Visionnez ici l'introduction de Burns (en anglais, sous-titré, 5'14")
Lisez ici l'introduction de Ken Burns (en français)

Pourquoi et comment vous êtes-vous lancés dans cette épopée qu’est The War ?
Après mon film sur la guerre de Sécession en 1990, j’ai été très sollicité pour tourner d’autres films sur d’autres guerres, en particulier sur la Seconde Guerre mondiale. Mais je n’avais ni l’intention de devenir un spécialiste du genre, ni envie de m’aventurer sur ce terrain-là. Et puis, j’ai appris que plus de mille vétérans américains mouraient chaque jour aux Etats-Unis. Comme je suis convaincu, moi aussi, que «chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle», il m’a paru urgent de préserver cette mémoire. D’où l’idée d’interviewer ceux qui avaient vraiment combattu, et de relater cette guerre d’un point de vue intime et très quotidien, déjà bien assez complexe pour sensibiliser à des enjeux plus grands. Pour éviter l’abstraction inhérente à de nombreux films sur le sujet, distraits par une espèce de fascination morbide, qui vous propulsent dans le conflit à un moment donné, nous voulions surtout restituer le contexte, et donner sens à ce qui se passait. Il s’agissait d’essayer de capter des expériences, tout à la fois symboliques et représentatives, de la guerre, afin d’éclairer ce qui est à l’oeuvre quand des hommes s’entretuent. S’il y a des guerres nécessaires, nous voulions en montrer le coût réel.
Comment avez-vous choisi les quatre villes autour desquelles s’articule le récit?
Au début, nous pensions nous concentrer sur une seule, en l’occurrence Waterbury (Connecticut), une de ces bourgades industrielles anonymes où l’on passe sans jamais s’arrêter. Waterbury abritait en outre des communautés juive et italienne. Mais chaque communauté ayant sa spécificité, nous avons finalement préféré choisir quatre villes : une au Nord-Est donc, une au Sud (Mobile), une à l’Ouest (Sacramento) et la dernière dans le Midwest (Luverne). Mobile, parce que j’avais lu «With the old breed », les mémoires bouleversantes, d’une brutale honnêteté, de E.B. Sledge, un ancien marine qui avait combattu dans l’enfer de Peleliu et okinawa. Il était mort entre-temps, mais son fils nous a présenté son meilleur ami et, peu à peu, nous avons tissé notre toile. Nous tenions aussi à montrer le sort tragique des Américains d’origine japonaise, sur la côte Ouest, arrachés du jour au lendemain à leurs maisons et à leurs fermes, pour être parqués dans des camps d’internement. Enfin, grâce à un pilote vétéran qui y avait grandi, nous avons retenu la petite ville de Luverne. C’est là, en compulsant les archives municipales, que nous sommes tombés sur une pépite : la chronique hebdomadaire, magnifiquement écrite, d’un localier de l’époque. Tout au long du film, elle résonne à la manière d’un choeur de la Grèce antique. Dans cette cité, peut-être alors l’endroit le plus sûr au monde, ce journaliste avait réussi à traduire, avec une inouïe acuité, l’état d’esprit du moment.

Bertrand Tavernier

Afin de ne pas utiliser celles déjà mille fois exploitées, nous avons lancé des recherches aux Archives nationales à Washington mais aussi dans tout le pays. Nous avons compulsé des milliers de documents, de Tokyo, Berlin, Moscou, Londres… Et à force de nous y plonger, nous avons même trouvé des prises de vue de reportages dont les négatifs originaux étaient en couleurs. Tout d’un coup, la Seconde Guerre mondiale n’était plus ce conflit abstrait, confortablement mis à distance par le noir et blanc, mais des hommes qui souffraient, mouraient, tuaient comme sur les images d’actualités qui nous parviennent. La guerre à l’époque n’était pas invisible. Roosevelt, lui-même, a autorisé la diffusion d’images, pourtant désespérantes, de corps de boys flottant aux abords de l’île de Tarawa dans le Pacifique, pour que les Américains sachent pour quoi ils combattaient. Aujourd’hui, si l’Américain moyen veut savoir ce qui se passe en Irak, au-delà des informations superficielles qu’on lui assène, il est presque considéré comme un pornographe, en quête d’obscures et horribles sensations. Nous sommes conditionnés à ne plus voir la guerre.
Votre film est en outre un portrait de l’Amérique, qui parle aussi de la ségrégation raciale…
D’une certaine manière, je fais toujours le même film − qu’il s’agisse du Brooklyn Bridge, de la guerre de Sécession, du Jazz ou du Base-ball −, et il tente de répondre à une simple question : qui sommes-nous ? Impossible de comprendre ce qu’était l’Amérique à cette période, sans évoquer le racisme pernicieux qui la rongeait dans cette guerre qu’elle menait pour la liberté.
Que vous a appris cette immersion au coeur du conflit ?
Nous avons tous été saisis par l’humilité de ces vieillards, qui, à dix-huit ou dix-neuf ans, ont débarqué en Normandie, libéré les camps de concentration ou encore combattu à Iwo Jima, à un âge où la plupart d’entre nous n’ont connu que le luxe de l’insouciance. La Seconde Guerre mondiale a touché chaque famille, chaque rue, dans chaque ville des Etats-Unis, d’où aussi ce sens partagé du sacrifice et le sentiment de participer à un effort commun. Engagés dans le plus grand cataclysme de l’histoire, ces gens ordinaires ont fait face. Ils ont fait preuve d’un courage prodigieux, commis aussi des atrocités. Partager avec eux leurs secrets les plus profonds et parfois les plus sombres nous a paru incroyablement rafraîchissant, à l’heure où la culture de la célébrité pollue nos regards. Beaucoup n’en avaient jamais parlé et nous assistions à l’exhumation de leur mémoire,
enfouie depuis si longtemps. À la fin de leur vie, ils s’autorisaient enfin à le dire. Je fais des documentaires historiques depuis trente ans et jamais encore, je n’avais été traversé par une telle émotion.
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