C’est dans ce petit cimetière que la vocation de Maggy est née au soir du 26 octobre 1993. Avec Chloé, sa fille adoptive, elles assistent ensemble à l’exécution des 72 fonctionnaires hutus retranchés dans l’Evêché de Ruyigi. Chloé est hutue. Maggy est tutsie. Ensemble, elles réchapperont au massacre et parviendront miraculeusement à sauver 25 enfants.
Douze ans plus tard, les noms sur la stèle sont tous effacés. Et Maggy aura recueilli ou aidé plus de dix mille orphelins :
« Pourquoi tout çà ? Quand je me tourne par là, que je vois toutes ces petites croix, ça me rappelle quelles injustices, quelles morts, combien de personnes sont mortes dans l’anonymat. C’est moi, et Chloé, qui avons enterré ces gens. Le 26 octobre 93, qui aurait cru que douze ans après, Chloé serait médecin, serait en vie ?… Que moi-même je pourrais au-delà de tout, élever plus de 10 000 enfants, leur donner la joie de vivre ? »
La petite province de Ruyigi, à l’est du lointain Burundi, vit encore dans un autre siècle. L’enclavement du pays semble l’avoir isolé pour toujours de la modernité et voué à une pauvreté inéluctable.
Certaines de ces femmes ont parcouru parfois quinze kilomètres pour quelques centaines de francs burundais, soit quelques dizaines de centimes d’euros.
Les onze années de guerre civile ont laissé 350 000 morts et 650 000 mille enfants orphelins pour une population de moins de sept millions d’habitants.
C’est dans ce contexte, extrêmement difficile, que Maggy a travaillé inlassablement à la défense du droit et de la dignité des enfants.
Comme chaque dimanche dans ce pays ultra catholique, après le marché, les paysans se bousculent aux portes de la petite église. La cathédrale - projet démentiel pour cette province rurale exsangue - est restée inachevée, comme tant d’autres projets au Burundi.
Maggy suit la messe dans une autre chapelle, bien plus modeste. Une chapelle qu’elle a elle-même fait construire, adossée à l’hôpital, un lieu de recueillement dédiée aux malades et à leurs familles.
Maggy n’est pas une religieuse mais une fervente catholique. Et son engagement auprès des déshérités s’inspire à chaque instant de cette foi inébranlable :
« Pendant onze ans, on passait à côté des cadavres, on luttait pour la survie… Les gens ont banalisé la mort. Et ils ont oublié de donner toute la dignité à la personne humaine.
Il faut quand même un endroit où les personnes malades, où les personnes désespérées, puissent se ressourcer et recouvrer leur dignité… Où on peut faire les funérailles en bon et dû forme, et leur dire adieu dans la dignité. »
Grâce aux aides de Caritas Allemagne et de la Coopération luxembourgeoise, Maggy a pu construire 400 maisons pour les orphelins de la province. Ici, à Nyamutobo, le village a été construit sur ses propres terres qu’elle a léguées aux enfants.
Malgré la notoriété et les nombreuses distinctions qu’elle a reçu du monde entier, Maggy n’a pas beaucoup changé. Il ne se passe pas un jour sans qu’elle n’aille visiter ses enfants. Elle connaît toujours le prénom et la situation de chacun d’entre eux :
« Je me révolte contre les institutions, contre les systèmes, que ça soit un système ecclésiastique très rigoureux, que ça soit le système des Nations Unis… Je m’en fous, moi ! Je n’ai qu’un seul plan d’action : Aimer. Et c’est tout. Même quand on me demande… un jour on me demandait : « Mais vous venez nous demander de l’aide ici, où est votre plan d’action ? » Et puis, je les ai regardés et j’ai dit ; « Est-ce que votre maman dans la cuisine avait un plan d’action ?… Comment elle allait vous nourrir ce matin, le menu, et puis comment elle allait vous soigner, comment elle allait vous donner une bise, et tout ? Moi je suis une maman, je suis jamais directrice d’une ONG. Non ! »
L’hôpital de Ruyigi est maintenant au centre des préoccupations de Maggy. Ce matin-là, elle retrouve Chloé à la consultation de la maternité. L’aînée de ses enfants est aujourd’hui devenue l’un des huit médecins de l’hôpital :
« Je viens m’enquérir de la situation des malades… L’hôpital, c’est l’hôpital rural, où nous sommes tous nés, mais qui n’a jamais été reconstruit, ni agrandi, ni entretenu… Alors on se demande si réellement on ne pourrait pas construire un autre hôpital. Pour pouvoir donner une chance à tout ce monde qui a besoin des « soins de santé »… Parce que la santé c’est la base de tout ! »
Chloé propose une visite des services de maternité et de pédiatrie. Elle veut nous montrer l’évidence des problèmes et la pertinence du projet de Maggy.
Chloé nous présente un stéthoscope en bois :
« On doit le mettre sur le ventre de la maman et on écoute à travers ce trou. Donc on écoute les bruits du cœur de l’enfant. Et vous voyez que c’est toujours (encore) archaïque, c’est pas fameux… »
Chloé nous montre la salle des urgences de la pédiatrie :
« Ici, on a une autre chambre de pédiatrie…Les urgences arrivent ici et après quand l’enfant va mieux on le met dans une autre salle… »
La conversation est interrompue par le démarrage assourdissant du groupe électrogène qui alimente la salle d’opération.
Seule Maggy ose clamer que l’urgence à Ruyigi, ce n’est pas la cathédrale mais bien l’hôpital !
En 2004, dans le sinistre camp de Rugazi, Maggy sera encore la seule à se préoccuper du sort des ex-combattantes de la rébellion, tout juste démobilisées.
Pendant dix-huit mois, elle prendra en charge les 90 bébés interdits au camp. Elle veillera à livrer des savons et des pagnes pour rendre à ces 200 jeunes femmes-soldat un minimum de dignité.
Maggy est encore la première, à la signature des accords de paix de novembre 2003, à lancer un programme d’aide à la réinsertion des enfants soldat démobilisés. A Ruyigi, elle ouvre un garage dans lequel ils pourront apprendre la mécanique et suivre des cours d’éducation à la paix.
Le professeur de mécanique :
« Vous savez que le piston doit se trouver dans le cylindre »
Se retrouvent ici côte à côte, des ex-combattants de la rébellion, d’anciens soldats de l’armée régulière, ou encore des « Gardiens de la Paix » de la milice gouvernementale.
Maggy :
« Vous ne pouvez pas prendre un enfant qui a passé neuf ans dans la guerre et lui apprendre seulement la mécanique automobile. Comment il va gérer sa vie ? Il faut leur apprendre la gestion familiale puisqu’ils n’ont vécu que du pillage. Ils ne vont pas savoir comment gérer même l’argent qu’ils auront gagné. Comment se prémunir contre le fléau qui tue comme le sida, puisqu’ils ont violé, ils ont tout fait ? Il faut alors les faire prendre conscience de ce fléau qu’est le sida, pour se prémunir.
Et puis comment donc accepter la tolérance puisqu’ils ont vécu dans la dictature? On leur disait : « Vous allez tuer ». Ils allaient tuer. Donc il faut leur montrer d’autres valeurs. La première valeur qu’est la paix, le respect de la vie qui est sacrée.
Qu’on le juge pour les crimes qu’il a commis ! Ok ! Mais qu’on lui montre aussi… Il n’est pas que criminel. C’est mon enfant criminel. C’est mon frère criminel. C’est ma sœur criminelle. Ce n’est jamais seulement un assassin. Et puis, si on devait voir nos agissements quotidiens, combien de fois nos paroles peuvent être criminelles aussi.
J’ai souffert de cette guerre, j’ai trop souffert. Je n’aimerais pas que la génération qui va nous suivre souffre de la même manière que nous. »
Maggy reçoit la visite impromptue du nouveau président de la République Burundaise, Pierre Nkurunziza, l’ancien chef de la rébellion, élu un mois plus tôt, le 19 août 2005.
Maggy le persuade de se rendre sur ses terres de Nyamutobo… Son projet de maternité a besoin de l’accord des autorités du pays.
Maggy:
«On peut aller voir les bébés. Mais on ne pourra pas les voir tous, car ils sont dans cinq villages comme ça. En tout 243 bébés !»
Le Président :
«243 ?!»
Maggy:
«De moins de deux ans. Les mamans sont mortes, soit d'épuisement, soit du sida. Souvent par ignorance. Elles meurent d'hémorragie. Elles ne connaissent même pas les consultations prénatales.C'est pourquoi je voudrais construire une maternité ici, pour qu'elles puissent enfin venir aux consultations. Qu'on arrête de se consacrerà réparer les pots cassés.»
Le Président :
« Il y a des gens qui pensent aux gens, qui pensent à la santé des gens, alors que notre orientation politique est de voir comment on peut répondre donc aux besoins de la population pour ce qui est de la santé. C’est vraiment un exemple parlant, surtout que ça se fait dans un cadre tout à fait privé et dans un cadre tout à fait volontariste. »
Maggy :
« Le message c’est de dire que jamais le mal n’aura le dernier mot. Que c’est l’amour qui triomphe et que, ensemble, nous pouvons construire notre patrie. Et qu’elle soit encore ce pays de lait et de miel.»
Maggy, en conclusion :
«Cette guerre nous a surprise. Les uns l’avait préparée, les autres… Comment je pourrais dire ?… Ont subi cette guerre. Ils n’ont pas compris, comme mon dernier oncle, qui vient de décéder. Il ne pouvait pas comprendre pourquoi on a assassiné ses sœurs, pourquoi on a assassiné ses frères… Mais moi, c’est pas ça… C’est pas ça qui importe… C’est ma terre natale. Et je l’aime bien. »
DOCUMENTATION
www.maison-des-anges.org pour prendre contact avec Maggy et soutenir son action.
La haine n’aura pas le dernier mot de Christel Martin chez Albin Michel.








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