile. »


Motivés, disciplinés, ce sont ces militants qui sont perçus comme une menace permanente par les élites de Bolivie :
« Je jure, de tout faire ce qui est en mon pouvoir pour que le MAS, et le peuple bolivien, accède au pouvoir le 18 décembre. Au nom de la terre mère et des martyrs. Toujours debout, jamais à genoux. »
Nous sommes à El Alto, une ville de 800 000 habitants en perpétuelle insurrection. En 2003, 80 personnes sont tombées ici sous les balles de l’armée, forçant le président conservateur Sanchez de Lozada à partir en exil à Miami.
Perchés à 4000 mètres d’altitude, les habitants de cette citadelle de briques peuvent bloquer les accès à La Paz en quelques heures. Ville rebelle qui surplombe la capitale du pays, El Alto sent que l’heure est venue :
« Nous nous sommes battus en Octobre 2003 et nous avons obtenu des avancées pour le peuple. De nouveau, en Mai et en Juin, nous avons lutté et nous avons obtenu une nouvelle loi sur les hydrocarbures. Grâce à cette loi, les ressources financières de l’Etat ont augmenté, donc il y a plus d’argent pour les universités ou pour les mairies.
Nous ne luttons pas pour le plaisir, nous luttons pour prendre le pouvoir. Ce que nous voulons, c’est le pouvoir. Nous voulons prendre le contrôle de l’Etat bolivien. Nous voulons diriger l’économie nous-mêmes. »


À quelques jours du scrutin, la victoire d’Evo Morales paraît inévitable. Depuis le début de la campagne, celui-ci affirme qu’une fois président, il nationalisera les immenses réserves de gaz et de pétrole, aujourd’hui exploité sous forme de concessions par Total, Repsol ou British Gas.

Or, la nationalisation du gaz constitue la demande n°1 des mouvements sociaux. Depuis 2003, cette revendication a cimenté la coalition qui soutient Evo Morales.
Les sociétés étrangères devront se plier à la loi bolivienne. Elles ne peuvent pas être propriétaire de notre sous-sol, c’est nous qui en somme les propriétaires. Nous allons exercer notre droit à la propriété. Nous avons besoin de partenaires, nous n’avons pas besoin de patrons.

Dans son QG de campagne, Evo accueille avec les traditionnelles feuilles de coca un maire latino venu de Californie.
Pour les Etats-Unis, Evo Morales qui est aussi le président du syndicat des planteurs de coca constitue une menace. Washington estime que la Bolivie deviendra un Narco-Etat si Evo est élu.
Evo Morales : "Il y a deux semaines, l’ambassadeur des Etats-Unis a dit que si le parlement de Bolivie n’accordait pas une immunité aux citoyens américains, l’aide économique des Etats unis à la Bolivie sera réduite.
De même l’ambassadeur a dit que si la politique d’éradication de la coca était remise en cause, la Bolivie allait souffrir, mais je le dis très clairement, nous modifierons la politique concernant la coca.
Nous mettrons un terme à la politique d’éradication de la coca, mais nous lutterons contre le narcotrafic de la cocaïne. La coca fait partie de notre culture, pas la cocaïne."

Evo Morales, premier président indigène élu par un peuple des Andes, légaliserait donc la culture de la coca. Les Etats-Unis verrait ainsi la Bolivie rejoindre l’axe du mal version latino, aux cotés de Fidel Castro et d’Hugo Chavez. Mais ce scénario serait avant tout un bouleversement culturel. Crée en 1825, la Bolivie a toujours eu des présidents à la peau blanche issus de l’élite coloniale.

La morale d'Evo Morales :
« Ne pas voler, ne pas mentir, être travailleur. Ce sont les principes de la cosmogonie que nous ont légué nos ancêtres. Dans la culture andine, celle des Aymaras et des Quechuas, il n’y a pas de voleurs, il n’y a pas de corrompus. Dans la maison où je suis né, il n’y avait pas de serrure. Je viens d’une culture ou les gens sont solidaires, prennent soin les uns des autres. Le mensonge et la tromperie viennent de la culture occidentale. Moi je veux gouverner suivant les principes moraux des peuples originels de ce pays. »

Nul ne sait si la nationalisation du gaz permettra de réduire la pauvreté.
En revanche, en renouant avec une histoire précolombienne, en exaltant un retour aux sources, l’élection d’Evo Morales résonnerait partout dans les Andes comme un grand réveil indigène.


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Tous les mercredis vers 21h35

Edité le : 15-12-05
Dernière mise à jour le : 20-02-06


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