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Fractures urbaines, fractures sociales

Centres-ville réservés aux plus favorisés, banlieues abandonnées aux "minorités visibles" et zones pavillonnaires pour classes moyennes : ces trois univers se replient de plus en plus sur eux-mêmes. "Thema" explore les nouvelles fractures urbaines, reflet des fractures sociales.

> La ville du futur

"La mixité sociale ne se décrète pas"

Quelles réponses amener à la crise des banlieues ? Une plus grande mixité, un cadre de vie plus agréable peuvent-ils changer les choses ? Peut-être, mais force est de constater que 30 ans de politique de la ville n'ont pas amené les résultats escomptés. Pour le professeur Eckardt, tenter d'influencer ou de modifier artificiellement la structure sociale d'un quartier par des mesures architecturales ne résoud rien.

Maître de conférences de sociologie urbaine à l’Ecole d’architecture de Weimar, le professeur Franck Eckardt est titulaire pour un an de la Chaire Alfred Grosser à Science-po Paris. Il assure également la coordination du projet « Future Urban Research in Europe », financé par l’Union européenne.

ARTE : « Dis mois où tu habites, et je te dirai qui tu es » : une maxime fondée ?
Franck Eckardt : Non, pas du tout, et certainement pas en Allemagne. Outre-Rhin, de nombreuses villes sont le théâtre d’une forte mixité sociale. En France, la ségrégation – terme sociologique – sévit depuis bien plus longtemps et s’est développée plus intensément. Cela dit, en y regardant de plus près, la structure sociale des banlieues hexagonales est assez hétérogène, tant sur le plan ethnique qu’en termes de représentation politique ou de vie culturelle.

Les différences sont flagrantes si l’on compare la banlieue et le centre-ville. Peut-on parler de « ghettoïsation » rampante ?
Nous observons pour l’heure deux tendances globales en Europe. D’une part, les classes moyennes réinvestissent le centre-ville des grandes métropoles, contribuant ainsi à y augmenter le pouvoir d’achat. D’autre part, nous assistons à un durcissement des problèmes sociaux dans de nombreuses zones, et ce malgré deux décennies de politique urbaine intense. Dans beaucoup de grandes cités européennes, les quartiers difficiles ne se situent pas à l’extérieur de la ville mais en son sein – c’est notamment le cas de Tower Hamlet à Londres ou de Kreuzberg à Berlin. La situation de Paris est différente. En effet, toute politique de mixité sociale y a été totalement abandonnée. L’on ne saurait toutefois parler d’une tendance à la ghettoïsation, et les déclarations alarmistes qui accompagnent le débat ne contribuent pas à résoudre les problèmes.

Les banlieues françaises ont été le théâtre d’événements houleux en novembre 2005. Mais l’Allemagne a elle aussi ses quartiers difficiles. Pourquoi le problème s’exprime-t-il différemment ?
Le taux de chômage et le nombre de bénéficiaires de l’aide sociale sont également élevés dans certaines zones outre-Rhin, mais le problème se pose différemment. A mon sens, la situation sur le marché du travail permet d’expliquer cette différence. En France, les écoliers des zones sensibles bénéficient d’un soutien honorable et les taux de déscolarisation et de redoublement sont inférieurs à ceux de l’Allemagne. Mais quand il est question de se lancer sur le marché du travail, la situation s’inverse : les candidats français « blancs » sont privilégiés, même si leurs résultats sont plutôt médiocres. Cette discrimination extrême, menée depuis plusieurs années, a engendré un fort taux de chômage chez les jeunes, et explique la problématique actuelle. Par ailleurs, la France n’a pas développé de marché du travail subventionné par l’Etat comme l’Allemagne.

Ce n’est donc pas le lieu de résidence des jeunes de banlieue qui influe sur leurs perspectives d’avenir ?
Gardons-nous de tirer des conclusions hâtives. Il est somme toute logique qu’un sociologue urbain s’engage en faveur d’un cadre de vie meilleur. C’est une nécessité, notamment en matière d’infrastructure et de transports publics. Mais malgré les sommes substantielles investies dans la politique de la ville au cours des 20 -30 dernières années, les résultats sont désolants. Je pense qu’il existe un meilleur angle d’attaque, notamment en intégrant plus rigoureusement le facteur social.
Quoiqu’il en soit, je pense que ceux qui ont un jour l’occasion de quitter la banlieue n’hésitent pas un seul instant.

Une meilleure mixité sociale pourrait-elle améliorer les choses ?
Ce n’est pas parce que votre voisin a un emploi que vous en trouverez automatiquement un. La mixité sociale ne se décrète pas, et toute intervention requiert la plus grande prudence. En réalité, le sort des personnes en situation précaire ne s’améliore pas parce que leurs voisins sont riches. Bien au contraire, ils tirent plus de bénéfices à s’installer dans une zone où la population est pauvre et le niveau des loyers faible. A l’inverse, si vous implantez un foyer pour sans-abris dans un quartier chic, les familles aisées quitteront rapidement les lieux – on parle de « white flight » outre-Atlantique. La mixité sociale reste à mon sens souhaitable, mais ne constitue pas le principal facteur.

L’embourgeoisement (en anglais « gentrification ») d’anciens quartiers ouvriers prouve que la mixité sociale ne se décrète pas...
Nous observons en effet une tendance à l’embourgeoisement de certains quartiers, mais reste à savoir si ce phénomène entraîne une migration des couches les plus pauvres. L’embourgeoisement concerne toujours les villes européennes, mais plus encore les métropoles américaines. Je pense qu’il est possible de revaloriser des quartiers défavorisés en y attirant avec circonspection des habitants pionniers, « par le bas » en quelque sorte. Les étudiants ou les artistes s’accommodent plus aisément de conditions de logement délicates. En quittant les lieux, ils laissent des habitations et des quartiers revalorisés, attractifs pour les classes moyennes. Actuellement, nous constatons ce phénomène dans la partie Est de Berlin. Au cours des dernières années, de nombreuses zones sensibles ont été rénovées à Dublin, qui attirent désormais les classes moyennes et la jet-set internationale. Il ne faut donc pas stigmatiser ce phénomène en le qualifiant d’« embourgeoisement », mais envisager aussi ses aspects positifs.

Vous êtes donc plutôt confiant quant à l’avenir des villes européennes ?
Je suis même très optimiste. Il sera de plus en plus difficile de contrebalancer le surpoids multiculturel dans certains quartiers. Mais ce déséquilibre recèle également un énorme potentiel. Au cours des trois dernières décennies, les cités européennes se sont métissées, diversifiées, ont développé de véritables atouts culturels et disposent désormais de nombreux avantages comparé aux mégapoles américaines ou asiatiques. N’oublions pas qu’en termes de produit national brut par habitant, les villes européennes de petite et moyenne tailles sont bien plus performantes que les « global cities » internationales. En outre, la gouvernance sociale, la proximité et la dimension humaine des villes moyennes du Vieux Continent leur promettent un avenir radieux.

Interview de Nicola Hellmann

Edité le : 26-04-07
Dernière mise à jour le : 30-09-08


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